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Tome 2, Chapitre 25 « Aterförening - Retrouvailles » Tome 2, Chapitre 25
Quand elle l’avait vue se lancer à la poursuite du petit mendiant, Ana avait senti son cœur rater un battement. Elle était restée figée tandis que l’apothicaire s’égosillait sur le seuil de son commerce. L’horreur faisait peser sur sa poitrine sa lourde chape de plomb. Puis reprenant possession de ses sens et de sa chair, elle avait étouffé un cri en se ruant jusque dans la rue, jetant autour d’elle des regards alarmés. Mais Magdala, déjà, s’était dérobé par-delà les chariots et les troupeaux.
    
    Ana avait dégluti, le visage et la tête en feu. Ses entrailles se tordaient douloureusement. Son poult battait à tout rompre, frappait contre sa gorge. Elle se sentait étouffer. Une quinte de toux l’avait saisie. Secouée de tremblements incontrôlables. L’apothicaire s’était approché d’elle au pas de charge, vociférait toujours plus fort, fulminait contre le sale mioche et la petite sotte qui avait encouragé le vol de ses angéliques.
    
    Mais Ana n’écoutait point. N’entendait point.
    
    La peur l’assourdissait. Elle craignait le pire, se paralysait à la seule pensée que Magdala, ignorant tout de ce labyrinthe étranger qu’était ce monde ci, s’y était égarée sans aucun autre préambule. Elle envoyait au Ciel mille prières, espérait qu’il ne lui soit rien arrivé. Mais la réalité, cette vieille compagne de misère, lui revenait rapidement à l’esprit et gavait à loisir son angoisse. Cette dernière alors lui susurrait de sombres idées, insinuait dans son esprit des images qui la glaçait.
    
    Comment avait-elle pu laisser pareil désastre advenir ? se fustigeait-elle vivement tout en muselant le brûlant désir d’hurler à pleins poumons le nom de sa camarade. Pourquoi n’avait-elle point été plus vigilante ? Pourquoi n’était-elle pas restée à ses côtés ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Les reproches s’accumulaient, se bousculaient. La toux s’accentuait. Une inquiétude nouvelle, qui prenait naissance au creux de son ventre, plantait ses dents profondément dans son esprit. Une inquiétude dévorante, presque maternelle, qui lui faisait prendre conscience de la puissante affection qu’elle vouait à Magdala.
    
    Son corps gourd soudain s’était embrasé, et elle s’était vivement défaite de son inertie, fendant la foule. La détaillant, alerte, pour y découvrir un visage familier, y percevoir un pan de tissu, une boucle de cheveux, un voile dont elle était coutumière. Son arc dans son dos lui frappait les reins et alors qu’une toux plus furieuse qu’alors enserrait sa gorge, qu’elle sentait l’étau de la maladie s’affirmer sur ses poumons, elle avait de justesse évité la diligence biquotidienne qui fendait la grande allée.
    
    Accroupie dans l’angle entre l’artère principale et une ruelle qui s’enfonçait dans le quartier des artisans, elle haletait, crachait, la main crispée sur sa chemise. Les passants allaient, indifférents. Les bêtes grognaient, les porchers s’époumonaient. Les roues sur les pavés claquaient, à la même mesure que les fouets des cochers. Et soudain, dans l’air, un parfum familier. Dans un sursaut faible, Ana avait redressé la tête, son poing sur ses lèvres. Magdala était là, à quelques pas d’elle.
    
    — Min Däm ! s‘était-elle écriée d’une voix rauque en s’agrippant au muret de pierres sèches qui encadrait la rue.
    — Ana !
    
    Magdala avait sans révérence aucune renoncé à la compagnie de Moea, accourant avec célérité, les bras tendus au-devant d’elle comme une enfant l’aurait fait en retrouvant sa mère. Leurs mains enfin s’étaient retrouvées. Leurs bras, dans une étreinte, les avaient réunies dans un flot muet de tendre bonheur. Elles demeuraient ainsi, assises dans la poussière, sans que rien ne puisse les troubler. Qu’importait à cet instant la décence, la pudeur, les convenances. Elles ne parvenaient à les accabler de leurs œillades accusatrices.
    
    — Le Ciel soit remercié, murmura Ana d’un ton où pointaient encore les réminiscences de sa crise d’asthme. Vous n’avez rien ? Vous allez bien ?
    
    Elle avait enveloppé le visage de Magdala de ses mains, le contemplait pour y déceler quelconque témoin d’une sombre mésaventure. Mais rien. Magdala lui souriait, pleine d’une contrition qu’elle devinait sans mot.
    
