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Tome 2, Chapitre 2 « Löfte- Serment » Tome 2, Chapitre 2
Berrättelsüet om snölandjä, Les contes du pays de la neige.
    Elle avait appris à lire avec ces récits d’antan, ces légendes de sa contrée et ne s’étonnait plus guère de découvrir ces histoires orales traduites dans d’autres patois et même en Swalüet. C’était là le morceau de bravoure dont les habitants du nord s’enorgueillissaient, leur apport à la littérature du pays que nombre d’enfants appréciaient et connaissaient par cœur.
    
    Cet exemplaire, bien qu’ayant bénéficié d’une plume aguerrie et de pinceaux habiles, lui semblait cependant fort incomplet, voire raccourci. L’épaisseur du volume était réduite de moitié. Néanmoins, la table des matières paginée en fin d’ouvrage dévoilait qu’il s’agissait pourtant d’une édition complète que la main de l’Homme avait démembrée pour ne lui laisser que quelques heureux textes.
    
    Était-ce Magdala elle-même qui, soucieuse de ne s’instruire que de saines lectures, s’était évertuée à rayer de la liste les titres dépourvu d’élévation ? Ou était-ce un clerc –un possible tuteur ?- désireux de la garder ignorante des anciens cultes, des questions épineuses de la caste, de la place de chacun et du rapport au corps.
    
    Il est vrai que Les contes du pays de la neige avaient longtemps indigné les fidèles les plus pieux qui pointaient fréquemment du doigt l’utilisation de fictions immorales plutôt que les Textes Saints pour former les enfants à la lecture. Les prêtres alors avaient adapté l’apprentissage en ne sélectionnant que des contes religieusement éthiques, laissant le loisir aux élèves d’ensuite découvrir par eux-mêmes les autres récits jugés plus délicats.
    
    Solveig, la mère d’Ana, ne pouvait s’empêcher de renifler de mépris lorsqu’elle surprenait sa fille plongée dans cet ouvrage controversé et vouer aux contes les plus dépréciés par la communauté un intérêt tout particulier.
    Encore aujourd’hui, Ana se replongeait volontiers dans Pizzicato – récit de deux sœurs si fusionnelles que cela cause leur perte- ou La danseuse –son incontestable favori- qui faisait l’éloge des métiers artistiques. La morale en était édifiante malgré leurs thèmes peu conventionnels. Mais malheureusement, dans ce superbe exemplaire, ces contes-là avaient été sans vergogne arrachés. Et seuls les titres raturés dans la table des matières rappelaient leur présence comme autant de vestiges d’un passé oublié.
    
     Les voix qui résonnèrent dans la pièce de vie voisine firent se figer Ana dans un sursaut incontrôlé, son cœur tambourinant dans sa poitrine, ses oreilles aux aguets. Elle retint sa respiration, craignant que son souffle ne trahisse sa présence proscrite en ces lieux.
    
    Linnea s’était elle-même redressée, ses yeux rivés sur le battant menant au foyer, mordant sa lèvre charnue dans l’intention de contenir l’effroi qui lui dévorait les entrailles. Un frisson d’horreur parcourut sa chair alors qu’elle s’imaginait les peines qu’elles encouraient si l’on les découvrait ici. Soit c’était la prison à vie, soit la peine de mort. Linnea ne pouvait imaginer plus maigre châtiment pour leur crime.
    
    La poignée pivota, le pêne se retira lentement de la gâche. Les deux nordiques, les iris braqués sur la porte, se raidirent. Linnea avait porté sa main à sa croix. Les poings d’Ana se crispèrent sur les draps. Et alors que le battant s’était déplacé, laissant entrevoir dans l’interstice la main halée d’un homme fermement agrippée à la poignée, Magdala était parvenue à décourager son invité d’entrer.
    
    — Il n’est point courtois de votre part d’ainsi vous imposer dans ma cellule. Ne puis-je donc avoir aucune intimité ?
    
