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Tome 2, Chapitre 8 « Lakens värme - La chaleur des draps » Tome 2, Chapitre 8
La chandelle s’était éteinte, consumée jusqu’à sa base, les plongeant dans l’obscurité. Le feu à demi étouffé laissait sa lueur ocre se diffuser timidement sur les murs. Les draps de coton étaient agréables, forts d’un entretien régulier qui les rendaient doux, emprunts d’une délicate odeur de romarin et de jasmin couplée au parfum sec des pages d’ouvrages retirés pour la nuit.
    
    Ana s’y sentait fort aise, elle qui était habituée à la paillasse dure et inconfortable qu’elle partageait avec ses frères, bien qu’au demeurant elle fut gênée à en mourir de se glisser dans la couche de Magdala, d’oser souiller le lit sacré de la vestale. Mais suite à de houleuses négociations durant lesquelles Magdala s’était révélée fort obstinée – « vous ne dormirez guère à terre ! » s’était-elle écriée lorsqu’Ana lui avait fait part de son désir de coucher sur le sol pour ne point l’importuner-, elle s’y était contrainte et s’était glissée sous les draps.
    
    Soudain, malgré le confort salvateur, la rassurante chaleur, Ana regrettait de ne pas dormir dans la lande alentour, bercée par l’écho des feuilles s’embrassant les unes les autres, les yeux dans les étoiles se cachant derrière les ramures frissonnantes. La première nuit, aussi chaotique qu’elle eut été, avait été balayée par d’innombrables autres durant lesquelles elle s’était sereinement endormi, blottie dans la flanelle de sa cape, le murmure des troncs et le crépitement du feu pour berceuse mélodieuse.
    
    Le silence ici l’assourdissait. Et la respiration calme de Magdala ne parvenait à la rendre plus agréable.
    
    — La couche vous est-elle incommode ?
    
    Tressautant de surprise, persuadée qu’elle s’était déjà endormie, Ana s’était tournée vers Magdala dont le visage blanc témoignait de l’inquiétude qui l’animait. Sa main se dérobant aux remous des draps effleurait la sienne dans une douce caresse.
    
    — Non Min Däm, elle m’est agréable. Pour tout avouer, je n’ai jamais dormi dans un lit pareil…Mais le silence m’a été étranger pendant des mois et je m’étais accoutumée à son absence. Les étoiles me manquent également, elles sont si différentes de celles-ci.
    — Vraiment ? Je me suis pourtant appliquée à copier le contour que me présentait mon manuel d’astronomie. Ai-je grossièrement gâché leur beauté ?
    
    Ana considéra un instant le pan de tissu brodé, comparant la naïve copie à la magnificence des myriades.
    
    — Les étoiles sont toutes petites, en vérité. Elles ressemblent à de minuscules grains de poussière scintillants dans la nuit, éparpillés dans le ciel. Les êtres des cieux ont dû les laisser tomber par quelques imprudences.
    
    Le rire de Magdala se glissa dans les plis de coton pour doucement complaire l’oreille d’Ana, la faisant frémir de plaisir.
    
    — Comme je me sens inepte à présent. Par quelle folie me suis-je laissée aller à vouer à ce ciel de pacotille une passion stérile ? Le monde m’est encore tant inconnu…
    — Le regrettez-vous ?
    — Bien-sûr, terriblement.
    
    Magdala avait replié son bras afin de surélever sa tête, ses yeux améthystes grand ouverts pour mieux combattre le sommeil.
    
    — Maintenant, je brûle de voir de mes propres yeux ce ciel que vous me décrivez. Je soupire de le voir s’embraser à l’aurore, s’épanouir au plus fort du jour, se farder au crépuscule et s’envelopper dans sa couverture d’ombre pour la nuit. Je ne puis l’imaginer, qu’importe à quel point je parcours mes livres. Leurs mots ne sont guère des témoins suffisants…
    — Vous…Vous pourriez l’apercevoir en élaguant la glycine, en en retirant quelques feuilles…
    — Oh ! Jamais je ne pourrais ! Ce serait se laisser tenter…
    — Dans ce cas, je vais essayer de mettre en vous les plus belles images du monde, je les rendrai si vives qu’elles vous sembleront familières. Comme si vous les aviez vues par vous-même.
    
    Sa main couverte d’entailles, de plaies bandées et de callosités avait saisi la sienne, la serrant pour assurer le sérieux de son serment. Les doigts poudrés lui avaient rendu son étreinte. Et Ana conta. Usant de tous les mots que les études lui avaient permis d’acquérir pour fidèlement décrire les merveilles du monde, les landes, les bosquets, le ciel, les ruisseaux rieurs, les monts tentant de chatouiller les nuages. Elle veillait à ne guère les enlaidir, ni à les magnifier d’aucune façon.
    
