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Tome 3, Chapitre 3 « Flyktä - Fuite » Tome 3, Chapitre 3

Le cœur d’Ana avait raté un battement, sa respiration s’était accélérée. Désordonnée.

— Ana. Du calme.

Moea avait saisi entre ses mains le visage de la nordique. Elle la dévisageait avec une sévérité qui la glaçait, accentuait ses tremblements. Dans ses yeux sombres, un éclat qui trahissait ses pensées. Elles avaient la même intuition. Nouvelle terreur.

— C’sont sûrement des voyageurs mais dans l’doute, on va étouffer l’feu. Récupère ton arc.

De concert, elles s’étaient silencieusement glissées jusqu’au foyer. Eparpillées par Moea, les braises s’étaient éteintes, les flammes endormies. Ana, précautionneusement, avait saisi son arc et ses flèches. Et furtivement, elles avaient traversé les quelques mètres qui les séparaient des lueurs qui se mouvaient, oscillaient à hauteur d’homme.

Ana, dissimulée derrière un large tronc, avait étouffé de justesse un cri d’effroi en découvrant non point des voyageurs comme elles s’y attendaient, mais l’étendard de pourpre et d’or qui flottait dans la brise nocturne, entouré de plusieurs armures gravées de la croix couronnée.

Le temps s’était arrêté. Tel un poison glacé qui se serait diffusé dans ses veines, l’horreur avait saisi Ana. Son cœur l’assourdissait, l’empêchait de penser. La forçait à penser. Silence. Puis mille mots qui se disputaient une place de choix dans sa conscience. Autant de questions, d’hypothèses qui s’y mouvaient en un flot incessant.

Tapie dans l’ombre d’un buisson, accroupie comme prête à bondir, Moea avait lentement plongé ses poignards dans leur fourreau, mesurant avec prudences ses gestes afin d’étouffer le moindre bruit pouvant la trahir. Sa respiration s’était raccourcie, amenait à peine assez d’air à ses poumons. Son cerveau s’activait, s’énervait. Tantôt il comptait les miliciens, tantôt il examinait attentivement leurs allées et venues, lançant à tous les membres dont il avait le contrôle des appels à la précaution.

L’une des lanternes se dirigeait vers elles. La danseuse s’était immédiatement recroquevillée. Davantage, encore un peu, afin de se dérober au mince filet de lumière qui avait redessiné la courbe de son épaule. Retenait son souffle. Craignait le pire. Espérait le meilleur. Se persuadait que tout irait bien, alors qu’à quelques pieds d’elle les miliciens scrutaient l’obscurité avec attention.

Interminable. Ses poumons la brûlaient. Son cœur lui faisait mal. Et enfin, le soldat s’était détourné, revenant auprès de ses camarades en maugréant que l’on n’y voyait cure et qu’il n’y avait personne. La troupe n’avait accueilli ses grommèlements par de vagues approbations, serrant fort la bribe de leurs destriers.

— Faudrait-il point qu’on reparte ? L’bois sont jamais sûrs…

— Tsé, faut bien que j’regarde pourquoi il court mal, mon cheval ! s’était exclamé l’un d’entre eux, accroupi devant un pur-sang qui battait l’air de sa queue soyeuse.

— Eh mais c’est que tu trembles ? T’as peur du noir ?!

— J’dis juste qu’on y voit rien et qu’on sait pas c’qui se cache dans les fourrés !

— Qui c’est qui m’a fichu un soldat pareil ?! Viens donc m’aider à soigner ma bête, j’veux pas qu’elle me lâche avant Lathium !

Ils allaient à Lathium ? s’interrogeait Moea tandis qu’elle reculait de quelques pas, se gardant à l’abri des fougères avec cette agilité que des années d’errance lui avaient fait gagner. Ainsi donc, ils n’étaient point envoyés par Lunthveit pour fouiller les environs et retrouver… Elle ne savait quoi ? Ou plutôt, avait-elle rectifié malgré elle, qui ?

Machinalement, Moea avait lancé à Ana une œillade soutenue.

