Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 2, Chapitre 10 « En bloodet - Le sang » Tome 2, Chapitre 10

Magdala, pour sûr, était dévastée.

Chaque geste, chaque souffle de vent, chaque pierre la rappelait au devoir, à cette cérémonie pour laquelle l’on l’avait préparée toute sa vie et qui désormais était si proche, la paralysait d’effroi, la rendait folle, désespérée, d’autant plus aliénée qu’elle s’astreignait à s’y préparer docilement. Mettant en ordre ses affaires, elle empesait les draps de velours blancs richement biaisés de galons d’or dont elle devrait border sa couche, ajustait la tunique et le linge cramoisis qu’il lui faudrait revêtir. Son métier à tisser, défait du dessus de lit aux raisins, lui semblait repoussant. La pièce écarlate qu’il maintenait tendue ressemblait à un suaire –son suaire- de douleur, renforçant ses craintes. Sa couleur criarde la rappelait à celle du sang et la terrifiait, lui inspirait une souffrance perçante au-delà des mots. Insupportable, insoutenable, elle la renvoyait aux explications de sa mère, à son expérience.

« Vous souffrirez quelque peu, ma fille. Il vous faudra vous offrir à l’honorable homme que l’on aura choisi pour vous. Et pour lui plaire, vous vous devrez de verser quelques gouttes de sang pour prouver votre dignité, votre piété. Restez vertueuse, mon enfant. Ce n’est qu’ainsi que vous assurerez votre avenir. »

Du sang, Magdala en avait perdu par deux fois ces derniers mois, chaque fois de façon aussi impromptue qu’un vol d’hirondelles.

La première fois, elle s’était crue mourir. Allongée, terrassée par un mal qui lui rongeait le bas-ventre, elle se voyait se vider de ce liquide visqueux et puant. Jamais personne ne lui avait appris de quoi il en retournait, personne ne s’était abaissé à lui expliquer cette grotesque simplicité de la Nature. Et cette méconnaissance de son corps l’avait paralysée de terreur.

Elle était demeurée raide toute la nuit dans sa couche, n’osant s’endormir par crainte de ne plus se réveiller, psalmodiait toutes les prières qu’elle connaissait dans l’espoir de se voir sauvée, ses jambes refermées sur un linge qui rougissait à mesure qu’il s’imbibait du sang menstruel.

Et au matin, avertie par le Père Erik, la religieuse du couvent de Lunthveit qui avait l’habitude de lui apporter son trousseau d’hygiène était venue la rassurer. Ce n’était pas une malédiction, mais la preuve qu’elle était devenue femme. Que grâce à cela, elle recevait le don de vie.

— Le Très-Haut, dans Sa grande mansuétude vous offre le droit de procréer. Vous devez l’honorer et le louer en enfantant.

Avec cette oraison à la fécondité dont elle ignorait tout, la moniale était parvenue à calmer la vestale, la faisant céder son linge sanguinolent pour le remplacer par des bandes de popeline doublées de coton tanné.

— Cela sera plus hygiénique que vos draps, Min Däm, lui avait-on assurée en rinçant à grande eau le linge à jamais perdu.

Magdala, quant à elle, avait détaillé les bandes comme si elles eussent été un instrument de torture auquel l’on la menait avec une mielleuse véhémence.

Donner la vie, une héritière à la lignée… Elle avait souvent absorbé ces idées sans vraiment s’y pencher sérieusement, ne les considérant que comme de lointains projets qui ne méritaient guère d’attention. Tout était propre à présent à la question, même sa physionomie. Glanant dans son esprit les quelques enseignements de sa mère, tentant dans ses ouvrages de trouver plus de faits sur ce qui lui était destiné, elle passait en revue son corps, estimant son bassin étroit, son buste gracile, se déclarant trop chétive, loin de la rondeur maternelle de sa génitrice.

— Arrache-la toi-même, petite sotte ! Allez, arrache-la ! Fais-toi inapte au devoir, bonne à rien !

