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Tome 2, Chapitre 3 « Överträdelse - Transgression » Tome 2, Chapitre 3
Le souper s’était révélé plus copieux qu’Ana aurait pu le croire en s’installant à la modeste table.
    
    Magdala observait la règle monastique de Saint Bernt qui imposait deux plats différents, un met sucré, du pain blanc ainsi qu’une demi-pinte de vin par repas. Cela faisait si longtemps qu’elle n’avait guère mangé ainsi, se satisfaisant des maigres prises de la chasse et de quelques racines bouillies. Elle savourait de fait la soupe de pois à chaque lampée, n’ayant ni la prétention, ni l’envie de la bouder pour garder contenance ; se resservait d’une portion de galette de maïs aux épinards tandis que Linnea s’entretenait fiévreusement –singulière insatiabilité peu conforme à son caractère- avec Magdala. Cette dernière, sans se défaire de son Swalüet littéraire qu’elle avait uniquement appris dans les livres, consentait joyeusement à enrichir la conversation, échangeant à loisir sur l’entretien du sanctuaire et divers sujets liés au culte, non sans omettre de soigner ses hôtes, remplissant chaque coupe vide avec la particulière attention d’une maîtresse de maison parfaite. Ana, tout en prêtant une oreille vigilante à leur entretien, jetait de temps à autres des regards attentifs à leur hôtesse : elle avait un maintien impeccable, des manières féminines qui ne tombaient jamais dans la minauderie, une aura de douce affabilité qui semblait couvrir de son voile le monde de teintes douces.
    
    Magdala s’était approchée, lui avait servi une tantième fois du vin tout en lui adressant un souris lumineux puis avait déposé la coupe dans ses mains, effleurant sa peau couverte de poussière. Ana perçut dans le rictus agréable une furtive ombre de malice qui la fit s’empourprer.
    
    — Min Däm, qu’est-il advenu de votre mère ?
    
    Magdala s’était figée, le vin dans la cruche qu’elle tenait remua légèrement alors qu’elle sursautait de surprise. Linnea en revanche semblait sereine, maîtresse d’elle-même. Sa voix certes avait manqué de son assurance habituelle, dévoilant le trouble qui l’habitait, néanmoins rien dans sa posture ne le laissait présager. Ses iris fixaient Magdala avec une attention aiguisée, désireuse d’obtenir de la vestale des réponses claires et satisfaisantes, comme cela le lui avait été promis.
    
    Son élève, la coupe suspendue à ses lèvres, fut interloquée par cette prestance féroce, écrasante que Linnea n’avait jamais adoptée devant elle, prenant presque en pitié Magdala qui s’était rassise les lèvres pincées, contenant ses émotions.
    
    — Voilà donc le sujet duquel vous désiriez vous entretenir avec moi, lâcha la vestale dans un soupir, sa main froissant l’ourlet de son voile dans un tic nerveux. Bien que je sois d’une mortifiante naïveté, je me dois d’admettre avoir subodoré cette question dès lors où je vous ai distinguée à travers les flammes des chandelles. Votre accent et votre chevelure de feu se font garants de votre identité.
    — Alors…Vous vous souvenez de la jeune voyageuse…
    
    Le ton de Linnea s’était fait plus doux que le miel, empreint de nostalgie.
    
    — Je n’ai de vous que de vagues réminiscences, avoua piteusement Magdala. J’ai eu soin de conserver dans mon cœur votre élocution tranchante et l’odeur glacée dont vos vêtements étaient empreints. Ils sont autant de souvenirs d’un doux temps révolu.
    — Vous voulez dire…
    — Ma vénérable mère a observé avec dévotion et piété son office jusqu’à ce qu’il convienne de m’en incomber, le plus naturellement du monde. Le Très-Haut ne l’a guère faite souffrir. Les portes de l'Éternel lui étaient ouvertes, à ne guère en douter.
    
    Linnea sentit une part de son cœur mourir avec ses espoirs. Ainsi, il était trop tard ? Elle avait trop attendu ? se morigénait-elle tandis qu’un voile passait sur ses yeux. Un étau lui enserrait la gorge.
    
    — Vous souhaitiez la revoir ?
    — Si fait, articula Linnea.
    — J’en suis bien attristée…
    
    Magdala avait posé une main compatissante sur l’épaule de Linnea, d’un geste si empreint de douceur que l’espace d’un instant, Ana crut contempler une image pieuse. Ses iris lavandes luisaient de fierté tandis qu’elle évoquait sa génitrice, de ce même orgueil qui émanait d’elle en chacun de ses mouvements, aussi altruistes, aussi simples soient-ils. Un trouble douloureux la dévorait, rivalisant avec la tristesse qu’elle ressentait pour Linnea, en considérant le gouffre qui séparait leurs deux natures. Et qui, face à pareille femme, aurait pu lui reprocher de se sentir d’une mortelle insignifiance ?
    