Le visage de Magdala avait bondi dans son esprit comme un songe lui revenant en mémoire. Elle, ils pourraient la chercher, lui susurrait son instinct avec cette voix assurée qui ne l’avait encore jamais trompée. Elle n’aurait su dire pourquoi, mais à présent cette certitude la hantait sans qu’elle ne parvienne à la chasser de son esprit.

— Ana, avait-elle alors murmuré Moea en se glissant jusqu’à elle. Retournons avec les autres.

Et sans même attendre l’approbation d’Ana dont l’esprit réfléchi semblait engourdi par la peur, elle l’avait saisie par le bras et, à pas étouffés, les deux jeunes femmes s’étaient éclipsés. Le voile sombre de la nuit les avait dérobées aux regards vigilants des miliciens et leurs lanternes, enfin, devinrent aussi petites que de simples lucioles virevoltantes.

Si cette unité-là se rendait bien à Lathium, comme elle pensait l’avoir compris –ils parlaient un mélange de Swalüet et de patois sudistes-, elles n’avaient rien à craindre. Il était commun que la milice fasse trêve aux abords des grandes routes, avait-elle noté auparavant, afin d’éviter quelques encombrements sur les axes de circulation.

Pourtant… Un mauvais pressentiment la maintenait sur ses gardes.

Vigoureusement, Ana avait réveillé Magdala, lui demandant avec tout le calme dont elle savait faire preuve de se préparer à partir. Moea en avait fait de même avec Linnea qui, à moitié éveillée, s’était néanmoins alarmée de la soudaine agitation.

— Y a une troupe d’la milice un peu plus loin. Z’ont l’air d’juste faire une pause mais…

La danseuse n’avait guère eu à en dire davantage. Linnea s’était seulement relevée, avait empaqueté avec une rapidité insoupçonnée les divers effets dont elles avaient usé pour le souper, fixé la marmite à demi-pleine de gruau à son bagage et enveloppé les restes de truites dans un chiffon. Ceci fait, elle avait plus encore éparpillé les cendres et les buches du foyer afin de camoufler toute trace de leur passage.

— Z’avez l’habitude de faire ça ? n’avait pu s’empêcher de demander Moea qui s’étonnait de lui découvrir pareils réflexes.

— De vieilles habitudes, sans doute ? On oublie point certaines pratiques de voyageur quand on l’a soi-même été.

Magdala s’était hissée sur ses jambes, l’esprit encore embrumé, la tête alourdie par les vestiges de cette fièvre qui avait embrasé chaque parcelle de son corps, tremblait en constatant l’empressement de Linnea et la nervosité qu’elle pouvait discerner dans chaque geste, chaque parole d’Anna.

— Ana, que se passe-t-il ?

Et pour toute réponse, la nordique se contentait de lui sourire et de la rassurer de cette voix où pointait une appréhension abominable qui alimentait plus encore son angoisse. Elle s’agrippait alors à l’ourlet de son voile –ah, quel plaisir de l’avoir revêtu !-, le tirait en avant pour mieux se dissimuler aux yeux du monde, pour mieux l’oublier. Le tourment qui embrassait leur modeste compagnie semblait la serrer à la gorge et l’étrangler à l’étouffer, riant de son ignorance, la narguant tandis qu’elle essayait de se défaire de cette solide entrave. Et même sa petite chapelle de tissu, son refuge de lin usé qui d’ordinaire lui permettait de retrouver ses esprits ne pouvait la soustraire à cette poigne imaginaire.

— On va suivre le rivage vers l’ouest, avait déclaré Moea en cherchant du regard le Berger dans le ciel. À l’aube, on d’vrait être aux abords de la province d’Allingvalla. On avis’ra à ce moment-là.

— Cela me parait être une solution raisonnable, avait approuvé Linnea en acquiesçant gravement.

Elles s’étaient de concert lancées un regard entendu, un rictus complice en dépit de leur hostilité spirituelle. Ana n’avait pu s’empêcher de pousser un soupir de satisfaction en constatant cette inclination soudaine, serrant contre elle son arc adoré.


Texte publié par Yukino Yuri, 4 janvier 2021 à 17h47
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