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Tome 3, Chapitre 4 « En sommarmorgon - Un matin estival » Tome 3, Chapitre 4
L’air sentait l’aurore, le pain, la nature qui s’éveille.
    
    En ce second matin qu’elle découvrait hors de son sanctuaire, Magdala se surprenait à humer ces parfums nouveaux que la brise portait, ces effluves inconnus dont le soleil semblait se revêtir en se levant.
    
    Au-devant d’elle, la route se faisait plus douce. Les pastoraux, menant les bêtes, faisaient tonner leur cloche dans le silence matinal, les saluaient dans ce patois qu’elle ne comprenait point mais qui, de par sa jovialité, la poussait à y répondre d’un geste timide de la main.
    
    Dans la vallée, de grandes tours faisaient tournoyer avec régularité leurs grandes ailes de bois, la haute cheminée d’un fournil lointain laissait s’envoler son épaisse fumée parfumée.
    
    En contre-bas, une gorge s’étendait vers l’ouest, encadrait de ses deux reliefs une large rivière qui roulait avec entrain et sur les rives de laquelle s’étaient établis quelques modestes villages. D’épaisses forêts de chênes verts, de marronniers, de cèdres courraient le long des aspérités, des courbes rondes de la vallée, recouvraient le col d’un manteau boisé aux teintes sombres qui rehaussaient plus encore le calcaire gris du massif.
    
     Loin en direction du nord-est, par-delà les vaux, un nuage lourd de poussière semblait se languir, recouvrir une cité lointaine que les yeux de Magdala ne pouvaient distinguer mais qu’elle pensait deviner par l’absence circulaire de verdure sur laquelle se dressait dans le lointain une masse grisâtre.
    
    — Skeftea, lui apprit Moea.
    
    Il s’agissait de l’une de ses grandes villes qu’abritait la contrée d’Allingvalla et dans lesquelles l’on se ruait depuis leur développement culturel et économique, l’on s’établissait pour études, affaires pour ne jamais en repartir tant la vie y était plus aisée, plus passionnée sans pour autant épuiser comme savaient le faire les capitales régionales. Moea y avait travaillé dans sa prime jeunesse –dès qu’elle avait été capable de balayer et de porter des plats- et elle gardait de cette cité un souvenir de légèreté, d’oisivité –malgré toute la poussière que les habitants soulevaient malgré eux en se déplaçant- qu’elle n’avait jamais pu retrouver en d’autres villes. Et certainement point à Lunthveit.
    
    Magdala avait longuement observé cette cité lointaine qu’elle ne pouvait percevoir que dans l’intimité de son imaginaire nourrie par les descriptions de Moea, les tableaux que ses mots peignaient dans son esprit. Puis elle s’était avancée pour mieux goûter à la beauté des alentours et dont l’on ne l’avait jamais entretenue. Le vent se glissait dans la gorge, faisait ondoyer l’eau, frémir les arbres puis s’élevait vers les collines, faisant gonfler son voile, désordonnant ses boucles. Portait à ses narines la fragrance complexe que la Nature avait composée. La vestale avait étendu ses bras, caressé le souffle parfumé. Emplissait ses poumons avec délice. Elle en oubliait la fatigue de cette nuit de marche, la fébrilité de son corps affaibli par le mal du soleil. Se sentait comme prête à s’envoler, le cœur battant de joie. Elle, dont l’univers étriqué l’avait fait paraître si grande, réalisait devant les merveilles qu’avait édifié la Nature à quel point elle était d’une ridicule humilité.
    
    Quel bonheur, ne pouvait-elle s’empêcher de penser en se constatant si petite, de n’être rien ! Elle n’était plus personne, enfin!
    
    Soudain, elle se retrouvait enfant, avant d’endosser son rôle de sainte. Elle se souvenait de la légèreté de son existence, de son insouciance, de sa soif de vivre qui à nouveau, après avoir été asséchée par le devoir, irriguait son cœur.
    
    — Oh, Ana ! Allez-vous bien ? Comme vous toussez ! s’était-elle écriée en ouïssant les crachats rauques de la nordique.
    
    Elle s’était vivement approchée d’Ana qui, pliée en deux, les mains contre la poitrine, expectorait à grands bruits et respirait avec difficultés. Avait enveloppé ses poings durs comme de la pierre dans ses paumes brûlantes, caressé emphatiquement son dos tremblant.
    