    Magdala buvait ses paroles, pendue à ses lèvres, attentive, charmée par le portrait de cet inconnu. Il était si différent que celui présenté dans ses livres barbouillés de cette pâte blanche qui fait disparaître les mots ! Il était si eau. Ana percevait dans ses iris violets le reflet des sujets de son récit, comme autant d’argument en sa faveur.
    S’était-il passé une heure ou quelques minutes, Ana ne le sut jamais. La tête enfoncée dans le matelas de paille, ses yeux dévorant le visage de Magdala dont les paupières avaient voilé ses prunelles, elle continuait à décrire ces paysages tant aimés, sa paume toujours blottie dans la sienne. Sa voix s’éteignait à mesure que son récit prenait fin, chaque centimètre du pays ayant été exposé pour laisser place au silence apaisant, guère aussi lourd qu’à l’accoutumée. Elle s’était laissée aller à détailler le visage paisible de la vestale. Elle semblait soudain si libre, si dépourvue des tourments que le poids du voile semblait faire peser sur son cœur, soudain touchante de sérénité. Un pont de mots avaient relié leurs âmes l’une à l’autre.
    
    — Ana ?
    
    Magdala avait rouvert les yeux, la fixait dans le noir. Sa main laiteuse s’était détachée de la sienne, se glissant sous les draps. Elle avait effleuré la poitrine ronde d’Ana, la faisant s’empourprer pour extirper de sous les profondeurs de sa couche l’amulette écarlate sur laquelle était fixé ce morceau d’étoffe qu’elle avait elle-même fixé.
    
    — Ana, m’omettrez-vous ?
    
    Leurs fronts se touchèrent, Magdala avait affirmé sa poigne sur la main d’Ana. La question était empreinte d’une anxiété à peine dissimulée sous le timbre de sa voix feutrée.
    
    Ana sentait sa poitrine se serrer, transpercer par un pieu qui lui glaçait l’âme.
    
    L’oublier ? Jamais elle ne le pourrait. Jamais elle ne le voudrait. Elle conserverait ses sourires au fond de son cœur comme l’on garderait entre des pages un bouquet de fleurs séchées. Mais cette perspective de dérober à Magdala ses rires et ses regards pétillants pour sa seule satisfaction lui déplaisait tout à fait. Elle ne voulait pas se contenter de vaines chimères comme le faisait Linnea. Elle abhorrait la seule idée de dépendre de ses souvenirs, de bêtement réinventer le visage de Magdala, de vivre hantée par un fantasme. Pour la toute première fois, Ana exécrait la simple pensée de suivre la même route que sa préceptrice, qu’importe l’affection qu’elle lui vouait.
    
    — Non, jamais.
    
    La mort plutôt que le déshonneur de balayer de sa mémoire l’existence de Magdala.
    
    — Je n’ai pas l’intention de vous oublier. Je peux vous l’assurer sur tout ce que vous voulez !
    — Il serait fort moindre de votre part de vous laisser aller à jurer.
    
    Elle lui avait adressé un sourire complice, de cette tendresse naissante qui franchissait les barrières qui les séparaient. Sur ses lèvres se glissait le soulagement que ce serment enflammé avait inspiré. Elle avait laissé l’amulette retomber dans le pli du drap, caressant du bout des ongles les points en croix qu’elle avait formés.
    
    Elle sentait le souffle d’Ana sur ses joues. Cela la rassurait étrangement.
    
    — Ana. Voudriez-vous me faire la grâce de faire perdurer le souvenir de mon existence ?
    — Comment cela ?
    — Par autant d’instruments, autant de moyens qu’il vous plaira.
    — Avez-vous… Craignez-vous que…
    
    L’index parfumé de Magdala s’était glissé sur les lèvres d’Ana, les scellant avec pudeur.
    
    Oui, Magdala craignait que l’on l’oublie mais n'osait l'avouer. Elle ne finirait pas rayée des mémoires. Elle ne serait plus une Magdala parmi tant d’autres, un vulgaire nom brodé sur une tapisserie. Elle serait celle que le sanctuaire censurerait de lui-même, maudirait, vomirait mais que la multitude par-delà les murs connaîtrait. Héroïne de papier ou de légende à laquelle l’on croit par pure fantaisie, qu’importe ! Que son histoire perdure était sa seule préoccupation. A cette pensée délectable, tout son être se muait en un rugissement de jubilation orgueilleuse.
    
    La lune solitaire se tenait haut dans le ciel à l’apogée de la nuit, éclairant froidement la chambre. Le feu s’était endormi. Le visage virginal de Magdala, celui tâché d’éphélides d’Ana se révélaient avec plus de netteté qu’alors, donnant à leurs yeux fébriles un éclat passionné presque dément.
    
    Magdala exhalait une odeur luxueuse de vanille tendre et d’immortelle blanche, parfum subtil ajouté à la poudre, constata Ana dont le corps entier semblait se consumer sous l’assaut de flammes étrangères.
    
    Ana dégageait un parfum sylvain, confusion de musc, de giroflées sauvages, de mousse humide emprisonnée dans les boucles de sa chevelure, remarqua Magdala que pareilles exhalaison rendait assoiffée de liberté, affamée de vivre.
    
    Et seules les étoiles de pacotille, silencieuses observatrices bien nichées sur leur balcon de velours, étaient témoins de ces sentiments interdits qui croissaient en leurs cœurs d’enfants, bourgeons fébriles qui sous les rayons glacés s’épanouissaient délicatement.
    

Texte publié par Yukino Yuri, 24 octobre 2020 à 18h23
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