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Tome 2, Chapitre 12 « Farväl - Adieux » Tome 2, Chapitre 12

Magdala avait reçu la nouvelle sans qu’aucune plainte, qu’aucun cri ne traverse ses lèvres sévèrement closes, contenant avec la bravoure promise tout état d’âme. Elle avait remercié Ana avec une gratitude chaleureuse et en rien feinte, lui offrant de surcroît sa couche pour la dernière nuit qu’elle passerait en sa demeure. Elle avait allégué qu’elle comme Linnea auraient besoin de fort repos et qu’elle se satisferait volontiers d’une veillée de prières auprès de ses ancêtres.

Le cœur d’Ana s’était serré lorsqu’elle s’était glissée sous les draps aux esquisses florales. Incapable de s’endormir, elle demeurait assise auprès de Linnea qui, sa chevelure de feu étalée sur le matelas, dormait de tout son soûl.

Elle avait eu tant de mal à pénétrer dans cet océan d’intimité, nimbé des chimériques essences de Magdala qui ranimaient le brasier au creux de ses reins, tant de difficultés à s’allonger contre le corps brûlant de la vestale. À présent qu’elle se retrouvait à passer la nuit loin d’elle, la lancinante douleur des adieux lui tiraillait la chair et la tenait éveillée, les yeux grands ouverts sur le ciel de lit.

Elle en détaillait chaque étoile brodée, chaque constellation. Mais rien n’y faisait, son cœur ne cessait de tressaillir en elle, malmenée par une harassante tristesse qui la tenait loin des bras que Morphée lui tendait avec insistance.

Des larmes étaient venues border ses yeux, ruisselaient sur ses joues, roulaient jusqu’à son menton. Sa main contre ses lèvres étouffait de lourds sanglots qui rugissaient dans sa gorge et se seraient fait grand plaisir d’éveiller sa compagne de couche.

Elle souffrait de quitter cette éphémère demeure qui l’avait accueillie avec tant de chaleur, autant que si elle eut été le foyer qui l’avait vue naître et grandir. Une seconde fois –la première ayant été lors de son départ de Sollnästeå-, elle avait l’impression d’être arrachée à la terre dans laquelle elle avait planté ses racines. Elle soupirait après ce cocon étouffant qui avait vu grandir Magdala, avec cette mélancolie qui la dépassait tout à fait. Elle enviait subitement les draperies, les vieilles pierres, les livres censurés, les cendres même qui étaient dispersées dans l’âtre et qui resteraient compagnons d’existence de la vestale après son départ. Son âme si tranquille jusqu’alors, à peine ébranlée par les chaleurs étrangères de l’amitié nouvelle, lui paraissait aussi fragile qu’une barque malmenée par le vent et les remous.

Ana ne pouvant supporter davantage le silence à peine dérangé par la respiration de Linnea, avait quitté le lit en veillant à ne pas réveiller son aînée. Elle ne voulait parler à personne. Elle voulait être seule un instant, au moins quelques heures.

S’étant enveloppée dans sa cape, elle s’était aventurée à pas feutrés dans la pièce voisine. Le feu était tombé dans l’âtre, les cendres encore chaudes, roussies par les flammes endormies sur la pierre. La table, le vaisselier, jusqu’au baquet retourné duquel gouttaient les dernières gouttes d’eau de vaisselle et aux assiettes proprement empilées ; tout était demeuré comme laissé après le souper. Cet ordre strict donnait à la pièce plongée dans les ténèbres un air austère, empreint de solitude.

Elle avait quitté le foyer, se glissant dans le cloître baigné dans quelques rayons de lune que la glycine avait laissé entrer. L’air était frais, peuplé d’arômes estivaux, laissait flotter dans son sillage la suave odeur de myrra qui se glissait hors du tombeau des Magdala.

