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Tome 2, Chapitre 11 « Torkade blommoren - Les fleurs séchées » Tome 2, Chapitre 11
Les feuilles odorantes et les fleurs colorées avaient perdu de leur éclat, allongées à même la pierre devant l’âtre. Le feu qui y dansait les avait rabougries, veillé d’un œil distrait par Ana.
    
    De temps à autre, elle retournait une fane, en reculait une autre, défaisait des tiges les pétales séchés pour les rassembler dans une écuelle. L’ouvrage lui était fort ennuyeux, rendu désagréable à en mourir par son cœur alourdi par l’inquiétude. Les pages même de son livre, lu et relu, lui semblaient sans intérêt. Il demeurait là, ouvert sur ses genoux dans l’espoir que quelqu’un prête attention à ses mots, qu’Ana détourne les yeux du battant clos qui lui faisait face sans que son désir ne soit satisfait d’une quelconque manière.
    
     La porte de chêne s’était ouverte avec douceur, dévoilant une Magdala égale à elle-même, dans une toilette si impeccable qu’elle révélait du soin que la vestale avait pris à dissimuler ses larmes sous quelques artifices. Elle avait couvert la rougeur de ses joues sous de la poudre pour paraître tout à fait à son avantage, séante.
    
    Sans mot dire, elle s’était approchée et assise auprès d’Ana, s’affairant à la confection d’une pochette dans laquelle elle glisserait le bouquet odorant. Elle piquait avec un entrain feint le tissu rose pale, l’ourlant avec application puis le bâtissant attentivement. Tant qu’elle s’occupait les mains, se disait résolument Magdala, son ressentiment n’aurait point le loisir d’encore la tourmenter.
    
    — Ana ?
    — Min Däm ?
    
    Ana avait levé vers elle des yeux brillants de curiosité, toute prête à entendre de Magdala tout ce qu’elle semblait avide de lui confier.
    
    — Pardonnez-moi cette indiscrétion forte peu convenable… Avez-vous par une fois…été en relation avec quelqu’un ?
    — En…En relation ?
    — Précisément.
    — Avec un homme ?
    — Tout à fait.
    
    Ana s’était empourprée si promptement que son visage pâle était devenu en un instant cramoisi.
    
    — Vous voulez dire….dans une même couche ?
    — Si fait.
    — Jamais !
    — Jamais ?
    — Très-Haut, jamais ! Je sais certaines choses par des aînées mais…ce sont là de bien maigres connaissances, si l’on les compare avec le savoir que l’expérience peut offrir. Je suis contrite, je ne puis vous informer à ce sujet.
    
    Avoir des relations avec un homme, il n’en avait jamais été question ! Bien-sûr, elle avait eu quelques amourettes, quelques charmantes histoires sans grande importance que la fougue enfantine forme sans la moindre réflexion. Mais elles n’avaient guère dépassé les mots doux et les baisers chastes. Au-delà, elle se l’interdisait.
    
    Seule Naemi savait de quoi il en retournait exactement, elle qui avait surpris sa sœur aînée et son fiancé liés l’un à l’autre. Lui la couvrait de caresses, elle « gloussait comme une oie », comme l’avait rapporté son amie en pouffant de rire.
    
    Du reste, elle savait ce que l’on lui avait enseigné afin de la rendre efficace dans la couche nuptiale. Elle savait que là où elle avait une caverne, un homme avait une anguille qui, pour se réchauffer, pénétrait dans la caverne et y demeurait le temps d’un agréable repos. C’est du moins ce que sa mère lui avait expliqué sans plus de détails. Ana n’avait guère pu tirer de Solveig d’autres éclaircissements que cette brève métaphore. Ni sur une possible douleur, ni sur le moment où l’anguille se retirait, pas même sur la possibilité d’éprouver un quelconque plaisir pendant l’acte conjugal. Sans doute l’était-ce, pour que tant d’êtres s’y adonnent ?
    
    — Peut-être pouvez me renseigner sur ceci, en ce cas, puisqu’il s’agit d’une question plus philosophique qu’elle n’est d’expérience. Faut-il l’aimer, cet homme, ou ne s’accoupler avec lui que pour le devoir qu’à une femme de procréer ?
    — Min Däm…
    
    Ana n’avait pu s’acquitter de la fin de sa phrase : le visage de Magdala s’était froissé à l’évocation du devoir et de l’amour. Poser des mots sur ses tourments lui coûtait atrocement.
    
