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Tome 2, Chapitre 19 « Kläder - Trousseau » Tome 2, Chapitre 19
Le soleil déjà abdiquait en faveur du voile sombre de la nuit, commençait sa lente descente vers les montagnes à l’est. La cité de Lunthveit, loin dans la lande d’émeraude, avait couvert ses remparts et ses toits de lumière, comme autant de soldats gardant loin les ténèbres.
    
    De la grande route qui longeait l'orée du bois, Ana pouvait percevoir la fine fumée noire d’un feu, distinguait entre les troncs la chaude lueur des flammes au loin. Son bagage sur son épaule pesait plus qu’à l’aller, alourdi par le trousseau qu’elle avait composé pour Magdala et les diverses herbes médicinales qu’elle avait veillé à se procurer à la demande de Linnea ; et elle était fort enchantée d’enfin retrouver le campement et ses compagnes.
    
    — Ana ! Vous voilà de retour ! s’était écriée Magdala en la voyant arriver.
    
    Elle surveillait soucieusement un mélange de plantes et de racines émincées qui mijotait dans une large poêle et auquel Linnea avait rajouté des épices et de la bonite séchée. Les copeaux de poisson rose-bruns gesticulaient, dansaient joyeusement sous le souffle brûlant des flammes, faisaient glousser Magdala. Gaiement, elle battait des mains, poussait des petits cris joyeux, fascinée par ce spectacle tandis que Linnea attisait scrupuleusement le modeste foyer, ses joues rouges humides de sueur.
    
    — Tout s’est bien passé ? s’était-elle enquise en se redressant, essuyant son front d’un revers de la main.
    — Plutôt oui ! Regardez donc ce que j’ai pu quérir !
    
    Et à Ana de fièrement exhiber ses possessions, dévoilant une à une les pièces du trousseau qu’elle destinait à Magdala.
    
    Celle-ci s’était approchée, détaillait attentivement la longue robe de popeline crème dont les manches bouffaient aux poignets, la sur-robe prune cintrée sous la poitrine et frisée de discrets motifs floraux au col et sur l’ourlet des manches courtes, la dague dans son fourreau de cuir.
    
    Plus encore, elle s’était attardée sur les souliers sanglés, les avait soupesés, évalués avec forte curiosité. Elle n’en avait jamais vu, jamais eu et ce nouveau bien aussi impromptu qu’étranger lui inspirait des émotions contraires. Elle aimait sentir la terre, la fraîcheur des dalles, la caresse des brins d’herbes… Et la seule idée de comprimer ses pieds nus dans ce carcan de cuir lui déplaisait tout à fait.
    
    Cette nouvelle toilette n’avait rien d’élégant. Ana l’avait sans doute choisie avec soin, n’avait point regardé à la dépense, ni pris la première fripe qui lui était venue… Pourtant, malgré cette attention toute particulière, Magdala ne pouvait museler la singulière déception qui bridait son plaisir.
    
    Elle s’était imaginé qu’au-dehors, les femmes se ravissaient d’effets diaprés, ses livres de savoir-vivre présentant nombre de modèles décents l’ayant renforcée dans cette idée que les dames de sa condition ne se vêtaient point de tels oripeaux. Elle avait soupiré après une toilette plus vive, plus élégante pour remplacer celle qu’elle n’avait plus et qu’elle regrettait soudain.
    
    Sans doute, se raisonnait-elle tandis qu’elle passait sa robe claire sur sa tenue du dessous, était-ce mieux ainsi. L’on ne la remarquerait plus ainsi vêtue. Aux yeux de tous, elle ne serait qu’une modeste fille du peuple sans grand intérêt, sans grande valeur ; et pour elle qui devait fuir sans guère attirer les regards, c’était là la meilleure solution. Un soupir de résignation lui avait échappé tandis qu’elle tapotait la sur-robe prune qu’elle trouvait quelque peu poussiéreuse.
    
