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Tome 2, Chapitre 1 « Av tystnad och böckeren - De silence et de livres » Tome 2, Chapitre 1
Détachant ses yeux avides de curiosité du verre flouté par lequel elle ne percevait que de vagues esquisses du monde extérieur, Ana osa une discrète œillade vers Linnea. Sa posture nonchalante, tandis qu’accoudée au chambranle du second vitrail de la pièce elle laissait sa soutane en désordre dévoiler la chair blanche de ses jambes, trahissait de l’état d’étrange méditation qui l’habitait.
    
    Dès l’instant où elles avaient passé le seuil de la pièce, Linnea n’avait plus dit mot, observant sans discontinuer cette silencieuse rêverie dont Ana s’alarmait progressivement. Ses doigts, machinalement, grimpèrent le long de son torse à la recherche d’un lien à désordonner sans que leur désir ne soit assouvi. L’amulette dont elle s’était délestée demeurait encore en possession de Magdala. Ana, en constatant cela, ne put s’empêcher de regretter cette absence.Plus encore, elle abhorrait le fait d’avoir dû s’éloigner de la vestale.
    
    Dans le silence de la cellule, son intérêt pour Magdala s’en trouvait accru. Son image hantait ses sens. Son parfum, la douceur de sa peau, l’améthyste de ses yeux ; tout, absolument tout dans la cellule lui rappelait Magdala. Ebranlée par ces chimères délicieuses, Ana peinait à conserver ses idées claires, et le mutisme de Linnea, hélas, ne l’aidait guère à faire s’évanouir les craintes qui lui dévoraient l’âme.
    
    Elle avait à peine eut le temps de remettre son amulette à Magdala que cette dernière s’était raidie, les sens aux aguets. Dans le silence alentour, elle avait ouï le fracas de sabots ferrés sur la terre durcie de la lande, les hennissements d’un destrier non loin des battants de sa chapelle.
    
    Comment en était-elle arrivée à saisir la main de la voyageuse, à la conduire vitement dans sa cure pour la dérober aux yeux indiscrets ? Magdala n’avait guère réfléchi, obéissant à de primaires instincts qu’elle ne se connaissait pas.
    
    Et Ana, ayant lancé à Linnea un regard inquiet, s’était laissée guider le cœur tambourinant dans sa poitrine.
    
    — Däm Magdala ? avait-elle entendu tandis qu’elle se glissait, Linnea à sa suite, dans la cellule sombre que l’on lui indiquait –et dans laquelle finalement l’on les avait plus poussées que conviées.
    
     L’exigüe pièce dans laquelle elles se trouvaient était meublée avec une simplicité déconcertante, peu digne de la chambre d’une sainte. Le mobilier était en acajou usé par le temps, d’une sobriété banale, sans décor qui puisse lui conférer un semblant de valeur. Sur leur plateau, quelques effets communs : onguents enfermés dans des boites minuscules à peine ornée, épingles tordues, peigne de buis de piètre qualité, un désordre organisé qui comptait parmi le trousseau des demoiselles de basse-extraction. Un broc en céramique, soigneusement posé dans une large coupelle assortie, complétait le nécessaire d’hygiène.
    
    Sur une console recouverte d’un napperon filé, dentelles, rubans et fils de broderie s’emmêlaient, régurgités par une boite à couture décorée de mille dessins d’une naïveté singulière. Des frises de fleurs pourpres côtoyaient des étoiles jaunes aux branches pointues semblant découpées dans du papier doré, pluie aux gouttes rondes comme des œufs, pois de toutes les couleurs, herbes folles. Cela ressemblait à un tableau féérique du monde extérieur que le pinceau rêveur avait joliment exécuté su tout le bois de la boite. À ses côtés, un métier à tisser imposant, somnolant près du foyer, gardait tendu sur ses fils un dessus de lit tissé avec du chanvre brut et décoré aux coins de grappes de raisin aux grains généreux. Ana osa l’effleurer du doigt, veillant à ne pas le salir : le tissage était d’une parfaite régularité, témoignait d’une maîtrise impeccable de l’instrument. Comme surprise sur le point de commettre une grave faute, elle avait ramené sa main à sa poitrine, le feu aux joues.
    
    Dans le coin opposé au foyer, une couche aux draps défaits se dérobait sous de lourds pans de velours retombants en cascade du plafond et traçaient un ciel de lit d’un bleu sombre. Dans ses plis se laissaient apercevoir des astres brodés de blanc, un ciel contrefait dont Magdala devait s’éprendre tout en plongeant dans le sommeil. Ana s’était laissée choir sur la couche de paille, s’imaginait le fictif sentiment de liberté, d’évasion auquel la vestale devait goûter en contemplant ces cieux de théâtre.
    Un pincement au cœur la fit soupirer alors qu’elle réalisait l’immense solitude de laquelle ces astres factices étaient faits.
    
     Quelques ouvrages d’étude –liturgie, littérature et musique- d’une facture ostensiblement supérieure à celle que les plus fortunés s’offraient volontiers, se glissaient dans les draps froissés. Grands ouverts, ils dévoilaient leur sujet de prédilection, leurs psaumes, leurs lignes de portée. Clos, ils en dépassaient soit des feuilles séchées dont la couleur était passée, soit des tresses de rubans voyants pour garder une page délaissée. Ana s’était permis quelques regards empreints de curiosité. Chaque page au papier immaculé, chaque lettre, chaque illustration avait reçu un soin particulier, les leçons étaient d’un détail surprenant.
    
    L’un des deux manuels les plus proches d’elle présentait sur une double-page une large représentation du purgatoire qui lui glaçait le sang. Les âmes dévorées par les flammes, agonisantes en implorant le Ciel, les anges pâles n’élevant que de rares élus vers la lumière céleste et la consolation étaient cruellement représentés avec un tel sens du détail qu’Ana, malgré l’effroi que lui inspirait cette funeste scène, envia à Magdala ces magnifiques enluminures.
    Aurait-elle jamais apprécié se laisser aller à la contemplation de belles images qui rendaient les leçons plus concrètes, plus vivantes ? Hélas, les seuls ouvrages que l’église de Sollnästeå avait à sa disposition n’étaient que de grossières copies bâclées que de modestes copistes pingrement rémunérés avaient cédées contre quelques pièces supplémentaires. Aussi s’était-elle contentée de ces manuels banals tout au long de ses études, non sans reconnaitre chaque jour la chance qu’elle avait de tourner ces pages cornées et d’élever son esprit.
    
    La ruralité de son existence pourtant confortable la frappa soudain tandis qu’elle dégageait de sous les plis légers des draps un pénultième recueil, de contes cette fois-ci dont le titre familier lui fit perdre contenance.
    
    Un sourire empreint de nostalgie naquit sur ses lèvres, ses doigts glissants sur les pages, les feuilletant avec tendresse.

Texte publié par Yukino Yuri, 7 octobre 2020 à 14h49
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