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Tome 2, Chapitre 5 « Vedergällning - Rétribution » Tome 2, Chapitre 5
D’un coup sec, les lames affutées des ciseaux de couture vinrent trancher la toile de lin immaculée. Sa couleur brute tirant sur le beige lui donnait un aspect sale dont aucune dame n’aurait voulu pour sa toilette.
    Magdala l’avait fendue en une entaille à peine plus longue qu’un pouce puis s’était saisie des deux extrémités, tirant vivement de chaque côté pour l’agrandir davantage. Le tissu écartelé émit un cri avant de se déchirer sur toute sa largeur. Ne restait à la vestale qu’un lambeau effilé qu’elle égalisait avec précision.
    
    Ana, assise auprès de Magdala penchée consciencieusement sur son ouvrage, contemplait sa main experte découper à la lueur de la chandelle de fins échantillons, la flamme vacillante éclairant avec chaleur le profil blanc de la vestale, la cascade de boucles châtaignes qui s’extirpait de sa coiffe et dévalait sur ses épaules, les pans brodés de son voile se mêlant à la toile, s’y confondant comme satisfecit de l’impeccable reproduction.
    
    Son amulette pourpre reposait auprès du coupon lui étant destiné. Ana ne put s’empêcher de s’en sentir rassurée, soulagée de constater son bien aussi proche, juste à sa portée. Il avait gagné à présent une valeur affective bien supérieure à celle qu’il possédait naguère, bien plus précieuse, plus noble qu’aucune autre. Car bientôt, il serait marqué par l’empreinte de Magdala comme témoignage de sa légitimité sacerdotale. Tel un anneau qui unit deux êtres, Ana se sentait par ce coupon unie à Magdala par des liens intimes, sacrés. Un seul regard sur son amulette, une caresse des lèvres chastes de la vestale suffisaient à lui conférer une valeur sacrale et Ana tâchait d’observer du plus profond de son être une déférente attitude à l’égard de son hôtesse.
    
    Il n’était guère question de faire montre de fierté, d’orgueil, d’indiscrétion. Tout son esprit s’inclinait face à cet honneur dont le divin, par l’intermédiaire de sa vestale, lui faisait la grâce. Sa seule présence aux côtés de Magdala était une faveur par trop délicieuse pour sa misérable personne.
    
     La vestale avait étouffé un gloussement derrière sa longue manche de soie, ses yeux submergés de mille rires éparpillés en constatant l’air surpris qui soudain s’était peint sur le visage de sa commensale alors qu’elle avait défait de son écrin de bois verni une aiguille minuscule, celle-là même qu’elle utilisait lors du rituel de rétribution.
    
    — Je suis navrée, s’excusa Magdala. Il n’est point charitable de ma part d’ainsi rire de vous.
    
    Ses joues étaient brûlantes de honte, se dérobant heureusement à la faible flamme des candélabres.
    
    — Nos aiguilles ne sont pas si petites, ni si fines, lui apprit Ana comme pour justifier sa surprise.
    — Vrai ?
    — Oui. Elles font au moins la taille d’un petit doigt en longueur, semblent plus robustes. La vôtre…me fait penser à une cuillère de poupée que l’on aurait aiguisée puis dont on aurait évidé le cuilleron pour en faire un chas.
    
    Un rire, plus franc cette fois tandis qu’elle glissait dans le chas le fil torsadé qu’elle avait extrait de la même boîte que l’aiguille. Elle en avait tiré une respectable longueur qu’elle rompit d’un coup de dents –une vilaine habitude, elle le savait-, encordant les deux extrémités en un nœud solide. Puis s’emparant de la longue tige en métal, elle lui faisait faire des va-et-vient d’un geste adroit, dessinant du bout aiguisé des croix que le fil blanc frappait sur l’étoffe écrue, la fixant pour la pérennité à son nouveau support de carmin.
    
    Ana avait détourné les yeux, jugeant inapproprié de sa part d’examiner l’ouvrage sacré comme il aurait été sacrilège d’épier à la dérobée la Sainte Cène, davantage tandis qu’elle réalisait que ce sacrement préservé de la malice des Hommes surplombait en pureté tout autre. Elle craignait que sa mémoire n’enregistre jusqu’aux mouvements de l’aiguille, s’effarait à l’idée qu’un jour elle puisse s’abaisser à les copier en ayant de bien mauvaises intentions. Elle se savait intègre à l’instant, loyale à Magdala….Mais le demeurerait-elle à l’avenir, lorsque de la vie elle aurait eu à subir les meurtrissures ? Elle répugnait cette possible trahison comme elle haïrait sa main de salir le nom de Magdala. Elle, une Magdala de théâtre faisant commerce d’objets sacrés auprès des postulantes ? Jamais !
    
    — Rien ne vous empêche d’assouvir votre curiosité si vous le désirez, avait tranché sa partenaire de veillée qui sans doute confondait sa brave résolution avec une tentative maladroite de feindre le désintérêt. Il est certes vrai que les yeux du monde se doivent de se tenir à l’écart du cérémonial…Mais ce ne sont que les vôtres, purs, loin de toutes les bassesses de l’esprit et je pense que le Ciel saura me pardonner cette inconduite. Comment vous accablez de surcroît de votre soif d’apprendre puisque demeure vôtre ce palladium ? Il est bien naturel de vous enquérir de l’avancée et la qualité de mon ouvrage.
    — Ce serait sacrilège que de faire cela.
    — Pourquoi donc, puisque je vous donne ma bénédiction ?
    — Eh bien...
    
    Ana, prise de court, semblait chercher ses mots, des mots qui exprimeraient avec justesse le cas de conscience qui l’habitait.
    
