Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 2, Chapitre 13 « Trosbekän - Engagement » Tome 2, Chapitre 13
Le paquet de vivres s’était écrasé au sol, libérant les confiseries et flacons de vin dans la graminée.
    
    — Ana !
    
    L’appel de Linnea s’était répercuté en échos vifs dans la lande.
    
    Son arc lui assénait de vives saccades dans les côtes tandis qu’elle rebroussait chemin, son pas vif mordant la prairie. Et alors que le visage rougi de Magdala se faisait plus proche, plus réel, les mots avaient éclaté dans la nef silencieuse. Des mots simples mais dont la puissance dissimulée suffisait à défaire le loquet de la cage, à faire s’envoler l’oiseau.
    
    — Venez avec moi !
    
    Ana se tenait sur le seuil du sanctuaire, la main sur le battant ouvert, le défiant de sa poigne assurée d’oser s’opposer à sa soudaine démence. Ses iris embrasés par l’ardeur inébranlable qui anime les jeunes âmes folles avaient fait cesser les larmes de la vestale, la laissant captivée, envoûtée. L’air lui manquait. Elle considérait la main qu’Ana lui tendait, tantôt avec avidité, tantôt avec une terreur mordante, retenait son souffle comme s’il eut été son plus précieux talisman contre la tentation. Une appréhension dévorante l’avait saisie, paralysait sa Raison.
    
    — Vous…Vous ne pouvez faire cela, Ana ! Vous m’aviez fait le serment de vous soumettre aux décisions de votre aînée.
    — Qu’importe cela !
    
    Magdala avait souri. Non plus pour faire montre d’une pudique amabilité, mais parce que l’hypocrisie dont elle faisait preuve lui prêtait à rire de sa faiblesse et d’elle-même. Elle avait rêvé que l’on la sauve, espéré que l’on l’arrache à son avenir… Et à présent, elle osait prêcher l’inverse, feignait d’être raisonnable quand tout son cœur palpitait dans sa poitrine à la seule idée de pénétrer dans le monde extérieur. Quelle indécise elle faisait!
    
    — Se dresser contre son maître est une honteuse omission pour une future religieuse, ne le savez-vous point ?
    — Linnea n’est ni mon maître, ni responsable de mes actes.
    — Vous êtes bien impertinente, riait Magdala en essuyant les dernières larmes qui coulaient sur ses joues.
    — Sans doute. Il demeure néanmoins que c’est à l’humble impertinente qui se tient devant vous que vous avez mandé de l’aide.
    — Je vous en prie… Considérez toutes les épreuves auxquelles vous feriez face en m’emmenant avec vous ! J’ai été inconsidérée de vous demander pareille folie !
    — Je les supporterai.
    — Vous vous apprêtez à commettre un péché grave…Rien ne pourra vous racheter devant le Très-Haut !
    — J’en prends la responsabilité.
    
    Ana s’était engagée avec gravité, veillant à faire serment suffisamment fort pour que Linnea, qu’elle avait senti approcher dans son dos, puisse l’entendre. Elle devinait sa féroce désapprobation à son pas déterminé et au froissement rageur de son aube.
    
    — Vous pouvez argumenter tant qu’il vous plaira, tant que votre imagination produira des thèses pouvant légitimer votre refus. Je continuerai à vous assurer que votre évasion sera de mon seul et unique fait. J’en prendrai l’entier fardeau. Croyez-moi, Min Däm, je ne vous blâmerai de rien, vous n’aurez qu’à vous reposer sur moi. Je serai votre soutien.
    
    Elle lui avait adressé un sourire plein d’une confiante tendresse, sa main toujours tendue vers Magdala. Elle voulait lui confesser par mille autres mots qu’elle serait son guide, son rempart, son rocher sur lequel elle pourrait déposer sa croix si trop pesante elle devenait. Elle voulait lui promettre autant de bienfaits dont elle pouvait la combler, lui jurer d’être le bouclier et la lame qui la protégeraient…Mais elle savait en détaillant ses lèvres charnues et ses iris animés par la foi que Magdala ne demandait guère d’autre engagement que cette main ouverte vers elle.
    
    — C’est de la folie…
    
    Magdala, ses doigts tremblants sur l’ourlet brodé de ses manches, essayait de raisonner, son esprit embrumé. Défait de toute logique, il ne se résumait qu’à un mélange incertain d’envie et de crainte, d’appréhension à l’idée de devenir une apostate, de violent désir de braver l’interdit, de faire honneur à son devoir, de partir, partir, partir !
    
    Le monde de la Raison aveugle au-derrière d’elle, celui des pécheurs plein de ses délices romancés par son imagination au-devant. Juste un pas. Un pas. Ce n’était rien. Elle pouvait reculer ou avancer, qu’importe. Son destin serait scellé quoiqu’elle décide. Le dénouement de sa vie en serait différent, voilà tout.
    
     Elle avait fait volte-face, balayé la chapelle du regard. Elle en connaissait tous les ornements, chaque bougie, chaque grain de poussière et pourtant, aujourd’hui, elle avait l’étrange impression de les découvrir pour la toute première fois. Son monde. Rien d’autre. Rassurant, ordonné, dénué de cette vie qui anime celui du dehors, défait de tout amour.
    
    Le visage de sa mère lui était apparu soudain, et avec lui multitude de souvenirs heureux qu’elle avait partagé avec elle dans ce sanctuaire. Elle se souvenait la douceur du peigne dans ses cheveux, le bruissement de ses manches quand elle tressait ses boucles auburn, la tendresse de sa voix lorsqu’elle lui chantait de vieilles comptines oubliées, la chaleur de sa main dans la sienne tandis qu’elle s’endormait. L’affection de ses lèvres pressées sur son front, la fierté jusqu’alors gardée qui avait brillé dans ses yeux avant d’entreprendre son dernier voyage, dans un dernier élan maternel. « Vous êtes une Magdala, et vous serez sans nul doute la plus brillante de notre lignée. », avait-elle murmuré dans un ultime effort, comblant d’orgueil sa progéniture enfin reconnue par sa mère tant aimée.
    Oh, comme ces mots-là lui faisaient mal désormais !
    
    — Pardonnez-moi mère, je ne serai point le prochain grain sur le chapelet, avait-elle murmuré pour elle-même, renouvelant l’aveu qu’elle avait déjà fait au petit matin en quittant leur tombeau.
    
    Non, elle ne serait point le nom que l’on broderait sur la tapisserie des traditions, elle ne ferait pas naître de son ventre un autre tribut à cette lignée. Elle ne serait pas comme les autres Magdala.
    
    Ses doigts s’étaient liés dans une valse fébrile à ceux d’Ana.
    

Texte publié par Yukino Yuri, 31 octobre 2020 à 00h14
© tous droits réservés.
«
»
Tome 2, Chapitre 13 « Trosbekän - Engagement » Tome 2, Chapitre 13
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1658 histoires publiées
749 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Hoshiro-Ryuko
LeConteur.fr 2013-2021 © Tous droits réservés