    — Ce n’est rien, balbutiait Ana entre deux crachements, ce n’est que mon asthme.
    — Votre asthme ?
    
    Magdala ne l’avait jamais vu dans un tel état – du moins, elle n’y avait soit pas prêté attention, soit Ana le lui avait habilement caché- et elle s’en affolait.
    
     La dernière fois… La dernière fois qu’elle avait vu quelqu’un ainsi… La toux l’avait emportée dans de grandes effusions de sang. Il y avait eu tant de tâches rouges sur les draps... Tant de sang...
    
    Elle avait avec angoisse vérifié les mains d’Ana. Rien. Sur ses lèvres ? Rien. Le soulagement avait soufflé aux confins de son esprit ses tristes souvenirs qu’elle tentait de condamner de toute sa volonté.
    
    — Min Däm…
    
    Ana l’observait avec grand embarras. Tentait de se défaire de son emprise sans pour autant y parvenir. Elle s’étonnait de la force avec laquelle Magdala étreignait ses poignets et dont elle n’aurait point supputé la puissance. Magdala semblait figée, égarée dans le labyrinthe de sa mémoire. Les yeux dans le vague, le souffle court, elle demeurait immobile.
    
    — Pardonnez-moi ! s’était-elle soudain écriée alors qu’Ana l’avait à nouveau sollicitée. Me suis-je alarmée pour bagatelle ?
    — Quelque peu… Cela est si fréquent que je ne peux considérer ces crises comme quelque chose de grave.
    
    Elle avait sorti de la poche de son tablier une petite boite. Saisi une petite pincée de tabac et d’ardisie crénelée qu’elle avait pressé entre ses doigts et inhalé lentement, contrôlant sa respiration.
    
    — Depuis quand prisez-vous ? Je ne vous avais jamais vu faire pareille chose et vous m’aviez dit être fort peu d’aise à l’idée de fumer.
    — Si fait. J’en ai acheté à l’apothicairerie de Lunthveit, il semblerait que ce soit un traitement fort efficace pour l’asthme.
    — Pourquoi n’en aviez-vous point auparavant ?
    — Le médicastre de Sollnästeå en avait commandé avant mon départ mais je n’ai pas eu le temps de le récupérer. En outre, ma mère n’aurait pas supporté que je prise comme un homme. Ce n’est pas très élégant.
    
    Elle se sentait déjà mieux, devait-elle admettre en inspirant de grandes goulées d’air frais. Sa poitrine la comprimait bien moins.
    
    — Faisons-nous une halte dans le vallon ? avait proposé Linnea en délassant ses épaules meurtries par le poids de son bagage, baillant de tout son soûl.
    — Aya, c’est qu’ça sonne bien ! Elle va survivre jusqu’à là ?
    
    Moea, les yeux cernés, avec cette franche brutalité qu’elle adoptait parfois –réflexe pris à force de vivre dans les tavernes- avait tapoté le dos d’Ana en riant. Et à Ana, entre deux tapes bien senties, d’approuver les projets de ses aînées, ajoutant qu’elle était épuisée et qu’elle serait ravie de se délecter du calme de la gorge.
    Dans les paumes de Magdala, ses poings s’étaient radoucis. S’étaient déliés, épanouis, élevés jusqu’au visage de la vestale pour saisir doucement ses joues, lui redonnant des couleurs.
    
    — Enlevez donc cet air de carême de votre visage, lui avait-elle demandé en souriant. Je ne mourrai pas aussi facilement !
    
    Un souris tranquille lui avait répondu. Oubliés, le danger et la tension mordante qui avait rongé les entrailles d’Ana. La candeur qu’avait amené dans son cœur l’aurore lui faisait omettre un instant la gravité de la situation. Oubliés les miliciens. Abandonnée, son angoisse de les voir emporter Magdala. Retrouvée, la paisible sérénité qui l’avait accompagnée durant son périple de Sollnästeå à Lunthveit. Son front, dans un élan de tendresse, s’était collé à celui de Magdala.
    
    Et comme deux enfants, elles s’étaient engagées en courant dans la pente douce, dévalant en criant, en bondissant joyeusement le relief généreux. Parenthèse de bonheur.

Texte publié par Yukino Yuri, 7 janvier 2021 à 19h35
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