    — Epier un sacramental est fort immoral, un terrible péché. Un individu de ma nature ne devrait avoir pareille idée en tête.
    — Un individu de votre nature, dites-vous ?
    
    Magdala avait quitté ses points des yeux, plongeant dans ceux d’Ana des iris pleins d’une authentique curiosité. L’améthyste se diluait dans l’eau claire de nouveau.
    
    — Nous…Vous et moi n’appartenons guère au même monde !
    
    Elle avait baissé les yeux, se dérobant à l’ivresse violette, confuse, arrachant les peaux mortes autour de ses ongles sales.
    
    — Je crains de ne point parvenir à démêler le fond de vos propos.
    
    Nouant le fil de couture, elle retira l’excédent du chas, fixant son interlocutrice avec pour seul désir d’obtenir d’elle une confession qui lui permettrait de saisir toute l’agitation qui la tourmentait.
    
    Si elle désignait par « monde » leurs univers respectifs, alors il était bien étrange que cette réalité étonne tant Ana, alors que les heures s’écoulaient et lui permettaient d’à loisir considérer l’abîme qui séparait leurs deux existences.
    Elle, l’étrangère vagabonde venait d’un monde de forêt à la couleur changeante, d’air capricieux, de saisons rythmant sa vie comme les prières scandaient la sienne religieusement rangée, s’écoulant dans un désordre de coton, d’ouvrages soignés, d’encens et de chandelles. Ana était une fleur sauvage plantée dans un terreau vicié, dans un jardin empli de mauvaises herbes tandis qu’elle, la précieuse, la fragile Magdala n’avait connu qu’un carré de terre d’une propreté sans pareille. Soignée, choyée. Chacune des postulantes rencontrées, avec leurs révérences, leur humilité exacerbée, leur ferveur pieuse qui transpirait dans chaque geste, chaque regard l’avaient rappelée à cette réalité qu’elle ne pouvait ignorer. Elle était Magdala, dernière représentante de sa lignée, descendante de Mariam de Magdala, porteuse de la relique sacrée de l’une des plus emblématiques saintes de sa confession. Toute sa vie était vouée à son Seigneur et Roi au ciel et à l’office dont Il l’avait chargée.
    
    Comment, alors ? Comment cette voyageuse en quelques mots avait-elle brisé cette barrière d’indifférence que des années d’enseignements religieux avaient érigée dans son cœur ? Pourquoi en cette veillée ne se sentait-elle plus différente auprès d’Ana ?
    
    — Vous êtes…Magdala ! s’écria Ana dans un éclat de voix, ses iris brûlants d’adoration plantés sur la vestale interdite. Ce sur quoi vous posez les yeux est sacré, vous êtes le plus pur instrument du Très-Haut. Une sainte en tout point ! Qui suis-je…Qui suis-je pour oser souiller de ma curiosité un rituel d’une grande importance pour les prêtresses et postulantes ?
    — Une sainte… ?
    
    Magdala s’était levée dans un bruissement de soie, contournant son plan de travail pour se présenter devant Ana que l’appréhension d’avoir offensé son hôtesse forçait à garder la tête basse, ses poings crispés sur son tablier.
    
    — Pardonnez-moi si ma question vous semble inélégante mais je me sens prise d’un tel élan d’indiscrétion que je ne puis m’empêcher de vous la présenter.
    
    Elle s’était agenouillée aux pieds d’Ana, enlaçant ses doigts dans les siens. Ana fut mortifiée de constater ses mains calleuses et sales dans celles, tendres et poudrées, de Magdala. Elle les avait lovées dans son giron, l’empêchant de quitter son siège.
    
    — L’arbre que le jardinier soigne et qui fleurit, ploie sous le poids des fruits est-il en vos contrées considéré comme sacré ?
    — Pourquoi le serait-il ? Il fait ce pour quoi il a été planté.
    — Dans ce cas, pourquoi mériterai-je d’être considérée comme une sainte ?
    — Mais parce que vous êtes la porteuse du voile !
    
    Les iris de Magdala la fixaient avec intensité, emplis de ces chimères hésitantes qui ne les quittaient jamais vraiment.
    
    — Suis-je la sainte que l’on me fait croire à force de persuasion ?
    — Min Däm ?
    — Je fais ce pour quoi l’on m’a mise au monde, rien de plus. L’honneur, le devoir, la piété filiale…Ce n’est guère que pour cela que l’on m’honore et me sanctifie avant d’avoir reçu la gloire au Ciel. Ceux dont l’existence est animée de nobles sentiments sont-ils tous sanctifiés par la multitude ?
    — Point, je me dois de vous l’avouer.
    — Vous voyez ? Il n’y a guère de fondement à mon statut de sainte. Si ce n’est cette relique.
    
    Elle avait religieusement caressé le voile qui encadrait son visage juvénile. Puis sans prévenir, sa longue manche de soie avait fendu l’air dans un froissement élégant, effleurant la joue sale d’Ana pour rabattre sur sa chevelure dorée la longue toile brute qui demeurait sur la table, l’ajustant sur sa tête. Les rires amusés de Magdala, tels une brise marine, enveloppaient Ana, l’empourpraient, l’embarrassaient, la fascinaient.
    
    — Désormais, Ana avait levé les yeux vers la vestale dont le visage blanc demeurait proche –trop sans doute ?- du sien, nous sommes d’un semblable monde et d’une semblable nature.
    
    Ana, dans les yeux de Magdala, aperçut furtivement sa silhouette ainsi parée, coiffée comme ces icônes religieuses devant lesquelles elle s’inclinait.
    
    Magdala avait raison : la frontière entre leurs deux univers s’était floutée. Comme l’encre dans l’eau claire s’était diluée.
    

Texte publié par Yukino Yuri, 14 octobre 2020 à 18h50
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