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Tome 2, Chapitre 24 « Stöd - Soutien » Tome 2, Chapitre 24
— J’crois qu’elle n’est pas intéressée, avait tranché Moea en saisissant les cheveux du proxénète.
    
    Usant de toutes ses forces, elle l’avait fait basculer en arrière. L’homme avait perdu l’équilibre, s’était grossièrement affalé dans la poussière.
    
    — De quoi j’me mêle, traînée ?! vociférait-il en se relevant, faisant devant les yeux de Moea de grandes gestes pour l’intimider. Qu’es’ce tu regardes, qu’es’ce tu t’mêles, bagasse ?! Passe ton chemin !
    
    Moea lui avait adressé un sourire goguenard, amusée par la fausse assurance et l’aura vainement menaçante que se donnait cet individu qu’elle avait croisé quelques fois dans le quartier.
    
    Contrairement aux maquereaux et gérantes de maisons closes des faubourgs, respectueux des règles, l’on le connaissait pour être un acteur majeur de sombres trafics humains, principalement de femmes et d’enfants que l’on envoyait le Très-Haut seul savait où. La boulangère lui avait murmuré que c’était sans doute à des riches acquéreurs de pays voisins, car elle avait entendu du tavernier qu’il recevait régulièrement des étrangers en visite pour affaires.
    
    — Arrête de brailler, t'voudrais pas qu’la milice rapplique par ici ?! Faudrait leur expliquer pourquoi tu violentes une jeune postulante et ce que tu comptais faire avec elle…
    
    Ses doigts avaient effleuré le pommeau de sa dague tandis qu’elle s’approchait de lui avec cette assurance orgueilleuse dont elle ne se défaisait jamais.
    
    — Je pourrai aussi hurler là, tout de suite et t’accuser d’avoir tenté d’me violer. Je suis une habituée des commerces autour de nous, j’peux te dire qu’les gérants et même les clients seront ravis de te cogner comme tu l’mérites.
    — Sale…
    
    L’homme avait eu un mouvement de recul si vif que l’on l’eut cru prêt à s’enfuir. Mais Moea l’avait saisi par le col, plantant dans ses yeux encore plein de condescendance un regard meurtrier. La lame de sa dague s’était collée contre son entrejambe.
    
    — Non, ravale ton insulte. Ce serait cocasse que ma main dérape…
    
    La bestialité refoulée de son esprit se réjouissait à cette seule idée. Emasculer une ordure de son espèce lui paraissait un projet savoureux. Ce n’était que justice. Après tout ce qu’il avait fait, après tout cet argent qu’il avait entassé sur le dos d’innocents condamnés au calvaire de la vie d’esclave… Cela ne serait que justice, puisque la milice fermait les yeux sur ces traites et préférait courir après les bohémiens. Sa poigne s’était affermie sur sa lame. Un éclat rageur brillait dans ses yeux bruns.
    
    — Va-t-en, ordonna-t-elle froidement en le repoussant avec désinvolture.
    — La fille…
    — Mais la fille, tu l’oublies bon sang !
    
    Dans un élan de colère, Moea avait brandi sa dague entre elle et l’inconnu. Fallait-il toujours user de la violence avec ces hommes-là ? maugréait-elle tandis que le trafiquant prenait la fuite non sans copieusement l’insulter, hurlant à pleine gorge des jurons.
    
    Définitivement, il était temps pour elle de partir.
    
     Magdala s’était laissé choir à terre, déboussolée, pantelante.
    Ses doigts étaient crispés sur son voile, son sanctuaire, tout son corps tremblait frénétiquement. Les mots de la danseuse bourdonnaient dans ses oreilles sans qu’elle ne parvienne à les comprendre. Elle s’évertuait à contrôler sa respiration folle, recroquevillée contre le porche. Ses yeux ne pouvaient quitter la silhouette rassurante de cette inconnue qui lui était venue en aide et s’opposait à l’homme qui la terrorisait. Elle craignait qu’elle ne soit qu’une illusion, qu’un mirage que son esprit lui offrait pour mieux la soustraire à l’horreur. Elle paniquait à la seule idée que ce mur entre elle et son agresseur ne s’effondre, que cette jeune femme imposante ne se dérobe finalement et ne l’abandonne aux crocs terribles du monde extérieur. Et Ana…Où était-elle ? S’inquiétait-elle ? La cherchait-elle ? Comme elle regrettait de s’être laissé dominer par son instinct, de lui causer du tort. À cette idée, la culpabilité avait enveloppé son cœur de son lourd manteau.
    