    — Fort heureusement, je suis sauve. Cela, je le dois à la respectable miss que vous découvrez là. Sans elle, je ne sais ce qu’il aurait pu m’arriver…
    
    La nordique, à cette connaissance, avait levé les yeux vers la jeune femme que Magdala avait saluée avec gratitude. Reconnu les traits de la danseuse dont l’envoûtante prestation charmait encore parfois son esprit. Cette dernière, demeurée en retrait, l’avait saluée d’un sourire qui ne permettait guère de doute quant au fait qu’elle-même se souvenait de cette étrangère –comme elle- qui, avec ses yeux ahuris et sa peau diaphane, l’avait interpellée lors de son ultime prestation.
    
    — Miss, avait préludé Ana en se relevant, je me dois de vous faire part de l’immense reconnaissance que votre geste avive en moi. Comment pourrai-je vous témoigner la sincère gratitude qui m’anime à votre égard ?
    
    Et elle s’était profondément inclinée. Avec une telle gravité que Moea, fort peu habituée à pareille cérémonie, n’avait pu contenir un rire dans lequel pointait une amicale estime.
    
    — Aya, serviteur ! Vous ne me devez rien. Veillez seulement à mieux sur vot’p’tite protégée, qu’elle ne vous fausse plus compagnie !
    — Êtes-vous sûre que je ne puis vous remercier autrement que par de simples mots ? N’accepterez-vous point une modeste contribution ?
    — Sans façon !
    
    Moea avait ponctué sa phrase par un éclat de rire, rejetant en arrière une lourde boucle de sa chevelure.
    
    Qu’aurait-elle pu demander à cette voyageuse, comment aurait-elle pu exiger d’elle quoique ce soit alors qu’elle n’avait honoré que son devoir citoyen ? Son devoir humain ? Cette gamine-là, avec ces feuilles mortes dans les cheveux, qu’aurait-elle pu lui offrir ? Rien. Elle avait déjà si peu pour vivre. Et les voir, elle et sa petite protégée, si exaltées à l’idée de se retrouver était une récompense somme toute suffisante.
    
    Une idée, soudain, lui venait. Une idée égoïste, une idée puérile. Mais qu’y pouvait-elle ? Elle soupirait secrètement, sans vouloir l’admettre, à abandonner cette retraite forcée, cette solitude qu’était son existence. Eh bien ! N’était-ce pas l’occasion ? Elle avait ouï de la petite innocente au voile blanc qu’elle et ses compagnes iraient vers l’ouest, là où elle-même projetait de se rendre.
    
    — Avez-vous un guide pour vous mener au col de Väsbergen ? osa-t-elle demander avec une feinte indifférence.
    — Point, nous ne nous sommes décidées à nous y rendre que la veille. Aussi, nous n’avons guère eu le temps de nous pencher sur les difficultés du voyage.
    — Pourquoi l’ouest ?
    
    Ana avait dégluti, ses yeux fuyants confessant du caractère mystérieux de ce choix. Elle ne pouvait décemment avouer à cette inconnue, aussi aimable soit-elle, qu’elles fuyaient l’Eglise et sa milice. Comment admettre qu’elle était à présent une criminelle, quand seulement l’assimiler lui était impossible ? Que cette image, cette représentation qu’elle avait des criminels –amoraux, sales, égoïstes, dangereux- lui collait à présent aux talons ?
    Ana ne pouvait s’y faire, et se surprenait à encore se consoler de basses menteries, de doux réconforts qui ne pouvaient effacer sa faute de son esprit. Un crime restait un crime, admonestait sa Raison pour mieux couvrir la voix de son cœur. Peu en importait les motivations, son offense demeurerait. Jusqu’à réparation. Jusqu’à la fin.
    
    — Nous…, avait murmuré la nordique avec défiance, nous avons nos raisons.
    — Je vois. C’est ce qui nous motive tous, nous autres voyageurs. Des raisons.
    
    Moea avait souri, de ce sourire qui fit comprendre à Ana qu’elle n’était point dupe et s’obstinerait certainement à deviner leurs véritables motivations.
    
    — J’ai également besoin de retourner dans l’ouest, pour quelques motifs aussi personnels qu’les vôtres. J’vous propose que nous fassions ch’min ensembles.
    — Pourquoi cela ?
    — J’connais bien l’ouest du pays, s’exclama Moea en bombant le torse. J’viens d’là, et j’sais qu’une femme qui voyage seule, ça attire l’attention. Trop. Vous m’êtes sympathiques, et j’cracherai pas sur l’idée de vous guider.
    — Là encore, pourquoi ?
    — Vous vouliez me remercier ? Voilà ce que je vous propose comme compensation. Si j’me mêle à votre compagnie, l’on ne me remarquera pas et vous aurez quelqu’un de la région pour vous mener. Vous gardez vos motivations, j’garde les miennes. C’est un accord commercial, si vous voulez. Une fois qu’vous aurez plus besoin de moi ou moi d'vous, j’m’en irai.
    
    Elle avait clôt sa proposition en tendant vers Ana une main assurée, toute prête à conclure cet étrange marché.
    

Texte publié par Yukino Yuri, 4 décembre 2020 à 17h31
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