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Tome 2, Chapitre 7 « Födelserna- La fête de la Nativité » Tome 2, Chapitre 7
Magdala l’ayant à nouveau sollicitée avec fougue, Ana s’était laissé convaincre, fouillant dans ses lointains souvenirs de petite fille pour alimenter au mieux le récit de la nuit de Födelserna.
    
    Des sensations, des odeurs, des images lui revenaient, toutes prêtes à étoffer le récit de cette sainte nuit.
    
    — Au début, cela commençait toujours par des cris. Les miens.
    
    Elle se rappelait comme les préparatifs avant l’office étaient douloureux pour elle, comme le peigne de buis lui arrachait les cheveux tandis que Solveig tentait de dompter ses boucles.
    
    — Ma mère tenait à me faire un chignon, elle disait que c’était la coiffure de circonstance. C’est vrai, toutes les filles de mon âge en portaient ! Mais moi, avec mes cheveux, c’était impossible ! Alors je souffrais, je pleurais, je criais...et au final, j'avais certes un chignon, mais le crâne en feu et le visage bouffi. Il y avait toujours du remue-ménage dans la maison, mes frères couraient partout, mon père préparait son meilleur ragoût….Ah, je m’en souviens, de l’odeur de ce ragoût! Imaginez! Des épices, de la cannelle, du cumin, un brin de muscade, des herbes, de la sauge…
    — Oh, je crois que j’arrive à me le figurer !
    
    Magdala, les yeux clos, les narines frémissantes semblait humer le filet alléchant du plat de fête et des galettes de blé noir qui doraient dans l’âtre.
    Elle voyait dans l’obscurité les étoiles en papier, les guirlandes de houx qui décoraient la pièce tandis qu’Ana lui en faisait une description toujours plus détaillée.
    
    — Dehors, tout était blanc.
    
    Le cœur d’Ana se soulevait de cette gaie nostalgie tandis qu’elle évoquait la magie du paysage, les collines et les landes s’étant parées de leurs hivernaux atours, les arbres affublés de stalactites comme les nobles de royales parures de diamants, le monde immaculé se découpant dans l’obscur ciel étoilé.
    
    — Puis il y avait le défilé des lanternes, des traîneaux bravant la neige, les embrassades, les sourires chaleureux sur le parvis de la chapelle du village, les vœux lancés à tout-va, à n’importe qui. Il y avait cette euphorie, ce bonheur primaire de se retrouver avec son voisin, son ami, son prochain en cette merveilleuse nuit.
    
    Magdala avait soupiré de plaisir, ses paupières closes lui offrant sans doute le spectacle de ses retrouvailles magiques. Ana sentait dans son dos la chaleur de celui de sa compagne, humait la douce vanille qui parfumait sa poudre.
    
    — Puis nous entrions tous dans la chapelle illuminée. Elle sentait la cire des bougies, l’encens fleuri qui fait bondir le cœur de joie. Le Père Johann accueillait tout le monde, avait toujours un mot pour chacun. La Mère Linnea s’occupait des enfants du chœur, allait et venait en toute hâte. Sa tresse ballotait dans son dos, le tissu doré de sa ceinture virevoltait dans l’air comme des étoiles filantes.
    — Sa ceinture n’est-elle point rouge ?
    — Les prêtresses changent de ceinture en fonction du temps religieux. Mauve durant l’Avent et jusqu’à Veevgärn, doré pour Födelserna, vert pour Påsk… Le reste du temps, elle est rouge, couleur de notre Eglise.
    — Le Père Erik ne porte que du noir, se justifia Magdala. Je n’étais point au fait que chaque temps avait sa couleur.
    
    Ana avait glissé sa main vers celle de la vestale sans néanmoins oser la saisir. Sa Raison le lui interdisait encore.
    