    — La fille…
    
    Il avait tenté de s’approcher de Magdala, tendu la main vers elle. Cette dernière s’était recroquevillée davantage, retenant son souffle.
    
    — Mais la fille, tu l’oublies bon sang !
    
    Et enfin, il s’était enfui. L’air avait envahi ses poumons à nouveau.
    
     — Aya, aya ! Respire un bon coup !
    
    La danseuse s’était accroupie devant-elle, lui tapotait vigoureusement les joues pour l’empêcher de tomber en pamoison. De sa sacoche, elle avait extrait un petit flacon dont elle avait retiré le bouchon et l’avait approché des narines de Magdala, l’enjoignant à respirer les sels qu’il contenait. Une grimace de répugnance s’était dessinée sur le visage de la vestale : il exhalait du flacon une odeur acide et nauséabonde qui prenait le nez et portait au cœur mais qui, au demeurant, lui avait fait recouvrir ses esprits dans l’instant.
    Inspirant une dernière fois, elle avait repoussé poliment la fiole, réajustant séant son voile sur sa chevelure et qu’elle avait tiré devant ses yeux.
    
    — T’es pas à la noce, jolie demoiselle. Quelle idée aussi, d’se balader dans un endroit pareil ! Tu n’es pas d’ici, j’me trompe ?
    — Vous ne vous trompez guère, je ne suis point native d’ici et je me suis sottement égarée en voulant rattraper un enfant. Il… Il a pris…
    — Ta bourse ? Aya, dis-lui adieu, tu la retrouveras plus ! s’était écriée Moea en lui souriant avec bienveillance.
    — Non, ce n’est pas cela… Quoiqu’il en soit, je dois retourner auprès de mes compagnes de route !
    — Où les as-tu quittées ? l’interrogeait patiemment Moea.
    
    D’ordinaire, Moea n’aimait pas se mêler des affaires d’autrui, comme elle exécrait que l’on se penche sur les siennes. Elle considérait que pour vivre en paix, pour vivre sans qu’aucun regard ne se porte sur elle, elle se devait elle-même de se faire oublier, de ne devenir qu’un souffle de vent dans les ruelles. Il n’y avait que lorsqu’elle dansait qu’elle s’autorisait à exister aux yeux de ses pairs. Elle dansait puis se dérobait. Elle ne voulait rester qu’un songe qui envoûtait parfois Lunthveit.
    
    Mais cette fille-là lui rappelait celle qu’elle avait été autrefois. À elle aussi, il lui était arrivé de bien affreuses expériences. La première était survenue quand elle était servante à Skeftea. Ce jour-là, des musiciens itinérants l’avaient sauvé des griffes de son agresseur. Elle ne savait ce qu’ils avaient fait de cet homme, sans doute l’avaient-ils rossé de coups pour lui faire payer ses perverses intentions ? Elle n’en avait jamais rien su, et rien alors n’avait pu tarir la reconnaissance qui l’avait submergée à cet instant-là.
    
    « Tu peux venir avec nous si tu veux. On t’apprendra à danser. C’est mieux que de servir des choppes et de récurer les sols toute la journée ! », lui avaient-ils proposé. Et Moea les avaient suivis, troquant sa vie de misère contre une vie itinérante qui s’écoulait aussi vite que ses pieds battaient les mesures sous les motifs impétueux des instruments.
    
