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Tome 2, Chapitre 18 « Förhandlingar - Négociations » Tome 2, Chapitre 18
Ana s’était frayée un chemin entre les chariots emplis de bétail et de fruits, les dames et les gentilshommes au teint hâlé flânant dans les grandes artères de la cité, les servantes et valets qui couraient de tous côtés pour satisfaire leurs besognes, puis glissée devant la modeste boutique que l’on lui avait indiquée lorsqu’elle s’était enquise d’un endroit où vendre sa marchandise. C’était dans le quartier des marchands la meilleure enseigne en termes de commerce textile, et Ana espérait qu’elle saurait y marchander à son avantage les nombreux coupons précieux qu’elle transportait.
    
     Dans la vitrine dont l’on avait astiqué les treillis de bois et les vitres fatiguées, de nombreuses étoffes aux couleurs chatoyantes, des mètres de passementerie et de rubans, quelques pièces de dentelles se présentaient joliment aux yeux des passants. La grande majorité, ses yeux ne s’y trompaient guère, avait été tissée par des artisans nordiques ; et se retrouver en présence de techniques lui étant si familières l’avait emplie d’une grande aise. Elle se savait apte à négocier, s’était montrée fort capable auprès de son père, un bel atout pour leur armurerie familiale et cette première expérience commerciale couplée à ses meilleures connaissances textiles ne lui présageaient que d’excellentes chances de céder ses coupons à un prix honnête.
    
    Sur le seuil, Ana avait glissé sous sa chemise son amulette de voyageuse. Il aurait été équivoque qu'une future séminariste, une pupille de l’Eglise, soit surprise à faire commerce de tissus de pareille facture. Et désireuse de ne pas être remarquée, elle s’était constituée toute une histoire tandis qu’elle pénétrait dans le modeste commerce.
     Un comptoir ancien trônait au fond de la minuscule boutique, cerné par nombre de rouleaux multicolores, coupons entassés, caissettes de dentelles et autant de rubans.
    
    Un vieil homme à la mine patibulaire y était voûté, le nez plongé dans un épais registre sentant l’encre et le vieux papier dans lequel il consignait ses comptes méticuleusement. De temps à autres, il grommelait entre ses dents, saisissait sa plume et griffonnait dans la marge, puis reprenait sa lecture tout en rallumant mollement sa pipe. Ana s’était sentie suffoquer, indisposée par les forts effluves de tabac, peu habituée à un si lourd mélange d’herbes et de racines.
    
    — Qu’est c’qu’j’peux pour vous ? marmonna le marchand sans même lever les yeux. J’prends point l’coton non teint, ni l’lin.
    — J’ai bien mieux que cela !
    
    Ana s’était avancée avec assurance jusqu’au bureau, extrayant de son sac les étoffes azurées, les étalant fièrement sur le bois vernis. La belle soie s’était glissée avec une riche fluidité sur le comptoir, le coton couché avec légèreté dans un froissement délicat.
    
    Tandis que le grossiste inspectait avec un intérêt si vif qu’il témoignait de la qualité des coupons, Ana se permettait de contempler quelques pièces, flattait du bout des doigts un rouleau de velours cramoisi, redessinait les points serrés d’une broderie sur une pièce de coton teint, savourait la douceur des galons diaprés.
    
    — Vous touchez, vous payez ! grommela le vieil homme en soupesant la soie brodée.
    
    Ana, reprise à l’ordre, s’était donc contentée d’observer avec envie certaines étoffes, s’imaginant porter l’une en jupe, faire de l’autre un cors agrémenté de galons « à la mode de Lunthveit » –avec des motifs géométriques. Elle se rêvait vêtue d’une de ses toilettes pleines de fanfreluches, de dentelles, de ce taffetas mauve dont le soleil accentuait les reflets pourpres. Un instant, elle oubliait tout. Ne restait que le froissement délicat de cette robe de songes qu'elle portait élégamment dans le royaume de son imagination.
    
    — D’où qu’vous tirez ça ? D’la belle pièce d’cette sorte-là, té ! on en trouve pas partout !
    — Vous avez l’œil ! Cette soie tissée est le fruit du travail de ma respectable mère. Tout notre savoir-faire nordique se retrouve dans ces coupons ! Voyez, nous les avons brodé et avons inclus des motifs…
    — J’vois bien ! L’coton est bien beau aussi. Drôle d’couleur ma foi, mais ça s’vendra. Et vous êtes v’nue jusqu’ici pour vendre trois coupons ? C’bien étrange…
    — Pensez-vous donc ! J’ai dû accompagner ma sœur cadette jusque dans votre charmante capitale. Elle souhaitait entrer au couvent, chez les Sœurs de la Charité de Lunthveit, et il aurait été malvenu qu’elle voyage sans chaperon pour veiller sur sa vertu.
    — J’vois, j’vois.
    
    Le marchand gardait le nez collé à la marchandise dont il désirait pourvoir son commerce, ne prêtait qu’une oreille distraite aux bavardages de sa partenaire commerciale. Ana en était fort satisfaite, se restreignant à quelques autres informations sans grande importance qui lui venaient sans trop de mal.
    
    — J’vous en donne…cinq pengüet.
    — Cinq pengüet ?! J’en exige le quadruple.
    — Aya, p’tite demoiselle, c’bien cher ! C’est qu’d’la soie !
    — De la soie bleue nuit brodée au fil d’or, et vous en avez là pour plus de trois toises en coupon. Cela, les tailleurs vous l’achèteront le double de ce que je vous demande.
    — L’est pas bien neuve quand-même. Puis l’coton, j’en ai autant d’toises qu’j’veux ici.
    — J’en veux vingt pengüet, rien de plus, rien de moins, s’entêtait Ana en souriant.
    — Elle va pas s’incliner ?
    — Point.
    — Cinq.
    — Vingt.
    — Aya ! soupira à nouveau le vieux grossiste en frappant sur son comptoir. Bornée, la jeunette ! C’toujours pareil avec vous, les nordiques ! T’jours à marchander, t’jours à discuter les prix et à les faire grimper pour quelqu’toises !
    — Mais ce sont nous autres, les nordiques, qui tissons le mieux dans tout le pays. Il est donc bien normal que nous ayons le dernier mot sur les prix de nos marchandises, pérora fièrement Ana.
    — Té, z’en jouez bien !
    — Tout comme vous autres sudistes faites gonfler les prix de vos volailles, de vos fruits et de votre bois.
    — Aya ! Allez, v’là pour vingt !
    
    Ana avait souri, satisfaite d’avoir ainsi fait céder le gérant à son avantage, puis récupéré son dû.
    
    Elle avait lancé un dernier regard à la soie bleue en quittant la boutique, le cœur pincé d’une curieuse nostalgie tandis que les coupons repliés rejoignaient leurs congénères entassés.
    

Texte publié par Yukino Yuri, 12 novembre 2020 à 19h26
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Tome 2, Chapitre 18 « Förhandlingar - Négociations » Tome 2, Chapitre 18
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