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Tome 2, Chapitre 20 « Vakttorn - Tour de garde » Tome 2, Chapitre 20
Ana n’avait point menti.
    
    Dès la première bouchée du singulier ragoût, Magdala s’était sentie revigorée, sinon apaisée. Jamais elle n’aurait pu croire que de simples racines bouillies couplées au piquant des épices, à la douceur des fèves croquantes aient pu créer un plat aussi goûtu ; et elle ne s’était point privée d’en savourer chaque lampée.
    
    — Il nous faudra passer par Lunthveit, avait soudain déclaré Linnea, la faisant sursauter de surprise.
    
    Ana et Linnea alors s’étaient laissées transporter par les moult arguments qu’elles cultivaient sur cette seule idée, pesant le pour et le contre avec cette impartialité que l’importance de la décision exigeait. Il fallait y réfléchir, car passer par Lunthveit présentait bien des risques et il aurait été impensable de se hasarder à tenter le Malin par quelques irréflexions.
    
    — Nous avons besoin de vivres, nous ne tiendrons pas jusqu’au prochain village.
    — Nous risquons de nous faire remarquer.
    — Pas si nous sommes habiles. Dans la grande artère, personne ne portera attention à nous. Tant que nous ne nous attardons point…
    — Ils la remarqueront.
    — Non, nous ferons en sorte qu’elle se fonde dans le décor.

    
    Et soudain, le visage déformé d’une pleureuse hurlant son chagrin, masque effroyable que revêtait son cauchemar l’avait tirée de son sommeil, lui arrachant un cri.
    
    — Tout va bien, Min Däm !
    
    Magdala s’était redressée, le front baigné de sueur, le cœur tambourinant dans sa poitrine. L’air lui manquait, peinait à pénétrer dans ses poumons. Devant ses yeux encore embrumés par la fatigue, le visage hurlant de la pleureuse déversait son flot de chagrin.
    
    À nouveau, Magdala avait poussé un cri.
    
    — Min Däm, réveillez-vous !
    
    Dans un violent soubresaut, la vestale s’était réveillée, lançant autour d’elle des regards effrayés. Le feu s’endormait, crépitait timidement. Contre un arbre, Linnea s’était assoupie enveloppée dans sa cape, serrant contre son sein son arc.
    Sa main s’était agrippée à la chemise d’Ana tandis qu’elle haletait.
    
    — Tout va bien, répétait Ana en l’attirant contre elle. Ce n’était qu’un mauvais rêve.
    — Cela faisait longtemps que je n’en avais point fait, avait soupiré Magdala. Je n’en avais plus fait depuis…
    
    Elle avait resserré son étreinte sur le tissu rêche, enfoui son visage plus profondément encore contre Ana. Elle s’en souvenait, ses derniers mauvais songes remontaient à la longue période de deuil qui avait sonné le glas de son enfance. Pourquoi revenaient-ils hanter son sommeil sans rêve, à présent ? Etait-ce ces changements, ces nouveautés auxquelles elle devait faire face sans s’y être préparée qui appelaient ses cauchemars comme autant d’avertissements à son esprit ?
    
    — Qu’avez-vous vu ? Voulez-vous me raconter ?
    
    Magdala s’était éloignée, refusant d’un signe de la tête. Ces images horribles lui semblaient loin soudain, comme effacées par la brise fraîche, l’effluve familier du bois consumé, la chaleur du corps d’Ana.
    
    — Cela n’a plus d’importance, souriait-elle pour retrouver contenance. Est-ce votre tour de garde ?
    — Jusqu’à l’aube. Mère Linnea a besoin de repos, elle a veillé trop souvent et il lui faut dormir.
    — Puis-je vous tenir compagnie ?
    — Avec plaisir !
    
    Ana l’avait aidée à s’asseoir séant et, la couvrant de sa cape usée, elles étaient restées quelques instants silencieuses, les yeux rivés sur les flammes qui roulaient dans l’âtre de fortune.
    
    — Ana ?
    
    Magdala avait levé la tête, ses iris dirigés vers le ciel que les ramures laissaient entrevoir.
    
    — Est-ce donc cela, les étoiles ?
    — Tout à fait. Voyez-vous cette étoile à droite, puis celle au-dessus ?
    — Si fait.
    — Si vous regardez bien, vous devriez voir comme une écritoire. C’est Esther, la conteuse.
    — Il y a des peuples dans le ciel ?!
    
    Ana avait étouffé un rire, amusée par la soudaine fascination qui illuminait les yeux de Magdala, cette fièvre curieuse qui la faisait sourire et soupirer de joie.
    
    — Point, mais nous avons aimé donner aux étoiles des noms, des symboles… Comme autant de saints des temps jadis, les constellations revêtaient des atours divins, et nos ancêtres leur voulaient une identité propre.
    — Esther…Que conte-t-elle ?
    — Il s’agit d’une humaine qui, devenue créature céleste, fille de la lune, s’est vue confiée la tache de répertorier et narrer dans les rouleaux lunaires l’histoire de chaque étoile, chaque astre naissant ou mourant.
    — Est-ce vrai ?
    — Sans nul doute ? Comment savoir ?
    — Et cette étoile-ci, qui luit avec tant d’ardeur ?
    — C’est le Berger. Grâce à elle, on ne peut pas se perdre !
    — Je vois…Cela est fort commode !
    