    Un instant, Magdala s’était mirée dans l’eau sale du lavoir, tentait d’y percevoir son image que la vase altérait, découvrait sa nouvelle silhouette qu’elle trouvait grossière et banale. Elle se tournait et se retournait, inspectait sa taille qu’épousait sa sur-robe, ajustait ses manches bouffantes. Ses doigts tâtaient le coton prune de sa robe, caressaient les points de croix qui esquissaient de ravissants boutons de violettes et de larges branches de laurier, glissaient sur la lame aiguisée de sa nouvelle dague. Elle se redécouvrait dans cette eau crasseuse, comme si son reflet n’était point le sien mais celui d’une étrangère avec laquelle elle partageait ses traits.
    
    Cette étrangère-là lui déplaisait, et elle s’était surprise à s’horrifier de se découvrir si tristement ordinaire, si banalement commune.
    
    Ses pieds comprimés dans ses nouvelles chausses sentant le cuir et le cirage lui faisaient mal. Les lacets de corde pressaient sa chair et, elle le devinait, y imprimaient douloureusement leur contour. Comme il était singulier pour elle de ne plus apprécier sous ses pieds les marques distinctives du terrain sur lequel elle progressait. Ne restait que la dureté des semelles neuves et sèches.
    
    Dans une caresse empreinte du trouble qui l’habitait, elle avait laissé sa main glisser sur l’ourlet de son voile, s’y accrochant presque comme elle s’agrippait à la robe de soie de sa mère lorsqu’un cauchemar la tirait de son sommeil, autrefois. Cette douceur familière la rassurait, lui rappelait d’agréables souvenirs qui chassaient au loin la tendre amertume qui lui serait la poitrine. Elle était toujours elle. Son voile était là pour en témoigner.
    
    — Min Däm ? Le trousseau vous sied-t-il ?
    
    Ana s’était approchée, l’observait avec curiosité depuis le seuil du skydd. Un instant, Magdala avait soutenu son regard, ses lèvres frémissantes d’hésitation puis s’étant de justesse reprise, lui avait adressé un sourire crispé.
    
    — Je le crois bien…Je me trouve fort drôle, pensez-vous que je sois séante ainsi ?
    — Ne le pensez-vous pas ?
    — Non.
    
    La vestale avait dégluti, ses dents mordant vigoureusement sa lèvre inférieure. Son cœur se comprimait tristement, plus encore lorsqu’elle avait constaté sur le visage d’Ana l’étonnement et la déconvenue que pareille nouvelle encourageait. À quoi bon pleurnicher maintenant, se prostrer dans les abîmes sombres de son esprit dans lesquels elle aimait à trembler quand une toute nouvelle existence s’offrait à elle ? Elle l’avait tant rêvée, tant fantasmée. L’appréhension ne devait point ainsi l’entraver de la sorte, se disait-elle tandis qu’elle se composait un visage gai.
    Rien n’y faisait néanmoins. Elle restait apeurée, terriblement esseulée.
    
    Sa main avait quitté la rugosité de son voile vieilli pour se glisser dans la paume bardée de plaies et de cicatrices d’Ana, la serrant avec tendresse. Leurs fronts s’étaient rencontrés, l’étreinte de leurs doigts affermie. Un instant, Ana omettait tout, comme à chaque fois qu’elle partageait avec Magdala cette douce intimité qui n’appartenait qu’à elles. Elle oubliait qui elle était, qui était Magdala. Et pourtant, Magdala l’enivrait de sa chaleur, de son parfum, de son souffle frais sur ses joues. Ses yeux avaient croisé les siens, et elle lui avait souri pour mieux faire taire les doutes qui semblaient enfler en elle. Tout irait bien, elle le savait. Il ne pouvait en être autrement. Le Très-Haut devait tourner vers elles un regard favorable et les cieux agir en conséquence. Il le fallait.
    
    — Tout ira mieux une fois que vous vous serez rassasiée. Les mets de Linnea mettent toujours du baume au cœur, avait prédit Ana en la menant avec entrain jusqu’au feu qui, dans l’obscurité, s’était fait plus flamboyant qu’alors.
    

Texte publié par Yukino Yuri, 14 novembre 2020 à 01h23
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