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Tome 2, Chapitre 4 « Graven - Le tombeau » Tome 2, Chapitre 4
La myrra avait saisi Linnea à la gorge comme autant de lames dressées contre l’intruse impure en ces lieux. Les pans de tissus s'étaient rabattus dans son dos, l’emprisonnant au cœur du sanctuaire des Magdala. Elle crut un instant, étourdie par l’encens, ouïr les murmures réprobateurs des âmes qui reposaient dans cette éternelle demeure.
    
    Elle s’était figée, signée maladroitement sous les regards inquisiteurs. Des dizaines de visages à l’expression sage, encadrés par la blancheur du voile qui ornait chacun de leur crâne, leurs yeux sévèrement fixés sur elle observaient silencieusement, proprement alignées sur de hautes étagères fixées sur chaque pan de mur, encerclant les deux religieuses telles des sentinelles. Sur le mur auquel le vestibule faisait face, une large tapisserie était fixée à des crochets ouvragés, retombant avec rigidité contre les pierres glacées, sur laquelle la généalogie des porteuses du voile se livrait sous des points serrés.
    
    Linnea restait abasourdie en détaillant l’ouvrage titanesque, estomaquée d’y constater tant de noms, tant de femmes alors qu’il n’était guère achevé –il prenait fin avec le nom de l’actuelle Magdala. Tant de Magdala asservies et qui du devoir n’avaient été libérées qu’à l’heure de leur mort, tant d’êtres dont l’individualité avait été retirée, tant de prénoms effacés, déracinés par la tradition, au nom du devoir et de la volonté divine. L’air lui manquait et elle dut s’agripper aux bords larges du bénitier à sa gauche pour ne pas tomber à genoux face à cet épouvantable témoignage de douleurs passées.
    
    Magdala s’était glissée devant elle, avait plongé ses mains dans l’eau glacée pour les y laver soigneusement puis les portant à ses lèvres, elle s’était rincée la bouche. Le clapotis de l’eau bénite accompagnait joyeusement ses gestes mesurés, renforçant la compassion qui naissait en Linnea et qui était toute dirigée vers la frêle silhouette que le poids du voile semblait affaiblir bien davantage que celui de la Nature. Elle ne faisait qu’enfler tandis qu’elle réalisait le fardeau qui, à l’image d’un cierge allumé dans l’obscurité du passé, se passait de mère en fille le plus simplement du monde comme seul témoin de leur existence.
    
    — N’omettez point, ma Mère, de purifier vos mains et votre corps. Sans cela, vous ne serez guère seyante devant mes mères.
    
    Linnea obéissait sans réfléchir, avalant religieusement l’eau consacrée qui lui glaçait les entrailles.
    
    Au-dehors, raisonnait-elle gravement, pareille cruauté n’aurait subsistée sans que la rébellion et l’opposition ne l’emportent sur la tradition. Le monde et ses mœurs étaient ainsi faits, sans cesse mouvants selon les besoins et les doléances du peuple. Au prix de quels efforts, de quelles atrocités avait-on préservé cette assemblée, ce trésor de l’Eglise ? Linnea, à nouveau, avait levé les yeux vers les innombrables figures de bois qui demeuraient figées en leur cérémonieuse expression. La gorge nouée, elle tentait en vain de retrouver son souffle, étouffée par l’encens, étranglée par l’effroi.
    
    Comment avons-nous pu en arriver là ? s’interrogeait sa raison tandis que son esprit hurlait contre cet héritage macabre. Très-Haut, comme la douce vestale qu’elle avait à l'époque idolâtrée devait souffrir derrière son sourire ! Quelle croix portait-t-elle sur ses épaules ?
    Il lui semblait à présent que les iris de verre étaient prompts à verser des larmes amères, leur bouche crispée afin de contenir des cris de détresse. Linnea, étranglée par l’affliction qui lui compressait le cœur, porta la main à sa croix, l’agrippant comme s’il eut été un rocher l’empêchant de sombrer dans le désespoir.
    
