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Tome 2, Chapitre 27 « Avtal - Contrat » Tome 2, Chapitre 27
Linnea, sans aucun exorde, avait avec irrévérence saisi un coin du voile sacré. Le contact du tissu rêche sur sa peau l’avait faite tressaillir, réaliser la gravité de cette profanation. Elle s’était obstinée, néanmoins.
    
    — Enlevez votre voile, ordonna-t-elle d’un ton qui n’admettait aucune réplique.
    
    Magdala s’était figée, ses lèvres pincées, son cœur tambourinant dans sa poitrine.
    
    Enlever son voile ? se répétait-elle avec horreur. Comment le pourrait-elle ? Comment pourrait-elle retirer de son crane cette coiffe sacrée, son dernier lien –en plus des souvenirs- avec sa mère, sa lignée ; une dernière déposition de ce statut d’icône dont elle avait tant désiré s’émanciper ? Oh non, n’osait-elle s’écrier, elle ne le pouvait pas !
    
    Ses iris avaient-ils laissé transparaître la répugnance qu’un tel acte lui inspirait ? Elle ne le savait. Mais Linnea, relâchant la chère étoffe, avait soudain retrouvé contenance, s’éclaircissant la gorge. L’air, à nouveau, avait atteint ses poumons ; et la vestale alors avait repris ses esprits, réajustant séant son voile.
    
    — Enlevez votre voile, s’il vous plaît.
    — Pourquoi me demandez-vous pareille chose ? Je ne puis m’en défaire ainsi…
    — Min Däm. Linnea avait pris une grande inspiration pour apaiser le feu qui grandissait en elle. Votre voile est par trop reconnaissable, il est trop ancien, trop voyant de fait. L’on risque de vous remarquer et de…
    
    Elle n’avait pu continuer, lançant à Moea –dont elle avait remarqué la présence- un regard brillant de méfiance. Qu’avait-elle donc à s’égarer à leurs côtés, tandis que le lavoir était tout à fait vide ?
    
    — Je ne vous mande point de vous en débarrasser, jamais je ne vous imposerai pareil sacrifice. Seulement de l’ôter, le temps que nous quittions Lunthveit.
    
    Et troquant le Swalüet pour le patois nordique, elle avait prié Ana d’appuyer sa requête.
    
    — Je suis au fait que nous n’avons guère été d’accord sur bien des points ces derniers temps. Mais je crains que la milice n’ait eu vent de la disparition de Magdala.
    — Comment cela ?
    — Je ne sais, et je n’en suis point sûre. Mais j’ai vu une troupe de la garde se ruer vers le centre administratif. Se ruer, véritablement. Et comme l’on dit par chez nous, « il faut en tout prendre des précautions que de résoudre fâcheuse situation ». S’il te plaît, Ana…
    
    Soutiens-moi juste cette fois, avait-elle souhaité ajouter, davantage pour laisser à son désarroi l’occasion de s’époumoner que pour se laisser aller à de bas reproches. Mais la décence, éternel obstacle, l’en avait dissuadée.
    
    Ana, tout aussi soucieuse que Linnea, avait acquiescé d’un air entendu. Sa main, chaleureusement, de cette tendresse qu’elles avaient ces derniers temps omise, s’était avancée, avait enveloppé le poing de Linnea pour en calmer les tremblements.
    
    — Tout ira bien, ma Mère.
    
    Et se tournant vers Magdala, elle lui avait proposé avec déférence de glisser son précieux voile dans son bagage. Ainsi, lui promettait-elle, il serait conservé avec grand soin. La vestale, n’osant s’élever contre ses deux aînées, ni faire montre d’une indigne obstination, les remords dans l’âme, mille actes de contrition adressés à ses mères au Ciel, avait alors porté des doigts fébriles aux épingles qui maintenaient décente sa coiffe. Les avait décrochées. Et le voile, qu’elle serrait contre son cœur, avait dévoilé la lourde cascatelle de boucles brunes qu’il occultait d’ordinaire aux yeux du monde.
    
     Linnea, à cette vue nouvelle, était restée sottement coite, quelque peu embarrassée par cette singulière nudité à laquelle l’absence du voile semblait la contraindre. Ana, qui l’avait auparavant vue dans ce simple appareil à la pudique clarté de la lune, dans la lumière crue du soleil avait l’impression de redécouvrir ce visage, cette chevelure aux reflets chauds ; et la découvrir ainsi avait ranimé en elle une flamme oubliée qui lui dévorait délicieusement les entrailles.
    
    Malgré toute sa volonté, elle ne parvenait à détourner les yeux de la vestale dont les joues cramoisies par l’embarras lui octroyaient un air farouche charmant. Elle s’y était contrainte néanmoins alors qu’elle récupérait avec forte révérence la relique, l’enveloppant précautionneusement dans un carré de chiffon fin qui d’ordinaire servait à emballer ses bandes menstruelles. Puis ayant fixé le paquet avec un large lien de cuir, elle l’avait scrupuleusement plongé dans son sac, le coinçant entre deux ouvrages usés afin d’éviter que ses gamelles ne l’abîment.
    
    — Ne vous affolez point Min Däm, avait-elle souri pour rassurer Magdala. Je vous fais le serment de protéger votre voile, dussé-je y laisser ma vie !
    