    La vestale s’était levée, invitant ses commensales à la suivre d’un élégant mouvement de la main. Sa longue manche de soie ressemblait à une volute de fumée issue d’un rêve, avant de venir se rabattre sévèrement contre sa chasuble. Le cloitre qu’elle traversait d’un pas alangui semblait se plaire à laisser la brise nocturne l’envahir, portant mille parfums, mille chimères qui susurraient à son oreille qu’au-delà de ces murs, le monde s’épanouissait.
    Ana se sentait oppressée dans le déambulatoire, étourdie par les effluves des herbes s’endormant et de l’encens épicé –de la myrra reconnut son odorat, dont l’on embaumait églises et sanctuaires. N’y avait-il aucun endroit où il était possible de voir le ciel ? maugréait-elle en jetant une œillade désapprobatrice au treillage duquel pendaient les fleurs de glycines.
    
    Le cloitre menait du foyer jusqu’au seuil d’une antichambre que des draperies de pourpre et d’or dérobaient. Une faible lueur, timide tenture ocre oscillant sur la pierre, s’étirait sur le sol, s’échappant à travers les rideaux, soulignant grossièrement les traits réguliers de Magdala dans l’obscurité.
    Celle-ci, ses doigts crispés sur le tissu cramoisi, avait fait volte-face, ses iris suspendus au visage de Linnea avec une telle solennité que la prêtresse se raidit.
    
    Personne, en dehors des Magdala, ne pouvait se targuer être digne de pénétrer par-delà le seuil. Personne ne pouvait voir, s’enfoncer au cœur de l’existence des gardiennes du voile, souiller le sanctuaire abritant la racine de leur culte. C’était un tabou ayant survécu des siècles durant. Elle en était consciente, consciente de transgresser un interdit, de déroger à la règle. Néanmoins, Magdala estimait qu’il était de son devoir que de divulguer à Linnea l’existence du mausolée dissimulé. Un vent de révolte balayait au loin la soumission, l’obéissance de son cœur. Par piété filiale, par amour. Pour que son honorable mère et toutes celles qui l’avaient précédée demeurent dans les prières d’autrui même après sa mort, elle était prête à transgresser les dogmes. Linnea serait son outil, le parchemin sur lequel elle marquerait à l’encre délateur sa honteuse confession. Et son élève, la main qui la sauverait de sa destinée.
    
    Ses ongles s’étaient plantés dans le galon frisant les draperies de velours en constatant l’ignominie de son projet, la bassesse à laquelle elle se soumettait volontiers. Que toutes ses ancêtres lui en soient témoins ! Son salut était à jamais perdu. En cette chaude soirée de Quintiliera, elle contrait le destin, transportée par le souvenir de sa tendre mère, inspirée par son sourire, sa voix rassurante, son regard plein d’amour pour elle. Elle repoussa avec cérémonie les draperies, dévoilant le porche dans une muette invitation à pénétrer dans la dernière demeure de ses ancêtres.
    
    Ana n’y répondit pas.
    En retrait dans le cloitre, se faisant aussi discrète que possible, elle considérait le visage de Linnea qui, débordant d’émotion, étai transfiguré de piété et d’espoir. Linnea méritait d’entrer dans ce sanctuaire-ci, pas elle. Linnea avait par trop attendu, espéré cet instant. Elle avait dédié ses plus quotidiennes prières à ces retrouvailles…Comment Ana, en toute sanité d’esprit, aurait pu laisser sa curiosité s’en méler, se repaitre à loisir alors que Linnea n’aspirait qu’au bonheur des retrouvailles ? En outre, elle ne se sentait guère d’aise à l’idée de visiter une femme qu’elle n’avait jamais connue.
    
    Elle adressa en revanche un sourire encourageant à son ainée, lui demandant dans le secret de son cœur d’enfin accomplir ce pour quoi elle avait voyagé jusqu’ici. Juste cette dernière grâce, avant que le périple ne prenne fin.
    À la demande de Magdala, Linnea avait abandonné ses sandales avant de pénétrer dans le sanctuaire qui, étant un lieu sacré pour les Magdala, imposait les mêmes règles que les localités saintes et ne saurait être sali par des semelles impies. Puis elle avait emboité le pas à la vestale solennellement, rabattant sur son passage les lourdes draperies pourpres.
    
    Le velours, dans un froissement, retomba sur l’ouverture en ogive, abandonnant Ana aux ténèbres réconfortantes.
    
    

Texte publié par Yukino Yuri, 10 octobre 2020 à 11h00
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