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Tome 2, Chapitre 17 « Bitterhët - Rancoeur » Tome 2, Chapitre 17
—Vous avez quelques griefs à mon égard, ai-je tort ?
    
    Linnea avait retiré de ses lèvres le bec de sa pipe, soufflant sèchement la fumée dont elle emplissait allègrement ses poumons. Ana s’était rendue à Lunthveit pour vendre les coupons de soie, et c’était là les premiers mots que lui adressait la vestale depuis son départ.
    
    — Si fait, se contenta-t-elle d’admettre sans regarder Magdala, contemplant sans grand intérêt les volutes de fumée qui valsaient devant ses yeux.
    — Puis-je savoir…
    — Vous osez demander les raisons de mon emportement ?
    — J’ose, en effet. Je puis comprendre que vous me teniez rancune pour l’obstination dont j’ai fait preuve… Mais m’est intuition qu’il n’y a guère que cela qui vous tourmente et vous inspire à ne point m’apprécier. Je puis y consentir, si vous me faites part de vos reproches et que je puis m’en excuser.
    — Êtes-vous à ce point orgueilleuse et égoïste pour ne pas réaliser ce que votre bêtise inconsidérée a provoqué ? Avez-vous la moindre idée, une once seulement ! du fardeau que vous avez imposé à Ana ? Savez-vous ce que vous avez fait, inconsciente ?!
    
    Linna sentait sa gorge la brûler à mesure qu’y enflait les échos rageurs de sa voix. Magdala demeurait coite devant elle, recevant sans broncher ses humeurs.
    
    — Vous avez contrarié son avenir, celui pour lequel elle s’est préparé toute son existence, celui sur lequel elle a tout misé ! Et vous, vous avec vos grands rêves de liberté, vous l’en avez distraite ! Avec vos états d’âmes qui ne concernaient que vous, vous avez réussi à toucher son cœur et à la détourner du sacerdoce. À présent, il est trop tard. Vous….Vous avez contrarié son avenir sans même imaginer un instant quelles cruelles peines l’attendent si l’on nous retrouve ! Vous avez prétendu avoir de l’affection pour elle ? Si tel était le cas, vous auriez dû serrer les dents et ravaler votre tristesse !
    
    Magdala avait eu un sursaut de surprise, reculant instinctivement de quelques pas.
    Linnea avait retiré son poing égratigné du tronc sur lequel elle l’avait violemment abattu, étouffant entre ses dents un gémissement de douleur. Ses yeux la piquaient, par trop prêts à laisser transparaître toute l’amertume, tous les regrets qui l’habitaient. Sa gorge était douloureuse d’avoir trop crié, d’avoir été l’instrument de sa colère. Elle y avait porté ses doigts tremblants : son cou était dur comme de la pierre, son poult battait à s’en étouffer. Un soupir lourd avait traversé ses lèvres tandis qu’elle tentait de retrouver contenance, chassant d’un geste vif les larmes de rage qui menaçaient de choir sur ses joues.
    
    — Pardonnez-moi, articula-t-elle d’une voix tremblante. M’emporter ne nous mènera à rien…
    — Vous avez raison.
    
    Magdala fixait Linnea avec gravité, tant et si bien que la prêtresse s’était sentie comme mise à nue, sondée jusqu’au plus profond de son cœur.
    
    — Je n’ai point considéré un instant la portée de mes actes sur votre prospérité et celle de votre élève.
    — Voilà qui est malheureux.
    — Je l’admets. Je n’avais guère imaginé que cette seule main tendue puisse entraver le chemin d’Ana et le rendre plus épineux qu’il ne l’était déjà. J’étais par trop obsédée par mes propres angoisses pour ainsi raisonner, et croyez bien que j’en suis mortifiée.
    — Nous voilà bien avancées !
    — Je suis bien au fait que ma contrition ne saurait arranger cette dangereuse situation dans laquelle je vous ai malgré moi enlisées. Néanmoins, voilà tout ce que je puis faire. J’ai conscience de la gravité de mes actes mais je n’avais guère le choix. C’était pour moi un dilemme de vie et de mort, et je suppute que vous-même l’avez pressenti. Sinon, pourquoi nous auriez-vous laissé faire sans plus vous opposer ?
    
    Linnea avait tressailli, lançant à Magdala un regard courroucé.
    
    Certes, elle ne pouvait nier avoir été touchée par la détresse de la vestale par ses sanglots, ses larmes. Il aurait fallu qu’elle soit dénuée d’un cœur de chair pour rester tout à fait insensible face à pareil désespoir, et sans doute était-ce pour cela qu’elle s’était montrée si conciliante.
    
    Ses scrupules étaient revenus soudain, lui tordant les tripes, condamnant cette naturelle mansuétude qui avait pris le pas sur sa Raison.
    
    Laisser les sentiments prendre l’ascendant sur le devoir et l’obéissance…Elle savait Ana tentée de suivre ce courant de pensées religieux qui promouvait l’amour du prochain bien davantage que le strict respect des règles cléricales et de l’austère retenue que d’autres mouvements traditionnels encourageaient.
    Mais elle qui plaçait l’obéissance au-delà de toute vertu religieuse, elle pour laquelle obéir avait toujours été une naturelle disposition, ne pouvait se permettre de laisser ses émotions prendre l’ascendance sur son observance.
    
    « Obéis, sers, prie », elle n’avait jamais été guère bonne qu’à cela, depuis que l’aube était devenue son habit. Et cela lui était bien assez suffisant dans sa relation avec le Ciel. Et pourtant… Etait-ce le Malin qui, piquant sa bonté de sa fourche tentatrice, l’avait inspirée dès son départ d’Hjalmar de se laisser guider davantage par son instinct ? Ou un souffle du Très-Haut la poussant à reconsidérer sa foi, à la destiner plus encore à son prochain ?
    
    — J’ai fait montre de faiblesse et je le regrette à présent. Mais plus encore, je regrette de ne pas avoir convaincu Ana de se méfier de vous. Car moi, je ne vous fais pas confiance. Vous aurez beau vous en défendre, je ne peux m’empêcher de croire que vous n’avez amadoué Ana que pour servir vos propres projets, quels qu’ils soient, en vous échappant grâce à elle.
    — Vous n’avez pas tort…, avait admis Magdala, un souris abattu sur ses lèvres.
    — Dans tous les cas, je vous le tiens pour dit : si d’aventure vous veniez à trahir Ana, à la calomnier, la désigner comme seule responsable de vos actes, à la vendre même à l’Inquisition…
    — Alors vous pourrez me tuer.
    
    Linnea s’était tue, dévisageant le souffle court la vestale qui, sans ciller, la fixait avec gravité. Magdala était sincère. Dans ses iris, Linnea pouvait y déceler l’éclat froid de la résignation, la flamme brûlante de la sincérité. Magdala préférait mourir plutôt que de trahir Ana, sans nulle hésitation.
    
    — Cela me va, avait approuvé Linnea en se détournant, glissant entre ses lèvres le bec de sa pipe. Je vous tuerai.
    

Texte publié par Yukino Yuri, 10 novembre 2020 à 13h45
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