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Tome 3, Chapitre 1 « Oenigheter- Désaccord » Tome 3, Chapitre 1
Les sanglots déchirants, les hurlements, la bouche déformée de la pleureuse avaient tiré Magdala de son sommeil. Ses yeux s’étaient péniblement ouverts. Sur son front, l’on avait déposé un linge humide qui sentait bon. Elle n’entendait plus les mélodies désaccordées de la ville autour d’elle, ne ressentait plus les impulsions de ce sang humain qui se glissait dans les veines terreuses de la cité.
    
    Tout était calme, comme si la nuit avait endormi la vie alors que le jour était encore là. Elle pouvait percevoir, à travers le voile tendu sous lequel l’on l’avait allongée, le ciel bleu et le soleil qui tendait vers l’ouest. Péniblement, elle s’était redressée, épongeant avec le linge mouillé son visage baigné de sueur. Elle se sentait fourbue de l’intérieur, usée comme du coton trop tanné. Ses bras pourtant robustes s’étaient affaissés sous elle, lui imposant de demeurer couchée. Sa tête était lourde, terriblement lourde. Elle avait le cœur au bord des lèvres, l’estomac retourné alors qu’elle n’avait rien avalé depuis son lever.
    
    Un hoquet lui avait soulevé la poitrine et sa main s’était glissée sur ses lèvres pour mieux contenir la bile qui lui brûlait la gorge et envahissait sa bouche.
    
    — Si tu veux vomir, fais-le. Ça te fera du bien.
    
    Moea, qui l’avait veillée tout du long, avait remis sur son front le linge, versé dans une écuelle un peu d’eau. Ses boucles d’oreilles en nacre oscillaient au rythme de ses mouvements, dans une valse lente et hypnotisante.
    
    — T’as attrapé le mal du soleil, pauvrette ! Comment qu’t’as pu voyager jusqu’à Lunthveit avec un corps aussi faible?
    
    Elle avait fait glisser dans la paume de sa main deux bâtons de plantes médicinales à peine plus longs qu’une phalange, rebouché les flacons avec la précision d’une apothicairesse.
    
    Magdala, fascinée, avait astreint ses membres à la redresser une nouvelle fois, s’équilibrant sur son séant. Quelle précision, quelle finesse ! ne pouvait-elle s’empêcher de remarquer tandis que la danseuse mêlait à l’eau claire une pincée de poudre de pavot. Elle devait danser divinement. Ana lui avait conté la merveilleuse prestation à laquelle elle avait eu l’immense joie d’assister. Et malgré le fait que la nordique se soit essayée à la reproduire en chantonnant avec enthousiasme, tournoyant maladroitement dans sa cellule de sainte, Magdala soupirait à l’idée d’un jour être conviée à l’une de ses merveilleuses prestations dont elle avait imaginé le faste et la légèreté. Un jour, le Père Erik était allé voir la danseuse Rachel, prima de la grande académie de danse liturgique de Lathium. Elle avait exécuté plusieurs psaumes, quelques paraboles; et Magdala en écoutant ce récit fantastique s’était prise à rêver.
    
    Ce souvenir la réconfortait tandis qu’une nouvelle nausée se diffusait de son ventre à ses lèvres. Cette fois encore, elle avait retenu le vomissement, par trop honteuse de se montrer devant quelqu’un dans une posture aussi inconvenable.
    
    — Tu irais mieux si tu laissais sortir tout ça ! Ton mal, quel qu’il soit.
    
    Moea l’observait avec intensité. Magdala se sentait nue, complètement désarmée.
    
    Elle aurait voulu que sa répartie, son penchant pour la discussion lui soufflent quoi dire, l’inspirent. Mais rien ne lui était venu, hormis une énième nausée qu’elle avait tôt eu fait de réprimer.
    
    Laisser le mal sortir… Il y avait tant de maux en elle, tant de spectres qu’elle avait essayé de fuir… Mais plus elle s’éloignait de sa chapelle, plus ils semblaient s’agripper à elle et se fondre dans sa chair.
    