    — Ma mère se nommait Sina de Lunthveit avant de devenir Magdala. Elle repose en ces lieux, murmura Magdala tout en rallumant les cierges qui s’étaient éteints. Ses cendres demeurent auprès de nos vénérables mères.
    
    Elle avait réajusté avec attention la couronne de perles et de rubans qui ornait le front d’une madone solitaire, reposant avec distinction sur le maître-autel qui trônait au cœur de la salle ; corrigé avec affection les plis de son voile brodé. Linnea en conclut qu’il s’agissait de l’urne funéraire de celle pour laquelle elle était venue jusqu’ici. Son visage, qui la couvait d’un regard doux comme l’aurait fait une vieille amie, si familier ne put que la conforter dans cette idée : Magdala était bel et bien morte. Cette réalité de laquelle elle ne pouvait se dérober, qui exilait de son esprit l’espoir irrationnel, ce déni de la mort qui se tient loin du regard et à laquelle l’on ne croit qu’en la constatant, la fit chanceler. Elle se sentait submergée par un flot d’immense tristesse, transpercée par la douleur comme un pieu enfoncé dans sa chair.
    
    Un regret incommensurable lui soulevait le cœur. L’image de la vestale lui souriant avec plus de bonté que quiconque, à jamais encrée dans sa mémoire, la rappelait douloureusement à l’aveugle affection qu’elle lui avait vouée et au besoin insatiable de s’accrocher à elle. Y renoncer lui coûtait énormément et la laissait terriblement amère.
    
    Magdala s’était agenouillée, sa longue robe se déployant sur les pierres pour former autour d’elle un océan de soie. Elle s’était ensuite profondément inclinée, posant son front sur le sol et, les paumes croisées sur sa poitrine, psalmodiait mélodieusement une prière que Linnea, se prosternant à son tour, reprit en chœur, plus morte que vive.
    Puis avec une aisance trahissant l’ordinaire du geste, Magdala s’était redressée, les mains jointes dans une attitude de profond recueillement. La lueur des bougies se consumant donnait à son profil en prière un caractère divin, une légitimité à son rang d’icône.
    
     L’encens s’était frugalement mêlé à la brise nocturne, se dissipant légèrement lorsque Magdala abandonna le temple de sa spirituelle retraite, émergea du puits de dévotion dans lequel elle s’était immergée toute entière, demeurant un instant les yeux levés vers la figure maternelle qui la dominait de toute sa hauteur. Puis se relevant avec aisance, elle arrangea sa toilette et s’immobilisa sur le seuil du sanctuaire, comme si elle hésitait à se retirer.
    
    — Ma Mère.
    
    Linnea s’était retournée, abandonnant ses prières.
    
    — Souhaitez-vous demeurer en notre modeste sanctuaire quelques temps encore ?
    — J’en serai bien aise, Min Däm.
    — À votre guise, ma Mère. Si quelques troubles viennent à perturber votre cœur, n’hésitez point à venir me trouver.
    
    Et ponctuant son invitation par un sourire aimable, Magdala s’était dérobée par-delà les tentures.
    
     — Comment puis-je vous exprimer ma reconnaissance, Däm Sina ? Car je me permets de croire que vous préférez que je m’adresse à vous ainsi, plutôt qu’en vous nommant « Magdala ». Que puis-je dire, quelle prière puis-je vous adresser, moi la modeste voyageuse aux cheveux de feu ? Qui suis-je devant vous ?
    
    Les mots lui manquaient.
    
    Pourtant, elle savait prier. L’on lui avait enseigné dès ses premiers mots les psaumes d’adoration et d’adjuration indispensables au croyant et pas une soirée ne se passait sans qu’elle ne sollicite les cieux à la lueur des bougies de l’autel familial. Sa mère auprès d’elle la couvait du regard, l’encourageait tandis qu’elle récitait avec la fièvre propre aux enfants les formules apprises par cœur. Elle assurait croire en des choses dont la complexité la dépassait, sanctifiait une madone conçue sans péché sans s’interroger sur le bien-fondé de ce culte.
    