Dans un instant d’égarement furieux, poussée par cette voix moqueuse qui résonnait dans sa tête, isolée au lieu d’aisance, Magdala avait osé faire remonter ses doigts entre ses cuisses, repliant sa toilette, sa main tremblante à l’idée de l’acte qu’elle s’apprêtait à commettre. Elle les menait à l’entrée inviolée de son intimité, effleurait ses lèvres, osait pénétrer dans l’inconnu. L’ongle taillé en amande frottait douloureusement contre les parois tièdes, lui arrachant des gémissements de douleur, de peur. Elle l’avait vivement retiré, avait réajusté séant jupons et bas honteusement.

La sensation lui était exécrable. Et ce n’était que son doigt qui l’avait fait ainsi souffrir ; Qu’en serait-il…. ? Elle s’était sentie nauséeuse à cette pensée. S’imaginer nue avec un homme, son sexe en elle, la dégoûtait.

À Ana, elle souhaiterait confesser tout cela. À Ana, elle aimerait confier ses craintes, ses cauchemars, non pas pour qu’elle la soustraie à son devoir mais pour soulager son cœur trop plein de sentiments qui lui rongeaient la chair, essayer d’acquérir de sa part quelques leçons que l’enfermement ne pouvait lui dispenser et que la liberté lui a, à elle, généreusement procuré. Elle aimerait entendre de sa bouche ses mots rassurants, fantasmés :

« Cela passera vite, tout ira bien, vous ne sentirez rien. »

Mais sa maladive pudeur et son désir aveugle de maintenir sacré le rituel des Magdala l’y indisposaient. Elle redoutait le jugement impitoyable, le regard accusateur, le rire mauvais dont elle ne pouvait être salie. Alors dans son corps fébrile, dans son âme éprouvée par la révolte, la terreur, la démence grandissante du condamné se préparant à la potence, elle enfermait ses émotions de cette serrure fragile qu’elle se persuadait être incassable.

— Min Däm.

Ana s’était redressée, faisant face à la détresse que les iris de Magdala révélaient malgré eux, avait saisi les mains de la vestale avec douceur.

— Vous semblez bien pâle, vous sentez-vous bien ?

Le bouquet de menthe et de fleurs s’était écrasé au sol dans un bruissement. Le cadenas qui scellait l’âme de Magdala s’était effondré dans le silence de son être, ses doigts s’étaient retirés de ceux d’Ana.

— Ana…Je…J’aimerais vous dire…

Sa gorge la serrait douloureusement, l’empêchant d’émettre un quelconque son. Elle avait porté les mains d’Ana à son front, cherchant à retrouver contenance, mendiant un peu de réconfort, un peu de miel.

— Min Däm, dîtes-moi ce qui vous préoccupe, je vous en prie…

Et alors qu’elle se sentait suffoquer, engloutie sous une violente vague de chagrin, elle s’était vivement dérobée, disparaissant au-delà du cloitre, traversant en courant la pièce de vie. Elle s’était enfermée dans sa chambre, son sanctuaire, son refuge. Et là, seulement là, elle laissa se briser le masque, se briser la digue de pudeur, le surplus d’émotions embrumant ses yeux, débordant sur ses joues. Son âme lui paraissait lourde telle une pierre à moudre le grain. Elle désirait la vomir, l’arracher de son être pour ne plus avoir à souffrir ses caprices. Mais elle n’en avait pas le courage. Elle ne pouvait se résoudre à mettre fin à ses jours.

Elle demeurait prostrée contre le battant clos, enlarmée et honteuse de ses ressentiments envers son devoir futur, le rouge violent de son ouvrage l’oppressant plus encore qu’il lui semblait l’enchaîner à son horreur.

Ses pleurs redoublèrent. Rejeter ce trop-plein de craintes lui était à présent en tout point vital.

Que tout sorte, pitié, que tout sorte !


Texte publié par Yukino Yuri, 26 octobre 2020 à 13h40
© tous droits réservés.
«
»
Tome 2, Chapitre 10 « En bloodet - Le sang » Tome 2, Chapitre 10
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1812 histoires publiées
825 membres inscrits
Notre membre le plus récent est angel
LeConteur.fr 2013-2021 © Tous droits réservés