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Tome 2, Chapitre 15 « Skydd - L'abri » Tome 2, Chapitre 15
La chaleur, au plus fort de l’après-midi, était étouffante sous les frondaisons fournies, l’air rendu lourd par les effluves musqués de la sylve que le soleil accablait de ses rayons. De temps à autre, une brise douce faisait frémir les fougères dont s’étaient parées les collines, rafraîchissait l’esprit endormi par la touffeur.
    
    Linnea, tout en s’épongeant une pénultième fois la nuque, s’en venait à soupirer après les fraîches saisons chaudes si coutumières au nord du pays, après le borée glacé qui faisait onduler les vagues de la mer et frissonner la chair. Décemment, elle n’aurait pu supporter vivre en ces contrées qui ne connaissaient point la neige ou le froid mordant, elle que l’on avait biberonnée aux saisons sans cesse changeantes et bercée par les vents marins. Les doux souvenirs de sa contrée natale l’avaient fait sourire, chassant un court instant de son esprit les scrupules qui la hantaient.
    Tout soudain semblait la rappeler au sacrilège dont elle s’était rendue complice, sa conscience l’admonestant, sa Raison la désapprouvant. À chaque instant, elle sentait peser sur son âme le regard courroucé du Ciel, et ne pouvait hélas plus que faire acte de contrition pour avoir si gravement fauté.
    
    Dans son dos, le rire de Magdala, ses babillements émerveillés, ses cris de surprise, son odeur même ! qu’elle percevait subtilement au cœur du bouquet odorant étaient comme autant de démons se gaussant d’elle, autant de remords la hantant sans discontinuer. Elle se gardait de fait de faire volte-face et de participer aux joyeuses discussions qui éclataient dans son dos, craignant que l’amertume qu’elle contenait difficilement dans le secret de son cœur ne tarisse leur plaisir. Elle se savait fort détestable lorsque la rancœur prenait le pas sur la naturelle retenue qu’elle s’imposait observer, et sentant la bête hideuse de la colère lui déchirer les entrailles, elles se disciplinaient davantage, pinçant ses lèvres pour mieux contenir ses humeurs.
    
    Du regard, elle cherchait aux environs un skydd, un de ces abris pour les pauvres dans lequel les voyageurs, les pastoraux et les bûcherons pouvaient se reposer ou s’abriter à loisir. D’ordinaire, l’on en trouvait régulièrement près des chemins, à l’orée des forêts et dans les pâturages ; mais à présent qu’elles s’étaient éloignées de la route principale, elle n’était guère sûre d’en rencontrer là. Il aurait cependant été trop risqué de retourner à Lunthveit par les grands axes. Leur drôle de compagnie aurait attiré bien trop les regards et l’on aurait tôt eu fait de les confondre et de les signaler à la milice. Cela, elle ne pouvait le permettre.
    
    S’essuyant le front d’un revers de la main, Linnea avait aperçu le pignon bas d’un abri usé par le temps, dissimulé derrière les branches basses des pins.
    
     Tout autour d’elle lui semblait d’une divine beauté.
    Tandis qu’elle s’avançait d’un pas vif, ne prêtant attention ni à l’ourlet de son aube de soie que les ronces arrachaient, ni à la plante tendre de ses pieds qui s’écorchait sur les roches qui parsemaient le chemin, Magdala ne savait sur quoi poser le regard. De la mousse qui grimpait sur les racines aux fougères rousses et linaigrettes immaculées qui dansaient sous la brise, de l’azur éclatant du ciel au brun sombre des troncs rugueux, elle faisait aller et venir ses yeux, se délectant de la moindre poussière, du plus humble rayon de soleil. Elle bénissait chaque minute, chaque senteur, chaque sensation, voulait embrasser cette terre qu’elle avait tant imaginée et qu’elle foulait enfin, s’envoutait avec délice de la voix légèrement brisée, de l’accent tranchant qu’adoptait Ana lorsqu’elle lui parlait en Swalüet.
    
    De temps à autre, elle osait lever les yeux vers Ana, détaillait avec tendresse son profil décidé. Elle lui devait cette liberté. Elle lui devait ce bonheur incommensurable, cette félicité immense.
    
    Dès lors qu’elle avait fait ses premiers pas hors de son sanctuaire, elle avait senti peser sur elle le regard désapprobateur de Linnea, et s’était attendue sans aucune surprise à ce que cette dernière la ramène sans sommation dans son sanctuaire, sans aucune compassion pour sa détresse. Mais Linnea n’en avait rien fait. Elle s’était seulement contentée de l’observer sans mot dire, l’éclat de ses yeux verts reflétant sans pudeur aucune le ressentiment qui l’animait et qu’elle avait, par son obstination, inspiré. Ana s’était alors interposée, l’avait –sans doute- suppliée dans son patois de la laisser faire, s’inclinant encore et encore devant son professeur.
    