    Ce matin chaud, quand elle avait décidé de quitter sa prison dorée, elle s’était sentie si libre, comblée d’une joie immense, une félicité que rien n’aurait su lui offrir. Pourtant, ce bonheur affamé un peu rassasié, une fois le charme, la chaleur du soleil, la beauté des alentours passés en revue et délectés avec toute la passion qu’ils méritaient, Magdala avait ressenti les premières vagues de culpabilité et de crainte balayer au loin les fragiles barques pleines de bonheur de son cœur. Elle avait ressenti l’animosité à peine dissimulée de Linnea, l’angoisse que revêtait soudain cet inconnu, ces habitudes, cette ruralité auxquelles elle n’était guère coutumière, et toutes ces bizarreries, ces inconnues l’embarrassaient, la préoccupaient. Elle avait fui ces vieilles chimères que le temps lui avait permis d’apprivoiser pour en rencontrer de nouvelles plus indomptables, plus sauvages. À chaque pas, une nouvelle étrangeté entachait son enthousiasme. Elle aimait ce monde mais soupirait après celui qu’elle avait délaissé. Elle avait aimé son sanctuaire mais toujours soupiré après le monde extérieur si plein de curiosités. Comme elle était singulière ! observait-elle tandis qu’elle se rallongeait avec précaution.
    
     Moea avait coupé les bâtons de plantes entre ses dents comme lorsqu’elle chiquait. Fouetté avec une minuscule spatule en bambou l’eau qui devenait mousseuse. Le pavot s’y était dilué après quelques minutes.
    
    — Tiens, bois-ça, lui avait-elle demandé en présentant à Magdala le bol. Ça va calmer ton ventre !
    — Ce n’est point empoisonné, n’est-ce pas ?
    — Aya ! Quelle idée qu’elle a ! Bien-sûr que non, p’tiote ! C’est du pavot. C’est amer mais ça r’quinque en un rien de temps !
    — R’quinque ?
    — Bah oui ! Ça fait du bien quoi ! Allez zou, d’une gorgée !
    
    Le Swalüet de Moea était étrange aux oreilles de Magdala. Son accent traînant, un peu chantant, faussait parfois l’intonation de certains mots, et elle utilisait de surcroît des termes en patois qui la rendait encore plus ardue à comprendre. Heureusement, elle ne rechignait jamais à reformuler ses dires –elle en avait pris l’habitude à force de côtoyer tout type d’individus- et sa joyeuse humeur quand elle s’adressait à elle plaisait à Magdala. Aussi, pour lui être tout aussi agréable, elle avait porté le bol à ses lèvres. Cela sentait l’eau de source et le pavot médicinal qu’elle cultivait dans son petit jardin. Sans plus attendre, elle avalait le breuvage d’un trait. La fraîcheur de l’eau dans son corps bouillant, l’amertume du pavot lui avait donné une énième nausée, et bien qu’elle ait laissé échapper quelques gouttes du remède, elle s’était forcée à le garder en elle.
    
    — C’est bien, c’est bien ! la félicitait chaudement Moea en lui frottant le dos.
    — Miss Moea… Est-ce que…Est-ce que je vais mourir ?
    — Mourir ? Mais qu’est ce quc’est que cette fille-là ?! Bien-sûr que non ! On meurt pas aussi facilement, surtout pas du mal du soleil ! Tu t’es juste trop exposée, point ! Ça arrive et ça va vite t’passer.
    
    Moea riait à pleine gorge, la tête en arrière. Ses boucles d’oreilles se perdaient dans sa longue chevelure noire. La broche de rubis sur son corsage scintillait à mesure que sa poitrine se soulevait et s’abaissait. Magdala, sans prendre ombrage de l’amusement que sa question suscitait, s’étonnait néanmoins de cette hilarité : elle souffrait de tant de parties différentes de son corps, n’était-ce point les signes d’une agonie à venir ? La dernière fois qu’elle était tombée malade, voilà de cela cinq ans, elle avait enduré semblables douleurs et l’on lui avait donné l’extrême-onction, l’exhortant à confesser ses péchés avant de rejoindre le Créateur. Elle s’en était remise cette fois…Mais en serait-il de même aujourd’hui ?
    
    — J’ai été punie, avait murmuré la vestale, des larmes dans la voix. Le Ciel m’a punie pour ce que j’ai fait…
    
    Ça y est, remarqua Moea avec horreur, elle délirait !
    
    Elle avait mouillé le linge d’eau et de thym, l’avait déposé sur le front de la jeune fille et lui avait donné à ingurgiter les bâtons de feuilles de belladone et de fleurs d’aigremoine.
    
    — Je les ai liés avec du miel, ça va calmer tes aigreurs d’estomac. Et cesse d’te tourmenter, ça va pas t’aider. Pour guérir, faut penser à des choses joyeuses. T’veux pas essayer ?
    