    — A la fin de l’office, la Mère Linnea distribuait des sachets de gâteaux aux enfants. Cannelle et sucre glace, cela suffit à récompenser une bonne conduite. Et puis vite ! on rentrait jusqu’à la chaumière, on se blottissait au coin du feu et on dégustait le plus copieux repas de la saison froide. Point de cadeaux, quelques sucreries…Mais qu’est-ce que j’étais heureuse ces nuits-là !
    — Rien d’autre que des sucreries ? s’était écriée Magdala en se redressant vivement comme si elle eut été indignée. J’étais convaincue que c’était une fête fastueuse durant laquelle il était acquis de s’offrir moult présents.
    — Dans les familles aisées, il en est sûrement ainsi. Mais chez nous, et dans la majorité des foyers de Sollnästeå, les cadeaux et toutes ces fioritures ne sont pas convenables pendant une saison où les difficultés financières, la famine et la maladie peuvent se présenter à la porte à tout moment.
    — N’y a-t-il jamais eu d’exception ?
    — Une seule. J’avais…neuf ans, me semble-t-il.
    
    Repoussant une mèche ondulée de ses yeux pour la coincer dans sa tresse à nœuds, Ana rassemblait les souvenirs de cette nuit qui, en dépit d’avoir mal commencée, avait su au demeurant se rattraper. Elle avait marqué Ana au plus profond de sa chair, était à ses yeux sa plus chère veillée de Födelserna. Cette nuit-là, sa vocation était née, s’était laissé entrevoir par ses yeux d’enfant.
    
    — Ce jour-là, j’avais dû garder le lit suite à une crise d’asthme particulièrement violente. La douleur était insupportable, j’avais l’impression de brûler de l’intérieur et cela m’épuisait. Mère avait alors décidé de me laisser me reposer à la maison, bien au chaud sous les couvertures. Moi, je lui réclamais Hannele, la sœur aînée de mon amie Naemi, mais j’étais trop grande pour être veillée et il n’aurait pas été correct de la priver d’office. Ses parents auraient refusé, de surcroît.
    
    Ana, bien qu’elle eût été toute au fait de l’importance de se rendre à la chapelle et d’y chanter des louanges, s’était sentie dévastée, terriblement meurtrie à l’idée de se retrouver seule en un pareil soir. Blessée que sa mère se soit davantage souciée des commères qui se gausseraient de son absence à l’église que de son état.
    
    — Je voulais tellement que ma mère reste avec moi….J’ai pleuré longtemps, une vraie fontaine !
    — Je puis comprendre. Est-ce pour cela que vous vous souvenez de cette nuitée ? À cause de vos larmes ?
    — Point, heureusement ! J’ignore pourquoi, peut-être parce que je m’étais lassée de pleurer à l’étage…Mais j’avais trouvé l’énergie de me lever et de m’asseoir devant la grande fenêtre de la pièce à vivre, m’enveloppant dans un châle. Le front collé à la vitre, je tentais d’apercevoir l’Etoile du Berger, ou quoique ce soit qui m’aurait distraite de ma triste mélancolie.
    
    Ne la trouvant pas, elle s’était réfugiée dans la lecture, se forçant en vain à chasser ses douloureuses pensées avec quelques contes qu’elle aimait. Mais chaque mot la ramenait à sa retraite solitaire. Aussi s’était-elle résignée, patientant la mort dans l’âme, les yeux hagards contemplant les flammes ronronnant dans la cheminée. Puis Morphée l’avait étreinte de ses bras apaisants, le bruissement des branches nues, le crissement de la neige l’accompagnant dans l’inconscience.
    
    Puis des coups doux sur la grande fenêtre à croisillons, faisant vibrer les carreaux ornés de fleurs de givre l’avaient rappelée à la réalité, la faisant sursauter et se redresser vivement. Elle avait alors tâtonné autour d’elle afin de trouver une chandelle proche.
    
    — Je n’avais pas peur. Nous avions l’habitude des vagabonds venant mander pain et vin, et je ne risquais rien tant que je gardais la porte close. Mais ce n’était pas un étranger que je découvris recouvert de flocons. Je m’en souviens encore si bien : elle avait son aube remontée jusqu’aux hanches, ses manches coincées dans sa ceinture…
    — C’était la jeune fille aux cheveux de feu, n’est-il pas ?
    — Tout juste !
    