Dans le silence, elle entendait la voix claire de la vestale. Comme envoûtée, elle s’était approchée des draperies pourpres qui les séparaient, n’osant pénétrer dans l’intime sanctuaire. Une entrave invisible la gardait clouée sur place. Les psalmodies de Magdala lui déchiraient le cœur, bien qu’elles soient joyeuses, offertes pour le bonheur du monde.

Non, décemment, elle ne pouvait désobstruer le porche sacré, s’élever de son plein gré alors que son humble personne avait été bien assez enorgueillie par les égards qu’avait eu Magdala envers elle.

Elle demeurait de fait sottement dans le cloître, s’enivrant à l’excès de cette voix délicate qui s’épanouissait entre le chœur des insectes nocturnes et le bruissement des ramures somnolentes. La myrra rendait plus aisée encore cette ivresse, l’étourdissait, lui embrumait l’esprit, la laissait béate, d’une honteuse stupidité dont elle s’était défaite en s’éloignant. Elle avait enjambée le muret séparant le couloir du jardin, s’était laissée choir dans le carré de simples, le visage tourné vers le ciel qu’elle devinait derrière le rideau de fleurs mauves. Les branches odorantes se balançaient nonchalamment dans la brise parfumée.

Magdala avait entamé une nouvelle mélodie familière à Ana. C’était un chant pastoral, un chant qu’elle lui avait appris. Sa voix enrouée se mêlait doucement à celle de Magdala, la rougeur de ses joues dissimulée dans l’encre de la nuit. Elle sentait son cœur déborder, et ses yeux bientôt, par torrents, laissaient sur son visage glisser son chagrin.

L’aube blanchissait la campagne, repoussait vers les montagnes les dernières nuées étoilées, éveillait les frondaisons, les bêtes diurnes, les oiseaux les plus matinaux qui chantaient gaiement. Elle s’était introduite par le verre brouillé des vitraux à croisillons, réveillant Ana et Linnea qui dormaient encore, pelotonnées dans les draps.

Dans la pièce voisine, le cliquetis singulier des couverts qui s’entrechoquaient, le ronronnement de l’eau inspiraient Ana à presser sa toilette, à nouer à la hâte son corset et à passer sa tenue du dessus pour au plus tôt retrouver –une dernière fois- Magdala.

« Il est temps. », lui murmurait sa Raison tandis que Linnea récitait les grâces avant le déjeuner.

« Il faudra bien repartir. » lui soupirait sa mélancolie alors qu’elle lavait les écuelles aux côtés de Magdala.

« Si seulement l’aube n’était jamais venue ! », hurlait son désarroi quand elle rassemblait ses affaires dans son bagage.

De temps à autre, Ana s’enquérait de Magdala d’un regard aussi furtif qu’un baiser volé, mais celle-ci avec son maintien raide et sa réserve aimable ne laissaient transparaitre ni tristesse, ni déception, ni quelque autre sentiments plus joyeux. Elles n’échangèrent guère une parole ni durant le déjeuner, ni lors de leur solennelle procession dans la nef de la chapelle jusqu’aux battants principaux qui, sous l’impulsion de Linnea, s’ouvrirent sans résistance. L’herbe ondoyante sous la brise, l’azur du ciel se découpant sur l’émeraude de la végétation magnifiée au plus fort de la saison chaude s’étaient dévoilés, baignés par le soleil.

Magdala était demeurée sur le seuil du narthex, tendant aux deux voyageuses des paniers de vivres qu’elle avait préparés à leur intention, listant scrupuleusement tout ce qui s’y trouvait. Elle avait hésité cependant en remettant à Ana son paquet, comme soudain indisposée. Elle fixait les plis de sa longue manche de soie, en avait extirpé un pot scellé par une corde dans laquelle était coincé un rameau de lavande.

— Gardez cela en souvenir, avait-elle prié Ana d’une voix ferme en déposant l’onguent au creux de ses mains.

— Non, je ne puis…

Ana considérait le présent par trop précieux. Elle reconnaissait le réceptacle de vermeil dont le couvercle était bordé d’un liseré d’or. Elle savait de fait ce qu’il contenait en son ventre rond.