    — Je pense que c’est important d’aimer celui avec lequel l’on se marie… Mais c’est un véritable luxe pour nous que de se marier avec un homme que l’on aime. Les unions avantageuses et les beaux écus surplombent tout l’amour du monde.
    
    Magdala s’était recroquevillée contre Ana, ses boucles auburn frôlant l’épaule de sa commensale.
    
    — Dans plusieurs aurores, commença-t-elle avec autant de répugnance que sa confession le lui inspirait, je devrai me soustraire à offrir une descendance, une demoiselle à ma lignée pour reprendre notre fardeau.
    
    Elle avait levé ses iris pénétrants vers Ana, pleins de ce désarroi qu’elle savait dérober aux yeux négligents. Mais Ana n’était guère aussi aveugle que les clercs sans cesse affairés, les nonnes aux visages inclinés ou les voyageuses avec lesquelles elle n’avait partagé que d’insipides courtoisies. Elle savait qu’en la laissant entrevoir une parcelle de son âme, elle saurait contribuer par quelques mots à son apaisement.
    
    — Mais voyez-vous…L’homme avec lequel je dois me lier, bien qu’étant un homme d’honneur, est un prêtre pour lequel j’éprouve certes une grande affection mais guère davantage, et en rien de l’amour. Et me figurer partager ma couche avec lui, fardée comme une mariée pour sa noce, me glace. Oh Très-Haut, je ne le puis ! M’adonner à la luxure avec ce père de substitution qui me passait sans cesse mes caprices d’enfant me fait chavirer aux dernières berges de l’horreur.
    
    Plus de retenue aucune, elle avait enchainé dans un flot enragé de mots trop longtemps contenu.
    
    — Je pensais que donner la vie… m’emplirait de cette même joie qu’avait ma chère mère lorsqu’elle m’entretenait du bonheur d’enfanter. Je croyais puérilement que je pouvais m’offrir sans aimer, sans rien ressentir d’autre que l’allégresse du devoir accompli en toute sainteté, qu’il ne suffisait que de me préparer pendant des années pour ardemment désirer sentir se créer la vie en moi. Puis la Providence m’a fait quitter mon monde d’enfant, m’a montrée une autre voie. Elle vous a mis sur mon chemin. Oui, vous, qui vous êtes présentée à ma porte. Vous avec la liberté qui vous accompagne en tout instant, cette flamme qui brille en vos yeux et que rien ne peut astreindre ou réduire à néant.
    
    Ana voulait protester, s’enquérir d’une possible omission et s’en défendre mais rien ne lui permis de le faire. Le visage et le ton aimables de Magdala avaient coupé en elle toute humeur.
    
    — Vous avez apporté avec vous un tel parfum d’indépendance, de franchise qu’il en a embaumé tout mon sanctuaire, a dérangé toutes les règles que je m’étais forcée à observer. Davantage que de salir toutes mes résolutions de femme docile, de poupée de cire jolie et affable…Vous avez planté en moi les graines d’hésitation qui ont tôt eu fait d’étouffer les enseignements cléricaux, mes craintes de l’inconnu que l’on a pendant des années cultivés et enracinés dans mon esprit.
    — Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous détourner ainsi de votre devoir.
    — Ana, je suis la seule à m’en détourner à présent. Vous n’êtes en rien coupable, et vous n’avez guère à faire acte de contrition.
    
    Le jour était preste de décroitre, la luminosité baissait petit à petit à travers les vitres brouillées. L’ocre réconfortant du feu s’accentuait en conséquence, esquissait les traits réguliers de Magdala, soulignait la gravité de son visage.
    
    — Je ferai tout ce dont je suis capable pour arranger la situation, avait professé Ana d’une voix vibrante d’émotion. Si je puis faire quoi que ce soit….
    — Vous le pouvez.
    — Comment ?
    — Pourriez-vous lever le battant de cette cage d’or et de brocart et m’en libérer ?
    — En d’autres termes, que je vous enlève ?
    — C’est plus ou moins cela, exactement.
    
    Ana demeurait abasourdie. L’enlever, elle y avait pensé, assurément. Mais que Magdala lui en fasse la demande, elle ne s’y serait attendue. Ainsi, ne pouvant se défaire de ce silence qui la nimbait de lèvres et d’esprit, elle demeurait sottement muette, considérant la vestale avec stupéfaction.
    
