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Tome 3, Prologue Tome 3, Prologue
Quintiliera de l’an soixante-quatorze de l'ère de Paix
    Moea d’Ystead

    
     Le chariot allait bon train, tiré par le cheval de trait qui le menait docilement sur la grande route serpentant vers la région d’Alingvalla, à l’ouest du pays.
    
    Derrière eux, la porte du Ponant de Lunthveit s’éloignait, se retirait doucement. Les hauts remparts de la cité à présent ressemblaient à de ridicules murets de pierres sèches comme il y avait partout pour entourer les voies praticables du pays. Les soldats qui veillaient la lande, se tenaient bien droits se confondaient avec de drôles de brindilles scintillant sous la lumière du soleil et qui se mouvaient avec régularité. À droite, à gauche, puis de retour à droite, ces brindilles-là ne souffraient pas les caprices de la brise, allaient et venaient dans un ballet méthodiquement organisé.
    
     Moea, ayant constaté ces singularités étranges qu’elle avait observées des mois plus tôt en arrivant dans la capitale, plus étranges encore qu’elle n’y prêtait d’ordinaire guère attention, s’était retournée. Avait laissé un soupir de soulagement glisser entre ses lèvres assombries de henné, son corps tendu par l’appréhension s’apaisant lentement. Elles avaient quitté Lunthveit sans encombre. Le plus ardu était derrière elles.
    
     Dès l’instant où Magdala s’était écroulée dans ses bras -heureusement qu’elle avait de bons réflexes !-, Moea avait pressenti que son état était plus préoccupant qu’elle ne l’avait pensé au tout début. Certes, elle n’était point médicastre, pas même apothicairesse ; mais sa vie de servitude et de nomade lui avait appris à reconnaître les différents maux qui s’insinuaient dans le corps et le rongeaient malicieusement. Elle savait les soigner en conséquence, à force d’habitude. Les plantes qui réduisent la fièvre, celles qui apaisent les douleurs menstruelles ou celles de la tête, jusqu’à celles qui calment ou au contraire brusquent les intestins !, elle les avait mémorisées et gardait toujours une quantité de chaque sur elle. Ce mal-là qui occupait sans vergogne le corps de cette frêle jeune fille, Moea le connaissait bien. C’était une maladie du sud, « le mal du soleil » comme l’on la nommait populairement. Fièvre, frissons, perte de connaissances, vomissements et - dans le pire des cas qu’elle avait pu observer plus jeune- diarrhées ; et si le mal n’était point soigné, il pouvait entraîner une mort lente et douloureuse.
    La fièvre grimperait, la ferait délirer si elles ne la soignaient pas rapidement et ne trouvaient pas un refuge calme, frais et ombragé.
    
     Dans le chariot rempli de fourrage, Ana et Linnea avaient installé Magdala, veillant à caler sa tête afin de prévenir les cahots de la route.
    Ana, comme le lui avait demandé Moea, passait sur les tempes et les joues brûlantes de la vestale une compresse humide d’un mélange d’eau et de thym. Ses gestes étaient nerveux. Ses mains couvertes d’engelures allaient du visage de Magdala au petit flacon, mouillaient toujours plus le linge, vérifiaient sans discontinuer la fièvre.
    Moea s’en étonnait. Soupçonnait, sans savoir sur quel sujet se portait cette suspicion instinctive. Il y avait dans l’attitude d’Ana plus que de la prévenance, plus que de l’inquiétude. À l’inverse de Linnea qui gardait la malade et s’en occupait avec une prude prévenance, un soin que la décence entravait et limitait –toutes les prêtresses sont les mêmes ! n’avait pu s’empêcher de maugréer Moea-, Ana s’offrait corps et âme pour sa compagne de voyage. Mais ce qui aurait pu ressembler, aux yeux d’autrui, à une profonde amitié, aux yeux de Moea se dévoilait plus intime, motivé par des sentiments dont elle ne connaissait que les aspects sensuels, l’appétit charnel. Rien de tout cela entre elles –du moins, Ana n’avait point pris ce parti-, seulement une forme plus pure, plus délicate qu’elle n’avait jamais vu.
    
    — Jusqu’où qu’on qu’va, Mo ? T’sais qu’jé dois rendre el canasson tantôt, j’peux point t’déposer jusqu’à Skeftea !
    
    Moea avait lancé au cocher –le fils de la nourrice chez qui elle avait séjourné en arrivant à Lunthveit- un regard désabusé. Où aller ? Lorsqu’elle s’était présentée chez son ancienne logeuse, Magdala sur son dos, Ana et Linnea sur ses talons, elle n’avait rien demandé d’autre que l’on les mène loin de la cité, sans plus de détails. Elle ne désirait rien de plus que partir de Lunthveit, quitter cette cité grouillante, fuir loin très loin des fantômes qui la hantaient, des cruels qui la poursuivaient, des amants qui avec leur affection et leurs promesses en l’air faisaient peser sur elle cette solitude dont elle avait fait sa compagne de misère. Plus encore, elle voulait emmener cette fille et son mal dans un endroit calme et frais et elle savait qu’elle ne trouverait guère un lieu de convalescence correct –et à moindre coût- à Lunthveit.
    
     Pourquoi se sentait-elle tant concernée par cette enfant ? s’interrogeait-elle tandis qu’elle posait de nouveau un regard inquiet sur Magdala. Pourquoi fallait-il qu’elle se sente concernée par cette étrangère qui baignait dans tant de mystères et dont elle ignorait encore le nom ?
    
    — Tu m’mènes au bois l’plus proche, t’veux ? avait-elle répondu d’une voix fatiguée. Tu pourras l’ramener après, l’canasson. Qui qu'c'est, ton mästere, pour qu’t’aies autant peur d’lui ?
    — C’l’mästere Äke, l’éperonnier.
    — Té ti pas fou d’emprunter à c’gars-là ?! avait éclaté de rire Moea.
    — Y loue point cher !
    — Aya, quelle misère !
    
    Moea s’était étirée en gémissant, passant son bras sur l’épaule du jeune homme. Fraternellement. Avec lui, il n’y avait pas de jeu de séduction. Moea avait rapidement entendu qu’elle n’était point à son goût. Pas le genre qu’il lui fallait.
    Il allait lui manquer. Elle l’aimait bien, lui qui n’avait aucune arrière-pensée en la regardant.
    
     Les collines d’Obsteergöt présentaient leurs dos ronds couverts d’estivaux atours aux rayons du soleil, les forêts de chênes et de châtaigniers laissaient courir sur les courbes doucereuses de la lande leur sombre vert émeraude. Le soleil tapait vigoureusement. Moea, les yeux plissés, avait désigné d’un geste décidé un bois à quelques milles de là qui bordait la route et se prolongeait à perte de vue.
    Son intuition lui soufflait que sous la protection de ce berceau arboré, elles seraient à l’abri et pourraient s’établir le temps que la malade se remette.
    
    — Par là, c’s’ra bien.
    
    Le cocher avait poussé sa bête en sifflant. Le cahot de la route, à présent que la voie se faisait plus terreuse, était plus lent, plus doux. Un instant, Moea s’était laissée porter par ses rêves, ses projets. Une nouvelle vie s’offrait à elle, comme tant d’autres avant cette chance-ci. Cette fois, elle ne la gâcherait pas. Oui, cette fois, il lui semblait que la Providence lui souriait. Cette fois, se promettait-elle, son existence aurait une fin heureuse.
    

Texte publié par Yukino Yuri, 17 décembre 2020 à 15h23
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