    Magdala gardait les yeux tournés vers le ciel. Hypnotisée par cette toile sombre constellée d’astres scintillants et lointains, elle prenait subitement conscience de l’ignorance dans laquelle l’on l’avait conservée.
    
     Le souvenir du ciel de lit brodé de grossières étoiles à cinq branches lui revenait, la narguait. Ana avait eu raison ce jour où elle lui avait avoué que ces étoiles contrefaites n’étaient sue de vulgaires copies : le ciel nocturne était magnifique au-delà de l’imagination, au-delà des mots, au-delà de ses plus folles espérances.
    Son bras s’était tendu, ses doigts étirés de toutes leurs forces. Mais le ciel demeurait hors de portée, loin, si loin. Trop loin pour l’atteindre. Magdala avait soupiré d’aise, un large sourire illuminant son visage. C’était cela, le vrai monde. Un monde où le ciel lui échappait.
    
    — Est-ce bien nécessaire que je porte cela ? s’était enquise Magdala sans nul préambule.
    
    De sa main libre, elle désignait l’amulette rouge qui pendait à son cou. Ana la lui avait nouée après le repas, suggérant sans plus de détails qu’elle lui serait plus utile qu’à elle et Magdala s’en étonnait. Comment cette petite bourse écarlate pourrait-elle lui être utile ? N’allait-elle point la désigner comme particulière, elle qui devait se faire l’alliée des ombres ?
    
    — Je préfèrerai. Avec cela au cou, personne ne vous posera de question, personne n’osera vous faire du mal.
    — Pourquoi cela ?
    
    Alors Ana lui avait expliqué. Que sous la protection de l’Eglise, cette même protection qu’elle avait fui et qui l’étranglait, dans ce monde ci pouvait lui sauver la vie, lui permettre de s’échapper du pays sans que rien ni personne ne s’y oppose. La lame qui autrefois menaçait sa gorge semblait désormais se dresser au-devant d’elle pour la protéger.
    
    Au creux de sa main, l’amulette des voyageuses prenait pour elle une valeur nouvelle. Elle en avait manipulé tant, cousu des centaines d’échantillons d’étoffe sur d’innombrables palladiums semblables sans jamais s’interroger sur leur importance, en éprouver la signification, toute la dimension sociale qu’il revêtait sous son modeste aspect. Être reconnue vertueuse par l’Eglise était un sésame incomparable que tous savaient appréhender. Tous sauf elle, la principale attraction du rite de passage, qui à l’image des voyageuses portait sur son crâne des siècles d’histoires et de symboles d’antan, transmis de mère en fille. Ce parallèle que lui suggérait son esprit l’avait accablée davantage, comme autant de preuves la morigénant de son ignorance, autant de poignards lacérant le bandeau qui sur ses yeux tait serré.
    
    Sa tête était venue rencontrer l’épaule d’Ana, s’y complaisant avec un naturel qui la déroutait tout à fait.
    Elle gardait les yeux baissés sur le modeste pendentif, songeuse. Avec cela, elle était protégée. Avec Ana et Linnea, tout irait bien. Et après ? Après, cet après inconnu, comment pouvait-elle l’imaginer? Que ferait-elle, où sera-t-elle ? Elle s’imaginait la Magdala qu’elle serait dans dix ans, sans parvenir à parfaitement se la représenter.
    Lorsqu’elle avait fui le matin-même, qu’avait-elle espéré ? Quelle vie avait-elle rêvée ? Aucune. Elle voulait s’enfuir, se dérober… Mais en ce monde, il fallait payer son écot à la vie, et comment le pouvait-elle à présent ?
    
    — Ana ?
    
    Comme toujours, elle se tournait vers les bons conseils d’Ana. Car Ana était plus érudite qu’elle ne l’était elle-même ? Sur bien des points, en effet, cela était incontestable. Mais était-ce seulement pour cela qu’elle désirait tant son attention, ses recommandations, partager avec elle des instants qui n’appartenaient qu’à elles seules, secrètement, loin des yeux indiscrets ? Point, elle se devait d’honnêtement le reconnaître. Il y avait autre chose, comme un lien, une alchimie entre elles qui la poussait à s’y attacher outre mesure.
    
    — Quand nous aurons renoncé à la contrée d’Öbsteergöt, où cheminerons-nous ?
    — J’aimerais vous emmener le plus loin possible… Quelque part où l’on ne nous cherchera pas, où nous n’aurons pas à craindre la milice… Peut-être loin au nord, ou dans l’ouest ? Je ne saurai vous dire …
    — Ne retournerons-nous pas en votre contrée natale ? Ne désirez-vous point vous établir dans votre village ?
    — Jamais, avait décrété Ana d’un ton sec.
    — Vous imaginez ne plus vous y plaire, après tout ce temps ?
    — Point, c’est même tout le contraire. Mais c’est parce que je m’y suis plu toute mon existence que je ne puis y revenir.
    
    Magdala lui avait jeté un regard circonspect. Une ombre s’était glissée sur son visage, avait éteint l’éclat vigoureux de ses yeux. Elle ignorait qu’Ana pouvait apparaître si seule, si abattue.
    
    — M’en décrirez-vous un jour la beauté ? C’est bien le seul endroit dont vous ne m’avez point entretenue...
    — C’est promis.

Texte publié par Yukino Yuri, 23 novembre 2020 à 14h09
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