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Tome 2, Chapitre 14 « Långt Böerta - Aussi loin que possible » Tome 2, Chapitre 14
Sur le pas de la chapelle, elle s’était retournée une nouvelle fois.
    
    Non plus pour s’assurer que sa décision était la bonne, mais pour saluer dans le silence ce lieu qui avait veillé sa naissance et son existence, lui adressant en plongeant dans une profonde révérence ses adieux, le bénissant pour qu’il demeure dans sa mémoire le dernier foyer de sa mère tant aimée. Puis l’étendue verdoyante s’était offerte à elle, délicieuse tentatrice d’une beauté divine. Jamais elle ne s’était imaginé les alentours de la sorte, jamais elle n’y aurait cru voir des herbes folles à perte de vue, des vallées embrassant le ciel, des arbres dont la cime chatouillait les nuages. Jamais elle n’aurait pu croire que la brise soit si tendre, si douce, si aimante telle une fraîche étreinte à laquelle l’on a aspiré des années durant.
    
    Son pied nu avait quitté le dallage glacé pour s’affaisser sur la terre tiède. Une formication lui déchirait le corps, s’enracinant dans la plante de son pieds pour remonter jusqu’au creux de sa nuque. Son cœur tambourinait dans sa poitrine. Un pas, puis deux. Sa main s’était échappée de celle d’Ana, glissait au loin comme un ruban emporté par le vent. Et enfin, elle avait senti les caresses appuyées du soleil sur sa peau.
    
    Elle s’était laissé choir, ses paumes immaculées s’enfonçant dans la terre, ses manches et ses atours empesés se désordonnant, s’affaissant sur les brins d’herbes en un fouillis de soie et de coton. La voix d’Ana, alarmée de la voir ainsi à genoux, celle de Linnea qui l’exhortait de retourner à l’ombre, plus rien ne lui parvenait dans ce mélange bouleversant de sensations inconnues. Son corps en émoi, son esprit en feu, pleins de cette euphorie qui la dominait toute entière, la saisissait si puissamment qu’elle lui faisait perdre la Raison. Elle était dans le monde extérieur. Elle était libre.
    
     Son cri de victoire avait pourfendu l’air, rugissait dans le silence, faisait frémir les ramures et s’abaisser les brins d’herbe. Sa gorge s’échauffait, fort peu habituée à un tel effort. L’air lui manquait, elle s’en procurait une pénultième fois, prolongeant son chant d’espoir orgueilleux jusqu’à ce que les note se meurent dans sa gorge et soient incapables de traverser la digue de ses lèvres.
    
    La brise alors avait repris ses droits, faisant rire les feuilles, ovationnait sa révolte. Elle se glissait entre les boucles de Magdala, faisait onduler son voile, tentait de le lui arracher tout en se heurtant à la résistance bornée des épingles.
    Magdala avait levé la tête vers le ciel, brûlant ses yeux si peu habitués à la clarté crue du jour, contemplant les rayons diurnes qui baignaient les vaux et réchauffaient sa chair jusqu’à la racine de son âme. Son cœur était serein, défait de toute ombre, de tout abîme dans laquelle elle se serait engouffrée auparavant pour s’y lamenter et y trembler à sa guise. Oint de l’huile salvatrice de la félicité, le siège de sa Raison s’embrasait, la faisant joindre ses mains contre sa poitrine pour profiter de cette chaleur méconnue, son souffle court à cette découverte exquise.
    
    L’amour, subitement et dans un éclat néanmoins vigoureux, s’était insinué en elle, avait abreuvé son âme dans un frisson passionné qui percute l’âme.
    
     Magdala se sentait entière, elle qui naguère s’obsédait à combler le vide de son cœur. Elle se sentait faite de la même argile que ses semblables que l’on s’était obstiné à lui faire craindre. Elle aimait cette chair, marquée par les offenses originelles, qui était sienne. Elle aimait pour la première fois depuis qu’elle était devenue la porteuse du voile, la vestale, la sainte ; non pas par devoir mais par pur désir de cœur et de Raison. Elle aimait, et ce brasier qui l’animait lui tirait des larmes d’allégresse, la faisait rire à gorge déployée, sangloter de joie. Elle sentait l’herbe et la terre. Oh, combien de fois en avait-elle rêvé ? Elle entendait cette brise estivale, la première qu’elle n’ait jamais connue qui lui murmurait à l’oreille, l’appelait d’une voix enjôleuse, de cette même voix qu’elle avait essayé de percevoir à travers la glycine.
    
    Au-delà de ces douces faveurs du Ciel, Magdala sentait le regard tendre d’Ana sur sa nuque voilée, et cette délicieuse impression que l’on veillait enfin sur elle lui réchauffait douloureusement la poitrine. Elle avait clos ses yeux humides, souriant au monde, le visage tourné vers les cieux.
    
    Il n’y avait plus de fardeau sur ses épaules, plus de tristesse, plus de sombres pensées, plus de voix sarcastique qui dans son esprit la narguait, plus de chimères de ses glorieuses ancêtres pour peser sur son esprit et y insinuer la culpabilité d’être imparfaite. Elle n’aspirait plus à une gloire éternelle dans le céleste. Il n’y avait plus qu’elle, Magdala, dans ce berceau de ramures. Il n’y avait qu’elle, et elle était vivante. Il n’y avait qu’elle faisant face au Ciel, qu’elle pour lui adresser toute sa gratitude, qu’elle pour se dresser contre Sa Volonté.
    
     Une bourrasque plus violente avait fondu sur elle, arrachant d’un coup sec les fibules de métal de la coiffe, les tordant rageusement. Le voile s’était échappé, défait de ses entraves, s’élançant dans les airs avec grands froissements.
    
    La caresse du vent dans ses boucles l’avait fait frémir d’aise. Celle des doigts d’Ana sur ses joues humides, de ses lèvres sur son front l’avait fait frissonner d’un impétueux trouble, d'une exquise félicité.
    

Texte publié par Yukino Yuri, 31 octobre 2020 à 00h26
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