    L’inconnu avait obtempéré sans contester, flattant d’une voix doucereuse la vestale comme s’ils eussent été mari et femme. Le monstre de terreur qui dévorait les entrailles d’Ana redoubla de violence, s’acharna davantage. Ses dents néanmoins n’étaient plus muées par la peur mais par une curieuse convoitise, une envie qui lui était encore méconnue.
    
    L’ouverture s’était réduite pour disparaitre finalement, plongeant de nouveau la chambre dans la pénombre. Le bruit de la conversation s’amenuisait pour enfin s’évanouir. Puis le silence assourdissant que ni Linnea, ni Ana n’osaient rompre. Un seul souffle leur paraissait par trop traitre pour oser s’abandonner au soupir soulagé. Le silence qui s’installa alors sembla durer une éternité, à peine troublé par le tintement des couverts, le bruissement d’une robe de soie sur le dallage.
    
    Enfin, le vantail gémit sur ses gonds usés, laissant se dérouler dans la pièce un long tapis de lumière qui épousait chaque fissure, chaque rayure et sur lequel se découpait nettement la gracile silhouette de Magdala. Elle promenait son regard aux quatre coins de sa pièce à coucher avec impassibilité, saluant Linnea d’une courtoise révérence, posa ses yeux sur Ana. Était-il indécent ou non d’élire siège sur la couche d’autrui ? s’interrogeait-elle perplexe. Cela, l’on ne lui avait jamais appris…
    
    — Cela vous est-il agréable ? s’enquit-elle avec curiosité, désignant d’un geste gracieux le livre qu’Ana avait conservé ouvert sur ses genoux.
    — Oh ! Miséricorde !
    
    Ana s’était relevée vivement, reposant le volume soigneusement et époussetant les draps pourtant dépourvus de la moindre saleté.
    
    — Pardonnez-moi Min Däm ! Je n’aurai pas dû…
    — Je vous en prie. Les livres sont faits pour être parcourus et appréciés.
    
    Elle avait adressé un sourire rassurant à Ana qui, le rouge aux joues, la boule dans la gorge, s’était retirée contre la cheminée. Elle aurait souhaité s’approcher d’elle, la rassurer avec davantage de chaleur ; mais son éducation bridait cette empathie et elle se cantonnait de fait à de simples sourires.
    
    — Je suis profondément contrite de vous avoir ainsi dissimulées. Mais si vous aviez été découvertes en ces lieux, nul doute que l’on vous aurait causé de tristes difficultés. Mais à présent, nous voici seules.
    
    Le fait souligné, Magdala, tenant haut une chandelle afin d’y voir clair, sentit sa main prise de tremblements. Sa raison, endoctrinée par toutes ces fables issues de la bouche des prêtres et répétée au fil des âges d’une Magdala à une autre, lui hurlait de ne vouer à l’égard de ces deux étrangères que de la crainte, comme elle se devait de primitivement redouter les êtres du monde extérieur comme la bête craint le chasseur. Son désir quant à lui susurrait de profiter d’une occasion aussi heureuse pour acquérir quelques connaissances sur cet au-dehors effrayant et pourtant si attrayant. Si elle les renvoyait afin de conserver sa pureté, sans nul doute gagnerait-elle les faveurs du Ciel pour avoir résisté au démon et à ses tentations. Mais en serait-elle pour autant comblée ? Elle s’assurait farouchement du contraire, désireuse de faire taire le conflit moral qui la submergeait.
    
    — Venez dans la salle commune. Vous pourrez vous y restaurer et vous enquérir de tout ce que bon vous semblera.
    
    Fixant intensément Linnea dont le visage témoignait du vif intérêt que son invitation attisait en elle, elle poursuivit à demi-voix, à l’exclusive intention de la prêtresse.
    
    — Je puis vous promettre que je vous renseignerai sur tout ce que je n’ignore guère.
    
    Et ce serment, même si celle à laquelle il s’adressait n’en avait conscience, incluait sans exception tout ce qui avait lien avec la lignée mystique des Magdala.
    

Texte publié par Yukino Yuri, 7 octobre 2020 à 23h59
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