    Alors Linnea les avait laissé faire.
    
    Un étourdissement l’avait saisie soudain, lui faisant porter ses mains à ses tempes. La chaleur se jouait d’elle qui n’avait connu que la fraîcheur des pierres et la douceur d’une vie sédentaire, lui montait à la tête, la rendait nauséeuse. Elle s’était retenue néanmoins d’en faire étalage, ne souhaitant pas se montrer si tôt une si mauvaise compagne de voyage, et avait accueilli la halte proposée par Linnea avec un entrain mesuré.
    
     Le skydd dans lequel elles s’étaient arrêtées était en piteux état.
    Le bardage de bois qui couvrait le pignon de la façade avait pourri et s’était arraché par endroit, le chaume de la toiture était troué çà et là, laissant entrer dans l’unique pièce à vivre quelques timides rais de lumière. Le mortier qui liait les pierres des murs était effrité, creusé par le temps et l’humidité, laissait l’ivraie planter ses racines dans ses rides et y croître avec désordre. Dans le leytès, une araignée aussi grosse que l’index avait pris ses quartiers à la place des habituelles bouteilles de lait et des pichets de vin. De l’eau croupie dont émanaient des miasmes puantes remplissait le lavoir de moitié et le rendait de fait inutilisable.
    
    Magdala, puisque personne ne lui avait offert de siège, s’était assise avec distinction sur le rebord humide sur lequel s’était accrochée une mousse d’un vert sale, veillant à ne point laisser ses longues manches glisser et se souiller dans l’eau sale.
    À l’ombre, elle se sentait à nouveau à son aise malgré les vapeurs nauséabondes qui lui soulevaient le cœur.
    
     Ana et Linnea, à quelques pas de là, échangeaient à voix basse. De temps à autre, l’une d’elles élevait le ton, donnait à leur patois des accents emportés qui faisaient frémir Magdala. Que se passait-il là, à quelques mètres d’elle ? De quoi s’entretenait-on à ses dépens, dans une langue qu’elle ignorait comme pour mieux la tenir à l’écart, mieux lui rappeler qu’elle n’était guère à sa place dans ce monde inconnu ? Que se préparait-il, que pouvait-on décider pour elle sans même l'inclure dans le débat ?
    
    Fébrilement, Magdala avait resserré ses doigts sur l’ourlet brodé de ses manches. Allait-on un jour lui permettre de donner son avis sur les décisions qui impactaient son existence ? maugréait-elle silencieusement. Allait-on une seule fois la traiter comme une femme capable de raisonner et d’agir en conséquence, et non point comme une poupée de chiffon ou une petite fille à qui il fallait sans cesse tendre la main ? Elle ne voulait point que l’on choisisse pour elle, elle refusait de laisser à Ana la lourde responsabilité de régler à son avantage des affaires qui la concernaient, pas plus qu’elle ne souhaitait se reposer sur ses aînées sur et pour tout.
    Certes, les coutumes, l’organisation, le fonctionnement même de ce monde lui échappaient tout à fait… Néanmoins, n’était-elle pourvue d’assez de bon sens pour pallier à son ignorance ? Cela elle se tentait de se l’assurer, froissant dans ses paumes la soie délicate de son aube.
    
    À nouveau, Ana avait élevé la voix, sortit de la poche nouée à sa ceinture sa bourse qu’elle avait exhibé sous les yeux de Linnea, faisant tinter les pièces qu’elle contenait comme pour ponctuer chacune de ses phrases. Et Magdala, soudain, comprit de quoi il en retournait. Prendre soudain conscience de ce cornélien problème l’avait fait plonger dans un silence grave.
    
    Sa main s’était égarée dans la poche de sa manche, tâtant attentivement les quelques effets –derniers souvenirs de sa vie religieuse- qui s’y trouvaient, pêle-mêle de dés à coudre, de fils de soie, de rubans oubliés…
    Ayant trouvé l’objet de ses désirs, elle l’avait extirpé de sa manche, s’en était saisie avec assurance et, retenant son souffle, s’était mise à l’ouvrage.
    
    Si tel était le prix à payer pour sa liberté, elle voulait bien souffrir et sacrifier ce qu’elle avait de plus beau, ce dont elle tirait sa plus grande fierté.
    

Texte publié par Yukino Yuri, 7 novembre 2020 à 12h42
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