    — Etudiez ma demande, lui conseilla Magdala.
    
    Elle savait son projet fou et ne désirait point qu’Ana prenne à la hâte une décision. Elle lui avait recommandée de réfléchir, de s’entretenir avec Linnea afin qu’elle lui donne ou non crédit, lui faisant promettre de se soumettre à son avis et de s’y ranger en conséquence.
    
    — Je m’inclinerai devant votre décision en vous épargnant reproches comme louanges, aussi sagement qu’il me le sera permis, fit-elle serment de cette voix pleine d’assurance et pourtant frissonnante de crainte, le plus sincèrement du monde.
    
    
     — Enlever Magdala ?!
    
    Linnea avait manqué de s’étouffer, recrachant en toussant la fumée qu’elle avait inhalée. Ana, debout près d’elle, gardait les yeux bas, raidie par l’appréhension.
    Elle ne s’attendait point à ce que son projet soit approuvé sans aucun débat, aussi se taisait-elle afin de laisser à Linnea le temps de mieux assimiler toute la déraison de son dessein.
    
    — Enlever Magdala, bien-sûr ! Et tu me demandes ce que je puis en penser ?
    — Si fait.
    — Pourquoi ferions-nous cela ?
    — Pour la soustraire à un destin dont elle ne veut.
    — Est-ce elle qui te l’a demandé ?
    
    Ana avait acquiescé, soutenant le regard dur de Linnea avec autant de fermeté qu’elle savait ses motivations justes.
    
    — Mais…Mais pour le salut du Ciel, Ana ! Vas-tu réfléchir un jour avec ta tête plutôt qu’avec tes tripes ?! T’entends-tu ? Enlever Magdala ! Cela reviendrait à voler la coiffe pontificale du Chef d l’Eglise. C’est pure folie !
    — Ne voulez-vous pas éviter qu’elle connaisse le même sort que sa mère ? Ne regrettez-vous point de ne pas l’avoir aidée, à l’époque ?
    
    La prêtresse s’était tue, toute à ses pensées.
    
    — Malgré cela…Je ne puis accepter. Cela serait un sacrilège que de défaire par pur caprice ce que des générations d’hommes honnêtes se sont acharnés à préserver.
    — Ma Mère, ils n’ont fait qu’enfermer des générations de mères et de filles pendant des siècles en les soumettant à leurs lois ! Je vous en supplie, pensez aux sentiments de Magdala ! Pensez qu’elle vivra les mêmes souffrances que la Magdala précédente ! Car elle souffrira, c’est certain !
    — Peu m’importe. Que ferions-nous si nous l’emmenions ? Nous la ramènerions à Sollnästeå ? Qu’y ferait-elle ? Elle ne sait rien de notre société, ignore tout des cruautés de notre monde. Pourquoi les lui imposer ? Ici, elle est préservée de toutes nos offenses, de toutes les horreurs que nous ne distinguons même plus tant nous y sommes habituées. Elle ne serait rien, ni personne, juste un fantôme dans le monde des vivants. La milice nous pourchasserait, il nous faudrait fuir le Très-Haut seul sait jusqu’où.
    
    Nerveusement, Linnea tapotait le fourneau de sa pipe contre la pierre du déambulatoire. Les cendres noircissaient le muret sur lequel elle s’était assise sans qu’elle n’y prête attention, toute à son esprit qui bouillonnait et bousculait en furie ses idées.
    
    — Alors, pardonne-moi ma cruauté, Ana, mais je n’ai cure des sentiments de cette enfant. Qu’elle se sauve elle-même. Mais toi, tu as ton destin dont tu dois te soucier. Hjalmar et ton entrée au séminaire t’attendent. Ne gâche pas tout, car je ne saurai te laisser aller tout droit devant le Conseil Judiciaire de la Maison-Mère. Cela, je ne me le pardonnerai jamais.
    
    Ana, bien qu’outrée par la froideur de la prêtresse, s'était rangée docilement à son avis comme elle l’avait auparavant promis. Sans qu’aucune humeur, aucun souffle de révolte ne gonfle la voile de son obéissance.
    

Texte publié par Yukino Yuri, 26 octobre 2020 à 14h09
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