— Je vous prie pourtant de l’accepter de bon cœur, car c’est avec tout l’amour que je vous porte que je vous en fais présent. Je suis au fait que vous n’en userez guère…

Un rire était venu ponctuer sa remarque, vite rejoint par celui d’Ana.

— J’en prendrai grand soin.

Leurs regards s’étaient soutenus dans une intime communion, chacune avouant à l’autre les sentiments intimes qui les animaient de concert. Ana avait glissé ses paumes dans celles de Magdala, porté ses mains à ses lèvres avec délicatesse. La vestale s’était sentie faiblir, une tâche rouge avait fardé ses joues d’albâtre. Les lèvres d’Ana lui semblaient d’une douceur empyrée qui manquait de briser le masque impassible qu’elle avait revêtu au petit matin. Elle était parvenue à le maintenir sur son visage néanmoins, s’y accrochant avec une volonté de fer, le cœur en morceaux.

Elle s’était énergiquement dégagée de l’emprise d’Ana, se tordant les doigts, gardant bas ses yeux pour s’épargner l’indignité des larmes.

— Prenez soin de vous, articula-t-elle d’une voix tremblante.

— Et vous de vous-même, Min Däm.

Ana avait franchi le seuil de la chapelle, Linnea la devançant de quelques pas. Elle s’était retirée de l’ombre agréable du porche, offerte aux caresses du soleil matinal, emplissait son être de cet air aux mille odeurs, vieux compagnon de voyage retrouvé ! Elle était restée un instant offerte, les paumes ouvertes vers le ciel, louant la beauté de cette nature qui lui avait tant manqué. Puis s’étant retournée, elle avait plongé dans une révérence profonde devant Magdala qui, demeurée dans le narthex, la lui avait rendu d’un sourire imperceptible à la faible lueur des cierges.

L’aise de celui revenu en sa terre natale l’avait saisie toute entière, lui gonflait le cœur de soulagement et du plaisir d’à nouveau voir le ciel au-dessus d’elle nimbé de nuages duveteux, pleins de bon présages pour l’avenir.

L’avenir…Lunthveit d’abord, puis la contrée de Lathium –et pourquoi pas Lathium même ? Le temps saurait lui pardonner quelques frivoles visites !-, celle d’Hallangöt puis Hjalmar. Hjalmar et son affectation tant espérée, désirée avec cette maturité d’adulte qu’elle avait acquise à force d’épreuves, de désillusions, de doutes. Hjalmar qui, avec sa coupole et son centre administratif, sonnerait la fin de son périple. Loin alors serait le sanctuaire. Et Magdala…

À cette pensée, Ana avait fait volte-face, dégageant de sa vue les mèches folles qui l’empêchaient de détailler, une ultime fois, l’ovale porcelaine, les yeux améthystes, les boucles chaudes coiffes du voile écru. Elle s’était figée nette. Sa poitrine la brûlait gangrénée par un poison douloureux.

Magdala était demeurée devant les battants à demi clos, fuyant la lueur du soleil, fière dans sa tenue de sainte. Mais son visage était chiffonné comme un parchemin, crispé en une grimace douloureuse, sa paume contractée en un poing tremblant sur ses lèvres, ses joues tâchées de pourpre. Et de ses yeux, Ana les avaient perçues avec horreur, coulaient en abondance des cascades de tristesse par trop retenues, trop redoutées. Elle les repoussait vivement, passait le dos de sa main sur ses joues pour tenter de les endiguer.

Magdala pleurait, terrassée par la tristesse. Magdala tremblait, secouée par des sanglots incontrôlables. Magdala était en morceaux, et c’était Ana qui l’avait réduite ainsi en miettes en laissant s’introduire dans son sanctuaire de pureté un vent de désordre et de liberté.


Texte publié par Yukino Yuri, 30 octobre 2020 à 18h29
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