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Tome 2, Chapitre 21 « På gaten e Lunthveit - Dans les rues de Lunthveit » Tome 2, Chapitre 21
Lorsqu’elles avaient passé la porte sud de la capitale régionale, les premières échoppes ambulantes traversaient la grande artère, leurs tentures usées semblant plus hâves sous la lumière crue du jour.
    
    Les commerces, portes ouvertes, laissaient s’échapper l’écho des chopes s’entrechoquant, du marteau battant le fer chaud, des tissus se déroulant dans de doux froissements. De temps à autres, des grognements de porcs, les caquètements bruyants d’une basse-cour, le hennissement d’un destrier se mêlaient au tumulte quotidien qui animait Lunthveit de l’aurore au couchant. Quelques fois, l’air emportait dans les ruelles des odeurs de savon, de pain frais, le chant des femmes au lavoir, des paysans qu’en chœur ils entonnaient pour se donner du courage.
    
    Les passants tout autour d’elle avaient un teint étrange, des accoutrements colorés rehaussés de blanc, parlaient un peu fort et riaient abondamment ; et Magdala que leurs regards curieux indisposaient ne pouvait contenir l’intérêt qui grandissait en elle, sursautant à tout son, examinant ces étranges demeures au toit brun, ces bêtes qu’elle n’avait vues que dans de rares livres illustrés. Parfois, un chien la surprenait en aboyant à toute gorge. Elle manquait de pousser des cris quand des rongeurs poursuivis par un chat filaient devant-elle, poursuivaient leur course dans les rues annexes, quand des moutons menés au pâturage bêlaient en la rencontrant. Le savoir acquis dans les ouvrages s’animait devant-elle et la surprenait, parfois l’effrayait, un mélange doux-amer qui lui faisait tambouriner le cœur et perdre la tête.
    
     Lunthveit ne semblait souffrir d’aucune tristesse, aucune morosité sous ce soleil généreux, et la vestale s’était surprise à moult reprises à désirer y vivre le plus paisiblement du monde. Comment en aurait-il pu être autrement, quand la cité sudiste semblait être bénie de toutes les grâces possibles sur cette Terre ? Le monde alors lui apparaissait splendide, bien loin du sinistre portrait que lui faisaient les prêtres et les religieuses et qui l’avait hantée toute son enfance. Personne ne tentait de lui faire du mal, personne n’attentait à sa vertu, les êtres tout autour d’elle n’avaient point de langue de feu et ne grattaient pas la terre pour y trouver leur pitance. Magdala, petit à petit, réalisait à quel point l’on l’avait manipulée pour mieux la garder confinée dans son sanctuaire. Une colère sourde alors lui saisissait les tripes.
    
     Devant les nombreux bocaux, herbes séchées, poudres étranges que recélait la modeste apothicairerie, Magdala devait contenir la curiosité qui lui brûlait les lèvres, observant attentivement les baies de belladone, les feuilles de mandragore officinale, les quelques fioles d’absinthe. Sous la fenêtre qui donnait sur la grande rue du quartier des marchands, les lavandes séchées exhalaient un parfum familier. Dans une coupelle, des angéliques confites, couvertes d’une cloche en verre, et leur vert acidulé piquaient son intérêt. Les bocaux dans lesquels macéraient viscères, foies de moutons grisâtres et autres organes dont elle ne voulait connaître l’usage, ni la provenance la rendaient malade de dégoût. Elle se détournait alors vite des étagères remplies tandis que Linnea et Ana composaient avec l’apothicaire un trousseau de soin, commandant poudres et sachets de feuilles en nombre.
    
    Sur le seuil, caché dans l’ombre brute du porche en ogive, un petit garçon fixait avec attention Magdala, la dévorait du regard. Plus que de la curiosité, il luisait dans ses yeux une lueur étrange tandis qu’il s’avançait légèrement, dévoilant des nippes usées couvrant grossièrement son petit corps.
    
    — Désires-tu quelque chose ? lui avait demandé Magdala à voix basse, s’agenouillant devant lui pour se retrouver à sa hauteur.
    
    L’enfant gardait lèvres obstinément closes, la dévisageait sans ciller. Puis désignant les angéliques du doigt, il avait murmuré quelque chose dans ce patois que la vestale ne comprenait pas mais qu’elle s’était cependant évertuée à interpréter.
    
    — Tu aimerais une angélique ?
    
    Et au petit d’acquiescer sans nulle hésitation.
    
    Naïvement, Magdala avait soulevé la cloche de verre pour découvrir les longues tiges confites, tendu la coupelle pleine au petit inconnu. Ce dernier avait contemplé sans mot dire les confiseries, jeté un regard suspicieux à l’apothicaire puis de nouveau observé les confiseries d’un œil décidé. Magdala lui souriait, tendait davantage le plat vers lui pour l’inviter à se servir.
    
    — Allez, je t’en prie, régale-toi ! s’exclama-t-elle avec chaleur.
    
    L’apothicaire avait relevé la tête des poudres qu’il pesait.
    
    — Eh ! Dégage d’là, p’tit vaurien ! J’veux pas t’voir ici ! Dehors ! Dehors, sale mioche !
    
    La vestale avait sursauté, faisant vivement volte-face. L’apothicaire avait quitté son comptoir, s’approchait d’eux au pas de charge. La coupelle lui avait échappée des mains. Et l’enfant, tenant serrées les angéliques dans son poing maigrichon, s’était enfui à toutes jambes.
    
    — Sale petit voleur ! Reviens ici ! s’époumonait le commerçant dans l’espoir d’attirer la milice.
    — Attends !
    
    Magdala s’était relevée d’un bond, filant à toute allure après le petit corps emmitouflé qui se glissait agilement entre les chariots, les bêtes, les passants.
    
    — Attends ! criait-t-elle à pleine voix. Attends, s’il te plaît !
    
    Qu’avait-elle fait ? se demandait-elle tandis qu’elle s’enfonçait dans les faubourgs de Lunthveit, le cœur tonnant dans son sein. Était-ce mal, de venir en aide à un enfant ? Avait-il eu peur d’elle ? S’était-elle comportée étrangement ?
    Elle n’avait aucune réponse à ses questions, demeurait perdue dans ce brouillard nouveau.
    
    Les ruelles, les maisons aux toits bas, les tavernes et les commerces borgnes défilaient devant ses yeux aveuglés par ses pensées.
    
    Et alors qu’elle réalisait que le garçon l’avait semée dans ce dédale inconnu, elle s’était soudain sentie saisie par le bras, violemment tirée en arrière.

Texte publié par Yukino Yuri, 23 novembre 2020 à 16h22
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Tome 2, Chapitre 21 « På gaten e Lunthveit - Dans les rues de Lunthveit » Tome 2, Chapitre 21
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