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Tome 2, Chapitre 26 « Ensamhet - Solitude » Tome 2, Chapitre 26
Ne pas voyager seule, rien d’autre ne lui importait.
    
    Si ces fillettes-là déclinaient son offre, elle irait ailleurs, manderait l’aide d’autres compagnies en échange de quelques pièces. Mais s’il lui était possible d’éviter de sacrifier de précieux pengüet, Moea préférait davantage s’acoquiner avec deux étrangères un peu louches que de moisir à Lunthveit en attendant de trouver une caravane peu onéreuse et -qui plus est- allait vers l’ouest.
    
    Elles seraient faciles à berner, se disait-elle en son for intérieur. Si d’aventure la route à leur côté lui devenait pénible, elle saurait leur retourner le cerveau et s’en débarrasser sans peine.
    
     Pouvait-elle lui faire confiance ?
    
    Ana, tandis qu’elle considérait sérieusement cette paume que lui tendait Moea, n’était point en mesure de répondre à cette interrogation. Rien ne lui assurait que cette fille-là, avec sa nonchalance et son sourire aimable, n’allait point les trahir et, une fois percé leur secret, les dénoncer aux premiers miliciens venus. D’un autre côté, elle admettait qu’un guide leur serait un atout certain. Elles qui voulaient fuir jusqu’aux confins des terres de l’ouest, loin de Lunthveit, disparaître au plus vite seraient sans nul doute avantagées par la présence dans leur compagnie d’une enfant du pays qui pourrait les mener sans détour. Si le temps ne se jouait pas d’elles, Ana savait qu’elle s’en serait passée. Mais dans leur situation…
    
    — Je ne puis accepter votre offre sans en avoir au préalable informé Mère Linnea, s’exclama-t-elle alors en ramenant contre son sein la main qu’elle avait présentée.
    — Vous voyagez avec une prêtresse ?
    
    Dans la voix de Moea, Ana avait perçu sans mal le mépris qui y poignait sans pudeur. Cela l’avait ébranlée, comme elle l’avait été par la rancœur de Freja de Bynskögen à l’égard de l’Eglise, comme elle l’était à chaque fois qu’elle se heurtait aux irrévérences de ceux pour lesquels la religion n’était qu’absurdités et légendes pour enfants. Pour elle qui avait grandi dans un environnement où la foi était chose naturelle, où prier était comme respirer, ce rejet, cette répugnance la dépassaient. L’intriguaient.
    
    — Si fait. Cela pose-t-il problème ?
    — Point. J’suis juste surprise par votre équipée. Une prêtresse, une postulante et…
    — Je ne suis qu’une simple voyageuse pour ma part, avait souri Ana tandis qu’elle tournait les talons.
    
    Revenant sur ses pas, elle avait glissé sa paume dans celle de Magdala, la gardant serrée par crainte qu’à nouveau la vestale ne se volatilise. Retrouvée la grande artère grouillante de monde. Et au milieu de cette joyeuse foule, l’aube vierge de Linnea.
    
     Linnea n’avait pas poursuivi Ana lorsqu’elle l’avait vu s’engouffrer à toutes jambes dans la grande rue.
    
    D’ordinaire, sans doute l’aurait-elle fait. D’ordinaire, elles auraient uni leurs forces pour se sortir de ce mauvais pas, à n’en point douter. Mais à cet instant, elle se devait de calmer la triste situation dans laquelle elle se trouvait malgré elle, s’employait alors à adoucir le feu qui flamboyait dans les yeux de l’apothicaire, à dissiper ses cris. Autour d’elle, des œillades curieuses, des murmures surpris. Linnea s’en était sentie fort indisposée, tout à fait embarrassée par ce scandale, et par quelques pièces glissées à l’apothicaire –tout juste le prix des angéliques-, quelques révérences qu’elle avait agrémentées de mille excuses, à son grand soulagement l’affaire avait été entendue sans autre éclat. Le commerçant, toujours guidé par les humeurs qui en lui demeuraient, lui avait remis sans délicatesse le ballot d’herbes et de remèdes dont elle avait fait l’acquisition. La prêtresse alors, l’ayant sèchement glissé dans la poche de sa chasuble, s’était à pas vif éloignée de l’apothicairerie, désireuse de se faire oublier, observant avec souci les visages qui autour d’elle se pressaient, flânaient, vivaient.
    
     Ana n’y était point. En d’autres circonstances, Linnea s’en serait inquiétée, aurait cherché à la retrouver, sinon à prier pour qu’elle lui revienne sauve. Mais ce matin-là, au cœur de cette foule bigarrée, de ces éclats de rire, ces différents patois, elle n’en avait plus la force. Quelque chose en elle, elle le savait fort bien, l’en empêchait. Était éteint, défait. Détruit.
    
    Afin d’éviter la diligence qui roulait au trot et fendait la foule, Linnea s’était glissée dans une petite alcôve taillée à même le mur d’un commerce d’épices et dans laquelle l’on avait placé un petit banc en bois.
    