    Comment aurait-elle pu passer son chemin de fait, quand la situation de cette étrangère –comme elle- lui était si familière ?
    Moea sentait que sur son visage se dessinait un sourire où perçait une certaine affection tandis qu’elle tendait à la jeune fille le goulot de sa gourde, l’invitant à boire une gorgée de vin.
    
    — Ça t’requinquera.
    — Je vous remercie, murmura Magdala d’une voix pleine de gratitude.
    
    Et portant la gourde à ses lèvres, elle s’était laissée enivrée par la douceur de la cannelle et du raisin. S’était dans l’instant sentie revigorée, pleine de cette assurance que l’on avait essayé de lui arracher.
    
    Elle sentait qu’elle pouvait faire confiance à cette inconnue. Son instinct, pourtant suspicieux et tendu par la méfiance, s’était radouci face à cette jeune femme qui lui prodiguait tant de soins. Il s’époumonait et raisonnait sa peur qui répétait en boucle les mêmes enseignements religieux, les mêmes tableaux d’horreur pour l’épouvanter et insinuer en elle des doutes, des regrets. Cette danseuse voulait-elle l’amadouer pour mieux lui faire du mal ? Non, cela n’était pas possible. Sa Raison se mêlait au dilemme moral qui retournait son esprit, lui susurrait qu’elle n’avait plus rien à craindre. Parce qu’elle était une femme, comme elle ? Sans doute un peu. Les femmes ne pouvaient s’attaquer à son intégrité, les femmes de son entourage n’avaient jamais été des menaces aux yeux de Magdala. Son instinct, elle n’en avait conscience, était biaisé par cette idée que l’on avait planté dans le terreau fertile de ses pensées : les hommes étaient dangereux et il fallait s’en méfier. Le Très-Haut ne lui en avait-Il pas fourni la preuve ?
    
    Magdala avait secoué vivement la tête pour se libérer de ses sombres réflexions.
    
    — Je suis tenue de retourner auprès de mes compagnes. Elles étaient chez un honnête apothicaire dans le quartier des marchands. Pourriez-vous m’indiquer le chemin ?
    — Quel apothicaire ? Y en a trois dans l’quartier marchand.
    
    La vestale avait fixé Moea sans mot dire, son visage exprimant impudiquement tout le dépit qui l’animait.
    
    — Je ne sais, avoua-t-elle piteusement. Je n’ai point prêté attention à sa devanture…
    — Il vendait des foies ?
    — Très-Haut, quelle horreur ! confirma Magdala en portant sa main à ses lèvres.
    — Dans c’cas, je vois lequel c’est. Tu vas t’en sortir seule si je t’décris le chemin ?
    — Je le crois…
    
    La danseuse lui avait lancé une œillade sceptique qui faisait peser sur son interlocutrice le poids de l’incertitude que ses propos inspiraient.
    
    — Je me permets de t’accompagner, il me faut quelques poudres que c’t’apothicaire vend.
    — Faites selon votre agrément, miss.
    — Moea. Appelle-moi Moea. Les « miss », c’bon pour les sucrées. Je ne suis que Moea.
    
    Et lui ayant tendu la main pour l’aider à se relever, Moea avait éclaté d’un rire frais qui avait fait naître sur les lèvres de Magdala un large sourire.
    
    La danseuse avait une peau de soleil, des cheveux noirs comme l’encre sur des pages, des yeux café qui lui rappelaient ceux du Père Erik et dans lesquels brillait un éclat de malice hypnotisant. Pour Magdala, elle était comme une boisson chaude lors d’une froide veillée d’hiver : réconfortante.
    
    Différente d’Ana qui était semblable à un champ de blé prêt à être moissonné et appelait à l’aventure.
    
    De Linnea qui ressemblait aux érables en automne, inspirait au doux recueillement, à l’abandon.
    
    Rassurante. Voilà ce que Moea inspirait à Magdala tandis qu’elles traversaient les ruelles étroites du bas-quartier.
    
    Le monde autour d’elle avait retrouvé ses couleurs.
    

Texte publié par Yukino Yuri, 26 novembre 2020 à 20h00
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