    Linnea se tenait là, transie de froid, sans rien d’autre que ses vêtements sacerdotaux pour couvrir sa chair, le brasier de sa chevelure éteint sous une fine couche de neige, ses lèvres bleuâtres à la clarté de la flamme. Son souffle désordonné formait de petites nuées blanches qui s’estompaient dans l’air glacé.
    
    — A l’époque, elle était encore prêtresse novice. Cela signifie qu’elle devait faire ses preuves auprès d’un clerc ordonné avant de recevoir le sacrement définitif, précisa-t-elle en constatant l’air perplexe que revêtait le visage de Magdala. Et elle avait dû courir tout du long, de la chapelle à la maison, sans même prendre le temps de se couvrir pur que l’on ne remarque pas son absence.
    
    Naturellement, Ana lui avait proposé d’entrer se réchauffer près de l’âtre mais Linnea avait vigoureusement décliné l’invitation, avançant l’obligation d’au plus vite retourner à l’office. L’inquiétude, lui avait-elle avoué avec cette timidité qu’elle avait perdue avec l’âge, de savoir son élève souffrante et seule avait pris l’ascendance sur son désir de rester auprès des fidèles. Et elle s’alarmait tout autant de la voir accoudée au chambranle, offerte au vent glacé tandis qu’elle-même reniflait et était secouée de violents frissons.
    
    — Je m’étais sentie honorée d’un sentiment étranger, pleine d’admiration et d’affection pour mon professeur. Je crois que c’est cette nuit-là que nous sommes devenues intimes, de proches amies.
    
    Elle s’était sentie transcendée par cette exultation, renforcée par l’affliction que la solitude avait attisée, de se sentir aimée, heureuse à en mourir, prête à suivre aveuglément Linnea jusqu’au bout du monde. Car davantage que le recueil des Ecritures qu’elle lui avait offert, davantage que les biscuits à la cannelle emballés dans un carré de chiffon, Linnea l’avait comblée bien malgré elle d’une étrenne inestimable.
    
    — Elle m’a fait percevoir ce qu’il y avait de plus petit, de plus humble en moi. Par ce simple acte d’amitié, elle a influencé la future vocation qui naissait en moi. Devenir prêtresse non pas pour servir exclusivement le Très-Haut mais pour être le réconfort du moindre gravier croisant mon chemin.
    — Être disponible pour son prochain avant tout.., exhala Magdala d’une voix débordante de ravissement. Votre ambition est effrayante d’arduité, j’aurais si peur de me consacrer à pareil emploi, quand bien-même m’y serais-je offerte de mon plein gré !
    — N’est-ce pas pourtant ce que vous faites, en tant que Magdala ?
    — Il n’est égal de rester confinée au sein d’un sanctuaire à prier pour autrui et de se heurter de bonnes grâces aux horreurs du monde afin d’aider diligemment son prochain.
    
    Elle avait poussé un soupir lourd de dépit, tenant la comparaison entre leurs deux destins si différents. Le sien tourné vers sa seule personne, centré sur sa lignée, contraint, facile… Celui d’Ana plus épineux mais offert à la multitude de son plein gré. Recevoir sans donner, donner sans recevoir… Qui donc était le véritable monstre entre elles eux ? L’animal fougueux empli du désir de vire ? Ou la fleur délicate dont la vanité se délectait des barrières la tenant loin de tout ?
    
    — Vous aurez bien à souffrir, Ana. Mais je ne doute point que vous surmonterez chaque offense, chaque épreuve.
    — Est-ce le Très-Haut qui vous l’a dit ?
    — Vous posez trop de questions, s’amusa Magdala. Quoiqu’il en soit, je parviens quelque peu à me figurer la magnificence d’une si belle nuit. Cela témoigne de votre qualité de conteuse car d’imaginer, je n’ai guère l’habileté.
    — Pas même un peu ?
    — Je crains même en être dépourvue.
    — J’ai du mal à le concevoir, je ne sais ce que je ferais sans la mienne.
    
    Magdala avait glissé sa main dans la sienne, la gardant pressée avec tendresse comme pour témoigner de sa gratitude. Ana se laissa faire, répondant timidement à l’étreinte, un sourire serein flottant sur ses lèvres.
    

Texte publié par Yukino Yuri, 20 octobre 2020 à 12h49
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