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Tome 3, Chapitre 2 « Den frånfallna - L'apostate » Tome 3, Chapitre 2
Magdala avait battu froid à Moea tout le reste de la journée, refusant de lui adresser le moindre mot, indéfiniment piquée par les propos qu’elle avait eu à son égard. Moea s’en amusait, sans en prendre ombrage. C’était une enfant, tempérait-elle bien qu’elle éprouvait un violent désir de la titiller afin de crever l’abcès. Il fallait lui laisser un peu de temps pour comprendre que tout le monde ne partageait point ses idées, d’autant qu’elle se doutait –au vu de sa réaction- qu’elle n’avait jamais expérimenté pareille position.
    
     Elle avait dû vivre enfermée dans une riche demeure, sans cesse chaperonnée et éduquée à la bonne foi de l’Eglise, ou dans un couvent avec des religieuses radotantes. Quelle invention, le couvent ! ne pouvait s’empêcher de remarquer avec sarcasme Moea dès lors que l’on l’entretenait à ce sujet. Il rendait serviles et sottes des jeunes filles qui, avec une éducation solide, auraient fait des érudites, des pionnières dans des domaines encore dépourvus de femmes. Mais non, les cloitrer dans un monastère, condamner par la pénitence le moindre trait d’esprit un peu trop brillant les formaient davantage à être de bonnes épouses, de bonnes mères, de bonnes religieuses, de bonnes idiotes ! Les pères s’en réjouissaient, les mères s’y soumettaient, les filles y souffraient joyeusement. De purs produits de ce que la religion –une religion de pouvoir- faisait de mieux, à l’image de cette jeune fille qui la fixait avec dédain. Cela arrangeait tout le monde, et parfois même les filles s’endoctrinaient elles-mêmes en prenant le voile. Quelle tristesse.
    
     Afin d’éclaircir ses sombres pensées, Moea s’était resservie une coupe de vin, l’avalant d’une gorgée. Laissant se diffuser dans sa gorge sa fraîcheur, sur son palais cet arrière-goût boisé, un peu terreux pour lequel elle s’était prise d’affection. L’avait savouré avec plaisir.
    
    La nuit était tombée, déroulant autour d’elle ses voiles sombres. À l’horizon, par-delà le lac sur les berges duquel elle s’était installée, les dernières traces du crépuscule diluaient l’encre de la nuit dans l’orange rosé qui avait perdu de sa superbe. Ne restaient que les étoiles, la lune qui souriait, les flammes de l’âtre de fortune qui laissaient glisser sur les troncs leurs éclats ambrés.
    
    Près du feu, Magdala s’était endormie. La fièvre l’avait quittée, seule restait la fatigue qu’elle avait inspiré à ce corps fragilisé par une vie de recluse. Ses remèdes, une nouvelle fois, avaient fait leurs preuves. Cette pensée l’enorgueillissait. Elle n’avait pas démérité ce titre de meilleure guérisseuse que lui donnaient amicalement les membres de sa troupe. Elle avait souri à ce souvenir.
    
    Avait-elle des regrets, à présent qu’elle se retrouvait seule face à elle-même, d’avoir faussé compagnie à cette famille qui avait pris soin d’elle ? Sans doute un peu, plus encore après avoir constaté l’animosité à peine dissimulée qu’elle inspirait à Magdala et Linnea. Autant elle s’amusait de l’inimité de sa cadette, autant elle supportait à grand-peine l’attitude autoritaire –despotique, le mot lui était venu à l’esprit le plus naturellement du monde- de la prêtresse. Elle pressentait qu’elle ne s’entendait point consentir au moindre effort pour se montrer agréable. Jouer le jeu pudibond des bigots pour plaire à une dévote pareille ? Plutôt se jeter dans les flammes de la rivière ardente plutôt que de renier ses propres convictions !
    
     Sur cette résolution dont elle se targuait de la fermeté, Moea avait coupé du bout de l’un de ses poignards courbés –un trésor, dernier souvenir de son père- un morceau de chique qu’elle avait mâché avec lassitude. La veillée promettait d’être longue jusqu’à la reprise du tour de garde par Linnea. Mise à part Ana, qui lisait à la lueur du feu, tout le monde s’était endormi. Point de chant, point de musique. Lui revenait alors les souvenirs des veillées d’antan, lorsque toute la nuit l’on entonnait d’anciennes ballades en faisant luths et tambours. Elle s’endormait au milieu de ces rassurants motifs qui l’accompagnaient au pays des songes. Mais ce soir, silence. Parfois, un croassement. Un craquement. Un crépitement. Mais rien de plus.
    
    — Miss Moea ?
    
    Moea s’était retournée avec grâce, faisant savamment teinter ses boucles d’oreilles – une vieille habitude qu’elle avait adoptée dans les rues de Lunthveit et qui plaisait aux clients. Ana, qui se tenait à quelques pas d’elle, n’avait pu s’empêcher de la trouver belle et – par-dessus tout – désirable. Cette pensée, aussi furtive qu’inattendue, l’avait faite tressaillir.
    
    — Qu’essqui y a ? Tu trouves pas l’sommeil ?
    — Non…Puis-je m’installer avec vous ?
    
    Pour toute réponse, la danseuse avait tapoté le sol près d’elle.
    