    Et comme Magdala ne disait rien, ses yeux vitreux cherchant le ciel, ses lèvres récitant muettement des prières –oh, l’on aurait dit une mourante !- ne lui répondait point, trop obnubilée par sa peur de mourir, Moea avait enchaîné d’une voix ravie pour chasser la morosité.
    
    — Moi, j’aime quand la musique tonne fort dans la nuit, j’aime quand ma voix se lie à celles des autres et que nous chantons ensembles. Quand j’tais p’tiote, j’adorais écouter papa jouer de l’orgue et danser la valse avec mama… Puis j’apprécie les karamellkakä, ça fond dans la bouche et c’est tell’ment bon !
    — Karamelkakä ? avait murmuré Magdala.
    — Oui, ce sont des gâteaux au caramel ! On les découpe en p’tits carrés, t’vois ? Et on les mange d’une bouchée. Si t’veux y goûter, faut te remettre !
    — Si le Très-Haut le veut…
    — Comment qu’ça ?! Mais c’est toi qui dois l’vouloir ! « Aide-toi et le Ciel t’aidera », non ? Alors allez !
    
    Moea n’avait pu contenir son agacement. Pour elle, le Très-Haut n’était qu’une fable, une chimère à laquelle l’on donnait une importance cruciale dans leur société et dont elle n’avait pas besoin à l’origine. Un joli conte qui n’était rien pour elle. Aussi, elle ne pouvait comprendre que l’on puisse s’abandonner ainsi à Son bon-vouloir avec pareil fatalisme. C’était impensable. Il fallait vivre, non pas en dépendant du Ciel, mais pour honorer cette existence de chaque jour, qu’elle soit douce ou non. Tant d’autres étaient morts tragiquement…Alors pourquoi fallait-il que les vivants –les bien-nés surtout- soient aussi peu volontaires en matière de survie et s’en remettent à l’excès, pour tout, au Très-Haut ?
    
    Du Très-Haut, elle n’en avait jamais vu un signe. Il avait dû se détourner d’elle dès sa venue au monde, s’Il existait, et elle ne L’avait jamais cherché. Toute sa vie, elle ne s’était reposée que sur sa seule force, ses connaissances, son désir de survivre dans ce monde où aucune place ne l’attendait ou ne semblait être parfaite pour elle. Alors pourquoi les autres ne pouvaient-ils pas en faire autant, plutôt que de brandir à tout propos une volonté divine pour mieux abandonner ?
    
    Elle avait bon dos, la volonté divine !
    
    — Ton dieu, il f’ra rien pour toi si tu lui montres pas qu’tu veux vivre ! Tu peux l’prier, il doit avoir autre chose à faire !
    — Qui êtes-vous donc pour oser parler ainsi du Très-Haut ?! avait fini par s’emporter Magdala en se redressant. Oh, cela, je ne puis vous le permettre !
    — Pour m’en empêcher, « Min Däm », faudrait d’abord être en état d’le faire ! pérorait Moea avec ce sourire victorieux qui faisait enrager la vestale.
    — Ah, c’est ainsi ?!
    
    Magdala, bravant ses nausées, s’était vivement relevée, se dressant de toute sa juvénile fierté bien droite devant celle qu’elle considérait – de par leurs avis divergents- comme une apostate. Et ayant tourné les talons, elle s’était dirigée vers le lac que lui avait indiqué Moea et dans lequel se rafraîchissaient Ana et Linnea, tenant son ventre comme si elle était enceinte afin de calmer ses crampes.
    
    Elle ne décolérait point. Mâchait rageusement les bâtons de plantes. Comment pouvait-on se montrer aussi eu déférent envers le Très-Haut ? Etait-ce possible de vivre ainsi sans croire, sans prier, sans louer ? Oh non, se renfrognait la vestale. Ceux qui choisissaient de suivre cette voie était dans l’erreur. L’on ne pouvait pas ignorer le Divin, ni Sa Volonté…n’est-ce pas ?
    
    Arrivée au bord de l’eau dans laquelle ses compagnes se lavaient en discutant joyeusement, Magdala s’était assise dans la terre humide. Elle ruminait cette colère nouvelle qui faisait tambouriner son cœur et trembler ses membres.
    
    Et enfin, comme si cette indignation l’y avait aidée, elle avait cédé à un haut-le-cœur et rendu bruyamment le contenu de son estomac.
    

Texte publié par Yukino Yuri, 23 décembre 2020 à 23h30
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