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Tome 2, Chapitre 6 « Doftande pulvret - La poudre parfumée » Tome 2, Chapitre 6

L’unique campagne du sanctuaire, lovée dans son clocher roman, éclata de mille tonnerres dans le silence. Les verrous de la chapelle furent tirés, grinçant dans le silence. Le bourdon majestueux de la cathédrale de Lunthveit se faisait entendre au loin, sonnant la dixième heure du soir. Leurs voix traversaient les cimes et les bruyères, fendaient l’air pour se glisser jusqu’aux oreilles d’Ana. Un instant, elle suspendit son geste, abandonnant le sachet de son dans la bassine emplie de l’eau que l’on avait mis à sa disposition.

La joyeuse chorale des idiophones la rappelait à la fatigue que la curiosité, l’émotion avaient fait taire le temps d’une veillée. L’eau qui ruisselait sur ses joues, perlant de son menton et alourdissait ses cils accentuait davantage sa torpeur qui pesait sur ses yeux. L’épuisement d’une journée de marche, l’affaiblissement auquel ses menstruations soumettaient son corps, sans ce filtre exquis dont l’excitation pare les sens, se faisaient d’une lourdeur terrible que seul le repos saurait adoucir.

Ana, rinçant une dernière fois son visage défait de toute la crasse accumulée, avait étouffé un bâillement, crispant sa mâchoire afin de ne pas indisposer Magdala. Cette dernière néanmoins, toute à son miroir calé sur le plateau de sa commode, ne prêtait guère attention qu’à sa toilette. Elle poudrait sa chevelure avec parcimonie, de cette poudre irisée fine à l’œillet que les dames s’arrachaient à Lathium, la capitale -la reine Fleur de Pivoine elle-même en était friande, chuchotait-on à Lunthveit.

Défaite du voile qui reposait sur un porte-coiffe usé et modeste, ses cheveux retombaient en une cascatelle soyeuse de boucles chaudes, enrobant son visage candide comme la liqueur une amende décortiquée. Et à peine Ana eut-elle le privilège de contempler cette kyrielle de boucles impeccables que Magdala l’avait rabattue contre sa nuque, dévoilant la courbure délicate de sa gorge que la lueur tamisée du foyer rendait presque érotique, pour l’envelopper dans une bande de lin dont elle enrubanna son crâne. Elle l’entoura plusieurs fois pour fixer le bandeau, l’assurant à l’aide d’épingles qu’elle plantait avec dextérité dans le tissu. Coquetteries propres aux dames de nobles castes qui ne convenaient en rien à l’austérité ecclésiastiques, mais qui au demeurant lui seyait étrangement.

Était-ce l’aisance avec laquelle elle se parait de poudre qui trompait ainsi son jugement sur la possible inconvenance de pareils atours, ou était-ce parce qu’il s’agissait de Magdala ? Ana, tout en épongeant son visage avec un pan de son jupon ne sut que penser, ne parvenant à raisonner, son esprit engourdi par la fatigue ne la gratifiant que de la vision de cette nuque au grain délicat, sobrement caressée par la flamme ocre. Le mugissement qui avait soulevé ses entrailles à cette vue se fit plus violent qu’alors, tel un feu ronronnant dans le foyer à nouveau alimenté.

— N’en usez-vous jamais ? l’interrogea soudain Magdala. Ce n’est guère onéreux et si agréable à l’œil !

Ana réprima un gloussement dédaigneux face à pareille remarque, consciente qu’elle n’était imprégnée de mépris que dans son imagination et trahissait de la grande méconnaissance de la vestale sur la valeur des choses. Comment le lui reprocher, puisqu’au demeurant elle ne semblait jamais avoir eu besoin de se procurer quelques denrées que ce soit ?

Il persistait cependant que pareil cosmétique était un luxe qu’une femme de basse-extraction ne pouvait espérer compter parmi ses onguents. Et lorsqu’elle avait la chance de s’en procurer une mesure contre un mois de salaire, elle l’utilisait avec parcimonie pour les seules occasions qui méritaient qu’elle se pare et quitte la saleté de son quotidien. Bien souvent même, le petit pot de poudre parfumée se transmettait de mère et fille comme un héritage, surplombant en sentiments les biens offerts lorsque la fille quittait le foyer et prenait époux. Solveig, la mère d’Ana, avait elle-même eu cette intention de faire de son pot un cadeau de noces.

Ana grimaça en réalisant que jamais sa mère ne se verrait accordée ce plaisir, cette joie d’offrir à son aînée un trésor que seules les femmes peuvent estimer le jour où elle aurait unie sa vie à celle d’un jeune homme. Et c’était elle qui lui avait arraché ce futur heureux.