    — Par contre, par pitié, tutoie-moi ! Vous m’fatiguez avec vos « miss » et vos « vous » !
    — Si ça te fait plaisir…
    
    Ana avait élu siège à une distance convenable de Moea, les yeux levés vers le ciel. Il ne restait plus aucune trace d’orange. La lune était à l’apogée de sa beauté.
    
    — Bon alors, qu’esce qui fait qu’tu dors pas ? Fait trop chaud ?
    — Sûrement…
    — Aya ! T’es plus bavarde avec les autres, dis-voir ! Esce qu’t’as du mal à m’comprendre ? J’me vex’rai pas hein !
    — Point, point !
    
    Elles étaient restées silencieuses, chacune à ses pensées.
    
    — Moea, pour ce qui est arrivé au souper…, avait bredouillé Ana d’une voix mal assurée.
    — T’veux dire l’scandale qu’a fait la prêtresse ? Aya, c’pas grave !
    
    Si, cela l’était, failli riposter Ana tandis qu’elle sentait sa mâchoire se crisper. Elle ne pouvait cautionner l’esclandre qui avait dérangé leur repas, ni les raisons qui en avaient accouchée. Ni les mots qui avaient été prononcés, qu’importe l’affection qu’elle vouait à sa préceptrice.
    
    — Je te prie d’accepter mes excuses. Je…Tu n’as pas à te soumettre à nos croyances… Mère Linnea a eu tort de te demander cela…
    — Ce n’est pas mon intention.
    — Elle n’aurait pas dû te traiter ainsi…
    — Ana, c’pas grave. J’ai l’habitude, j’laisse couler. « Hérétique », comme disent les bigots, ça r’présente rien pour moi.
    
    Moea avait plongé dans les yeux d’Ana un regard grave.
    
    — C’est p’têtre une insulte pour toi, pasque c’est pas c’que t’es. Toi, t’es une honnête pratiquante qui respecte les rites et les règles de sa religion. C’tout à ton honneur d’ailleurs. Si on t’lance « t’es une hérétique », tu vas t’sentir insultée et c’est bien normal. Mais moi, c’est c’que j’suis pour vous. Une renégate, une apostate, une athée, une bagasse…
    — Moea, s’il te plaît…
    — Aya, aya ! Fais donc point c’te tête ! J’te dis, ça m’touche pas !
    
    Elle avait tendu la main vers le lac endormi, plongé ses doigts dans l’eau glacée. De larges ondulations avaient brouillé le sourire de la lune sur la surface auparavant lisse. Et vivement, étouffant les gloussements qui lui secouaient la poitrine, elle avait éclaboussé Ana. Cette dernière, poussant un cri, abandonnant son air contrit, s’était vitement protégée en riant, rendant la pareille à Moea comme elle le faisait autrefois avec Naemi. L’eau fraîche sur son visage la rassérénait en cette chaude nuit. Elle se sentait soudain étrangement légère, comme si les rires et l’humeur joyeuse de la danseuse l’absolvaient, l'avaient défaite d’un vieux fardeau. L’inquiétude, l’effroi à l’idée de perdre Magdala, d’être responsable de sa mort, s’en étaient allés.
    
    — Vous ferez une excellente prêtresse, Ana.
    
    Et soudain, la peur.
    
    — Pardon ? Je…Je ne suis pas postulante. Tu me confonds avec…
    — Avec la p’tiote ? Non, j’suis pas idiote. C’pas une future prêtresse, même si elle porte l’amulette des voyageuses. Elle est trop timorée, trop ignorante d’tout. Et j'l’ai entendu te poser une question tout’bête sur la r’ligion, une à laquelle même moi j’peux répondre !
    
    « Pourquoi y a-t-il un Père, un Fils et un Souffle Saint s’il n’y a qu’un seul Très-Haut ? », l’avait interrogée Magdala tandis qu’Ana, veillant les truites que les flammes léchaient, relisait religieusement les Ecritures qui ne la quittaient jamais. Elle-même avait trouvé la réflexion surprenante de la part de Magdala, dont elle avait supputé l’éducation religieuse sans faille et plus riche que celle qu’elle avait reçue à Sollnästeå. L’on apprenait très jeune le concept même de la Trinité, d’un dieu en trois personnes pour mieux appréhender toute la signification du signe de croix qui inaugurait et clôturait la prière… Alors pourquoi Magdala ne semblait n’en avoir jamais entendu parler ?
    
    — Si l’on suit cette idée…
    
    Le cœur d’Ana semblait s’être arrêté.
    
    — Ana, qui est la p’tiote ? Celle dont vous n’dîtes jamais l’nom.
    
    Moea la fixait avec intensité. Ne lui laissait aucune possibilité de se dérober. Sa poigne sur son poignet s’était affermie tandis qu’Ana, par réflexe, avait eu un mouvement de recul.
    
    — Qu’es ce qu’vous avez bien fait pour avoir à cacher son identité comm’ça ?
    — Tu avais dit…Que nos raisons ne regardaient que nous.
    — Je m’interroge, c’tout. J’aime savoir à qui j’ai à faire.
    
    Et tandis qu’Ana ouvrait la bouche, toute prête à user d’un nouveau mensonge, une nouvelle fable pour détourner les soupçons de Moea, celle-ci avait vivement plaqué sa main humide contre ses lèvres. Autour d’elles, des craquements soudains.
    
    Entre les arbres, trouant çà et là l’obscurité, se balançaient de nombreuses lueurs dorées. Des lanternes.

Texte publié par Yukino Yuri, 29 décembre 2020 à 21h42
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