    Elle y avait élu siège, s’éventant la nuque. Il faisait plus frais dans ce petit renfoncement. La pierre à laquelle elle s’était adossée était glacée sur sa peau brûlante, l’avait fait frissonner de plaisir. Dans ce petit refuge, la grande rue de Lunthveit, son animation, son chahut lui semblaient bien lointains. Un soupir conquis s’était glissé entre ses lèvres tandis qu’elle fermait les yeux, se plongeant dans ses pensées les plus intimes, ses états d’âme qu’elle avait muselés ces derniers temps pour mieux se dédier à ses cadettes.
    
    Au trépas, ces écrasantes responsabilités qu’elle avait endossé malgré elle ! Ne restaient que ses humeurs, ses doutes, ses chagrins.
    
    Soudain, dans l'épuisante chaleur du sud qui n’allait qu’en croissant au plus fort de la matinée, Linnea se sentait accablée. Il y avait bien longtemps que pareille détresse ne l’avait submergée de la sorte, elle qui s’était crue faite d’une argile dure comme le roc, inébranlable, maîtresse d’elle-même. Elle la rappelait soudain à ses jeunes années, à cette époque où elle s’affolait de tout, pleurait sur tout. Très-Haut, comme elle devait être irritante avec ses larmes, ses angoisses, ses insécurités ! Les voici de retour, ses vieilles compagnes d’enfance qu’elle avait délaissées en entrant dans l’âge adulte. Les voici qui prenaient leur revanche, la submergeaient sans pitié.
    
    Une solitude nouvelle avait creusé en son cœur un gouffre dans lequel s’étaient glissées de tristes pensées. Elle était épuisée. Non pas de corps, mais d’esprit. Usée comme un grain que l’on aurait moulu encore et encore. Sa relation avec Ana avait pâti de cette fatigue, elle en était consciente. Elle le regrettait. S’en lamentait. Sa complicité avec sa jeune élève lui manquait. Leurs rires, leurs débats, l’intime tendresse qui les avait toujours liées, ces derniers jours semblaient s’être fanés. Un fossé s’était formé, excavé à mesure que les houleuses délibérations, les différends survenaient et les opposaient. Ne restait que le silence qui imposait sa pesante présence. Et Magdala.
    
    À cette pensée, le visage de Linnea s’était froissé, chiffonné par la vive repentance qui l’avait submergée en sentant poindre en son sein une jalousie qu’elle détestait. Elle n’était pas possessive, et ne voulait pas le devenir. Elle refusait de retourner à cette sensibilité qui la rendait bien peu supportable autrefois, et que les ordres avaient domptée, sinon rendue davantage docile. Pourtant, sa poitrine se serrait toujours plus, trop pleine de ses sentiments qui, dans l’anonymat de cette grande cité fourmillante, s’exprimaient librement.
    
    «Ana a Magdala, à présent. Elle n’a plus besoin de toi.»
    
    L’étau qui lui serrait la gorge s’était affermi, les regrets faisaient peser sur ses épaules son lourd manteau de chagrins.
    
    — Passez, passez vilaines pensées, murmurait-elle pour se donner du courage. Le Très-Haut me reste.
    
    Mais cette formule, qui d’ordinaire chassait au loin ses humeurs, aujourd’hui ne parvenait à dissiper les sombres nuages qui obscurcissaient son esprit. Elle la répétait néanmoins encore et encore. Pour se calmer, sinon se rassurer.
    
     Le fracas de sabots sur le pavé l’avait fait frémir de surprise.
    Devant-elle, une cavalerie de la milice se hâtait, pressait les chevaux à grandes clameurs jusqu’au centre administratif de Lunthveit. Un mauvais pressentiment soudain l’avait submergée, exilant ses peines aux confins de son esprit. Ils savent, se répétait-elle. Ils savent.
    
    Ayant récupéré à la hâte son bagage, elle avait quitté son siège avec une insouciance feinte, soucieuse de ne pas attirer l’attention sur elle. S’était glissée dans la grande avenue, se fondant autant que possible dans la foule, s’y glissant à pas mesurés. Observait autour d’elle, dévisageait les jeunes filles qui croisaient son chemin.
    
    — Mère Linnea !
    
    Ana lui faisait signe, à quelques foulées d’elle. Magdala la suivait avec entrain, babillant comme à l’accoutumée, son voile crème détonnant –elle le réalisait à présent que l’urgence de la situation l’obsédait- ostensiblement dans ce paysage coloré. Aurait-elle porté haut une bannière indiquant qu’elle était la vestale sacrée de l’Eglise qu’aux yeux de Linnea, elle n’en aurait pas été moins discernable.
    
    Sans mot dire, plus vigoureusement qu’elle ne l’aurait voulu, elle avait entraîné ses deux cadettes sous l’auvent du lavoir voisin, n’accordant aucun regard à Moea. Cette dernière, ayant sans mal deviné qu’il s’agissait de la prêtresse avec laquelle voyageaient les deux étrangères, adossée au muret qui encadrait le bassin public, s’était abstenue de leur emboîter le pas. Elle n’avait guère d’intérêt à se présenter pour l’instant.

Texte publié par Yukino Yuri, 12 décembre 2020 à 00h33
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