Sa poitrine s’était comprimée à cette idée comme un aveu honteux auquel elle seule aurait prêté l’oreille, un regret immense de ne pas avoir été cette fille parfaite que l’on lui demandait d’être. L’aurait-elle jamais été ?

Aux yeux de la multitude, qui chuchotaient sous cape sur son âme éprise de liberté, son appétit pour les romans, son originalité quand l’on ne disait pas « folie », aurait-elle un jour été une femme respectable ? Aux yeux de sa mère qui la voyait comme une révoltée rêveuse, aurait-elle été une fille parfaite ? Jamais.

— Non, jamais…

Elle s’était reprise dans l’instant en voyant le regard inquiet de Magdala, chassant ses sombres pensées de son esprit.

— Ma…mes cheveux sont trop secs, ce serait bien du gâchis que d’y appliquer de la poudre. Mais ma mère…

Elle déglutit. Evoquer sa mère lui coûtait. Elle s’était dressée contre elle, l’avait détestée de toute son âme, avait désiré la détruire, elle et ce mur d’incompréhension qui les séparait, avait juré de l’impressionner pour lui faire ravaler ses paroles…

Elle avait été sa rage, son ennemie… Alors pourquoi parler d’elle lui était si douloureux ?

— Ma mère en appliquait sur son visage pour Födelserna, lorsque nous allions tous à la messe. Elle mettait sa plus belle toilette, sa plus belle cape de fourrure…Sa natte était pleine de rubans, elle rayonnait au bras de mon père. C’était un avant-goût de la fête qui nous attendait.

Magdala s’était précipitée à ses côtés, une mèche rebelle s’échappant de sa coiffe de nuit retombant sur son front. Ses yeux étincelaient, hypnotisaient, emplis de curiosité.

— Dites m’en plus, je vous en prie !

— Je vous demande pardon ?

— Sur cette nuit, sur cette fête ! Sur votre mère ! Oh, moi qui n’ai plus la mienne, j’ai soif de me consoler en écoutant les récits de celles d’autrui. Et je n’ai jamais fêté Feu…Fö…Comment avez-vous dit ?

— Födelserna

— Je crains de ne jamais me souvenir de pareil nom… Il est si ardu à prononcer.

— C'est celui que nous donnons en patois Hiynöer, sans quoi son nom est Nåtalit. C’est déjà plus simple à retenir.

La vestale avait éclaté de rire en acquiesçant. La mèche brune échappée de son bonnet s’agitait vivement sur son front, ses joues rosirent sous la poudre blanche.

Ana en était décontenancée. Tombé le masque d’inébranlable contenance, Magdala était redevenue l’humaine jeune fille que le poids du voile écrasait. Elle ne put s’empêcher d’unir son rire au sien dans une intime communion, un court instant de bonheur. La vestale la regardait à présent avec cette étincelle complice, d’une amitié si naturelle qu’Ana sentit soudain ses tripes se crisper sous les assauts d’une amertume contrite. Elle avait laissé entrer dans le cœur solitaire de la vestale un vent nouveau, un espoir prématuré.

Mais l’aube viendrait. Et avec elle, les chimères de rêve s’évaporeraient, l’ivresse de cette soirée se dissiperait.

Il faudrait bien repartir. Elle ne pourrait rester à jamais auprès de la sainte, ni espérer un jour la revoir… L’imaginer sur le seuil de la chapelle, lui adressant un sourire qui condamne plus qu’il ne pardonne, la pétrifiait, la glaçait. L’affection qu’elle se félicitait offrir à la vestale revêtait un caractère cruel, impur. Elle se dévoilait à sa raison comme un crime dont la gravité lui apparaissait clairement.

— Quand tu partiras, elle sera seule au monde, lui soufflaient ses démons.

Si elle s’obstinait en cette voie, il lui faudrait prendre ses responsabilités.

— Comme il serait cruel de l’abandonner après avoir déséquilibré tout son univers.

Ses yeux s’envolèrent vers Magdala, si vivante dans cette pièce hantée par les spectres des anciennes porteuses du voile, si assoiffée d’émancipation qu’elle détonnait au milieu des meubles anciens, des draperies et des pierres silencieuses qui veillaient à la contenir en leur imposante présence, à la conserver ancrée dans ce sanctuaire de pureté comme un enfant tentant de maintenir sous les draps un chaton.

— Il te faudra prendre tes responsabilités.

Anna serra les poings, sa poitrine se soulevant avec assurance.

Oui, quitte à l’enlever, à l’arracher à son destin, elle assumerait sa faute.

Jusqu’à ce qu’aucun acte de contrition ne lui permette de se racheter.


Texte publié par Yukino Yuri, 16 octobre 2020 à 17h10
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