    En revanche, s’adresser au Très-Haut avec ses propres mots, que ce soit pour faire acte de contrition ou de gratitude, lui était chose impossible. Elle n’avait, pour ainsi dire, aucune prédisposition pour le lyrisme spontané, ni assez d’imagination pour faire montre d’une illusoire éloquence. L’on lui attribuait des sermons d’une grande finesse et forts d’un enseignement ne pouvant qu’élever les âmes, mais elle ne faisait que se préparer en amont, retirait ainsi toute la spontanéité de son analyse des Textes. Elle ne cherchait guère à acquérir cette poésie qui lui faisait défaut. Au contraire, elle exécrait les personnalités promptes aux grands discours –Ana, dans sa prime jeunesse, l’exaspérait avec ses grandes envolées romantiques- et se satisfaisait de la sobriété de son esprit.
    
    Néanmoins… Avait-elle besoin de se montrer éloquente en cet instant ? Avait-elle besoin de réfléchir quand son cœur se consumait de gratitude, lui ouvrant la voie vers le puits d’amour creusé en son âme là où ses prières n’allaient plus, demeurant sur le rebord asséché par la banalité que revêtait le recueillement ? Car le recueillement, à présent qu’il était part entière de son emploi, était banal. Mais ce n’était guère cela. Ce n’était pas ce simple recueillement dont elle devait s’acquitter chaque jour. Elle n’avait qu’à parler. Parler comme elle parlait avec Ana, avec Abel, avec sa mère qui était aux cieux, avec tous les êtres de la Terre. Simplement.
    
    — Je suis tellement désolée.
    
    Les mots s’étaient glissés d’eux-mêmes sur ses lèvres.
    
    — Je suis désolée que vous ayez vécu entre ces quatre murs, arrachée à votre identité, effacée des mémoires. Si j’avais su…Très-Haut, qu’aurai-je fait ? Vous enlevez ?
    
    Un rire étranglé lui échappa. Elle n’en aurait été capable.
    
    — Däm Sina, vous… Vous avez été un vent de réconfort quand j’étais au plus mal, la mort dans l’âme tandis que j’imaginais ma tendre mère agoniser seule. Vos quelques mots, vos simples attentions…J’avais l’impression que vous effaciez mes remords de mon cœur, que vous me laviez de mes péchés.
    
    Une chaleur ardente la submergeait, son âme débordait d’allégresse, sa poitrine se serrant dans une tendre douleur. Une extatique sensation d’être soudain proche, si proche de la précédente Magdala lui soulevait le cœur d’une félicité telle qu’elle se crut aux portes du Ciel.
    
    — Je vous remercie, souffla-t-elle tandis qu’elle sentait ses yeux s’embuer. Pour cette vie que vous m’avez offerte par votre dévouement, par votre sacrifice pour la multitude. Pour ce bonheur quotidien, pour tous les élèves que j’ai pu instruire. Pour Ana. Sans vous, je n’aurai jamais eu l’honneur de la rencontrer. Merci pour tout cela.
    
    Le poids de ses regrets, les innombrables remerciements qui lui brûlaient les lèvres, l’espoir sincère que l’âme de chaque porteuse du voile ait été accueillie dans l’au-delà, elle les déposait au pied de l’autel comme une ultime offrande.
    
    — Que le Ciel soit toujours avec vous, murmura-t-elle avec transport, s’inclinant jusqu’à ce que le dallage rencontre son front.
    
    Quelque chose au fond de sa poitrine, peut-être cette voix divine qui dans la méditation animée par l’amour s’adresse clairement aux plus dévouées, lui assura que sa prière était parvenue jusqu’à sa destinataire.
    

Texte publié par Yukino Yuri, 12 octobre 2020 à 01h56
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