    Mais la vestale, fort peu sensible à la plaisanterie dont Ana avait usée pour clore sa sérieuse promesse, était restée stoïque, ses phalanges blanches alors qu’elle gardait serrés ses poings.
    
    Sa tête la faisait souffrir, ses tempes battaient. Instinctivement, elle avait porté ses doigts gourds jusqu’à son front qu’elle trouvait bien chaud. Un frisson avait secoué son corps mince, suivi d’un second, d’un troisième. Sous l’auvent du lavoir qui gardait la fraîcheur grâce à ses pierres et son large bassin, Magdala se sentait soudain mordue de toute part par un froid vorace, comme lorsqu’elle sortait de la pièce d’hygiène, que l’eau ruisselait sur son corps et que la brise vivifiante des longues nuits d’hiver l’enveloppait.
    
    Mais il n’y avait ni hiver, ni eau, ni souffle glacé. Rien qu’une chaleur étouffante, sèche qui engourdissait l’esprit et tannait la peau. Une étrange impression d’être recouverte de coton la déboussolait, et elle se morigénait d’ainsi réagir au renoncement qu’exigeait sa situation.
    
    Certes, se séparer de son voile était pour elle comme vaquer nue dans les rues de Lunthveit : humiliant.
    
    Elle avait honte de se montrer ainsi sans sa coiffe, elle qui s’était enorgueillie de ce mystère que revêtait l’ancienne étoffe depuis qu’elle en était la porteuse. Mais était-ce une raison pour se laisser enfiévrée ainsi par ces humeurs ?
    
    « Disciplinez-vous, ma fille. Ne laissez guère vos sentiments prendre l’ascendant sur votre retenue. »
    
    Encore et encore, l’on lui avait répété cette maxime. L’on l’avait faite entrer dans son esprit par tous les moyens, même les plus douloureux. Tout cela recommencerait, se convainquait Magdala en inspirant lentement pour retrouver son calme. L’on lui en voudrait de ne point vouloir souffrir à une seule abnégation quand ses compagnes offraient mille sacrifices pour ses seuls caprices.
    
    — Je vous reconnais, s’était exclamée Linnea à l’attention de Moea. Vous êtes la danseuse que nous avons vue il y a quelques temps.
    
    Et comme Moea, d’une théâtrale révérence, la saluait bien bas –cela la répugnait, mais elle ne pouvait se soustraire aux convenances-, Linnea lui avait demandé en quoi elles pouvaient lui être utiles, signalant qu’elles n’avaient ni pièce, ni vivre en trop dans leurs bagages.
    
    — Moi, j’puis vous être utile.
    — Comment cela ?
    — D’mandez aux p’tiotes qu’étaient censées être sous vot’responsabilité.
    — Je suis majeure, n’avait pu s’empêcher de rétorquer Ana, piquée.
    — Si fait, coupa Linnea d’un ton où pointait une irritation contenue. Je n’ai point été suffisamment alerte.
    
    Elle s’était détournée de Moea pour fixer Ana avec insistance. Celle-ci alors s’était exécutée, expliquant avec forte agitation les projets qu’elle avait imaginés, pesant avec son aînée le pour et le contre de pareils desseins. Elle avait insisté sur l’importance de se montrer serviable envers son prochain, que le marché prenait pour solide pilier la confiance et la discrétion mutuelles, qu’il s’agissait là sans nul doute d’un pari risqué mais que l’urgence de la situation les y contraignait. Elles ne savaient rien des régions de l’ouest, avait rappelé Ana. Et Linnea ne pouvait nier ce désavantage.
    
    — Vous craignez qu’elle ne nous trahisse ? Mais qui est-elle ? Une vulgaire danseuse, comme ils disent par ici. Qui croirait une danseuse ? Qui mettrait en doute les paroles d’une prêtresse, d’une postulante, de femmes respectables face à la parole d’une prostituée ? avait susurré Ana avec cet éclat glaçant qui brillait si rarement dans ses yeux.
    
    Aussi, ayant un instant gardé le silence pour mieux méditer sur cette périlleuse proposition, la prêtresse ne pouvant désavouer son élève, ni contrer son idée par une autre bien plus sûr, s’était rangée à son avis et avait avec forte courtoisie proposé à Moea de se joindre à elles.
    
    — Moea d'Ystead, s’était alors présentée la danseuse en serrant maladroitement la main tendue de Linnea.
    — Linnea de Vaastiriäs.
    — Ana de Sollnästeå.
    
    Moea avait offert sa main vers Magdala dont le visage était d’un rouge cramoisi. La vestale l’avait serrée avec une faiblesse telle que la danseuse s’en était alarmée.
    
    — Et toi, jolie demoiselle ? Comment qu’on t’nomme ?
    
    Mais de la jolie demoiselle, aucune réponse. Elle ne pouvait reconnaître son titre, ni trahir le secret de son véritable prénom.
    
    Sa tête bouillonnait.
    
     Et alors qu’un nom d’emprunt lui venait –Hjörda ainsi qu’autrefois l’on nommait la nuit-, qu’elle s’apprêtait à revêtir le manteau de ce personnage dont elle avait imaginé le passé, le présent et l’avenir, ses esprits l’avaient quittée et elle s’était écroulée contre Moea.
    

Texte publié par Yukino Yuri, 15 décembre 2020 à 16h08
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