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Tome 2, Prologue Tome 2, Prologue

Quintiliera de la soixante-quatorzième année de l’ère de Paix

Magdala

Les glycines d'un mauve dilué se balançaient sous la brise délicate qui faisait onduler la lande.

Cette oscillation mesurée, à peine perceptible pour peu que l'on n'y prête guère attention, était d'une triste banalité pour Magdala. Elle se gardait néanmoins d'en détourner le regard afin de masquer le plus habilement possible son trouble.

Les propos du père Erik qui, assis à ses côtés sur le muret du cloître, l'entretenait au sujet de choses quelconques n’étaient pourtant en rien embarrassants. Magdala aimait d’ordinaire sa compagnie, et jamais il n’avait eu envers elle une parole ou un geste discourtois. Pourtant la féroce appréhension qui l'habitait ne semblait se soustraire à son esprit et gardait vif le brasier qui lui brûlait les joues.

Son silence dût incommoder son interlocuteur puisqu'il s'enquit après une courte hésitation au sujet de son état, s'inquiétant de la constater si effacée. Magdala s'en étonna : elle ne s'était jamais montrée très loquace avec lui par le passé, gardant pour elle ses pensées pour y préférer de brèves réponses tendant toujours vers la courtoisie. Une jeune femme ne devait en aucun cas se montrer discoureuse à l'excès, n'avait eu de cesse de lui enseigner sa mère tout le temps que son enfance avait perduré et Magdala, désireuse de se soumettre sans discuter aux ordres, s'était alors impatronisée d'observer sans discontinuer ce précepte qui devait faire d'elle une demoiselle. Accomplie, bienséante, honorable porteuse du voile.

Pourquoi donc son silence distingué l'alarmait-il en cette précise soirée alors que naguère elle ne s'en était défaite, ne s'épanchant sur rien, ne s'émouvant de rien ?

De plus, Magdala s’intriguait de l'air empreint de fierté que peignaient ses traits, à peine voilé par la réserve qui devait ponctuer chaque instant quotidien d'un prêtre. Il transparaissait avec une ardeur telle dans ses iris sombres qu'elle pressentit instinctivement qu'Erik avait à lui annoncer une nouvelle d'une haute importance.

Ses doigts graciles se crispèrent sur le grès calcaire tandis qu’elle priait avec ferveur, implorant le Ciel pour que ses craintes, ses cauchemars atroces ne se muent en cette réalité exécrable qu'elle savait à venir et à laquelle elle ne pouvait faire face.

Elle ne pouvait cependant l'ignorer.

Le temps sans pitié s'écoulait et se faisait fardeau sur ses épaules, rapprochant aube après aube l'échéance. Mais même la plus inébranlable des résignations ne l'empêchait de redouter le devoir qu'elle se devait d'honorer, l'office à laquelle l’on l'avait consacrée à peine son premier cri poussé. Elle le pressentait du plus profond de ses tripes : la fleur si longtemps protégée, chérie comme seul témoin de sa vertu, allait être cueillie sans qu'elle ne puisse moindrement s'y opposer. À cette idée, ses cuisses vinrent se comprimer l'une contre l'autre, telles deux vagues se disputant l'entrée d'une caverne oubliée.

Le Père Erik considérait l'air sombre qui désormais hantait le visage de Magdala.

— Min Däm ? l’interpella-t-il respectueusement, d'un ton cordial qui se voulait affectueux sans néanmoins y parvenir.

Aucun prêtre n'était à même de faire montre de tendresse, avait observé Magdala à force d’étudier la contenance guindée avec laquelle chaque clerc semblait s'acoquiner dès l'ordination. Cette aridité de cœur, qui ne s’irriguait guère que pour servir le Très-Haut, transparaissait dans le factice amour que lui sacrifiait Erik. Un amour par pure contrainte qui accentuait davantage la triste mélancolie qui l'habitait, la faisant chavirer toute entière dans l'ardent désir d'à nouveau pouvoir contempler la vie fougueuse, violente dans les iris de la voyageuse. Celle-là même qu’ils renvoyaient sans qu'aucun prisme, aucune pudeur n'en altèrent la force.

À cette pensée, les tourments qui maintenaient comprimée sa poitrine semblaient s'évanouir docilement sous un torrent d'inconnue béatitude, un brasier ardent crépitant en son sein. Elle se sentait vivante à travers cette source vive perçue dans les yeux de l'étrangère et qui n'avait de cesse de lui revenir en mémoire. Une seule goutte de cette eau et il lui semblait qu'elle demeurerait ainsi, à jamais embrasée.

— La Maison Mère m'a fait porter une décision à votre sujet de laquelle je souhaiterais vous entretenir.

Magdala, s'agrippant de tout son esprit à ses chimères, ses phalanges se resserrant plus encore sur la pierre froide, resta coite. L'air lui manquait. L'horreur vint lui tordre les entrailles tandis qu'elle attendait, avec l'effroi sourd d'un condamné redoutant la sentence, que le prêtre lui en avise davantage. Sa poitrine lui semblait prompte à se briser, se muant en une sauvage souffrance. Pitié, hurlait avec ardeur son cœur, pas déjà !

— Par ordre du Chef de notre Église et sur une décision prise en date du quinzième jour de Quintiliera, le rituel de l'offrande sera effectué le septième jour du mois prochain, au lendemain de la fête de Festilit. À compter de ce jourd'hui, il vous est humblement demandé de prendre toutes les mesures nécessaires pour cette cérémonie, afin qu'elle se déroule selon les rites qui plaisent au Très-Haut.

L’air lui manqua, sa poitrine se glaça, soulevé par une répulsion telle qu'elle inspira à la vestale une vive envie de régurgiter. Une acerbe amertume la saisit, alors qu'analysant chaque mot qu’Erik lui avait adressé avec une feinte considération, elle constatait qu'à présent il était inutile d'espérer l'arrêt du temps, de prier pour que le destin l'épargne de la charge qui lui revenait et qui, à mesure que les différentes Magdala se succédaient, s'appesantissait.

Aveuglée par la détresse qui la frappait de plein fouet, le devoir et l'honneur furent omis ; et elle se recroquevilla, son front sur ses mains jointes dans une vaine tentative de se dérober à la réalité. Un soupir fébrile vint se glisser entre ses lèvres tandis qu'elle s’enquérait de celui qui partagerait sa couche ce jour-là, qu'elle devrait étreindre et à qui elle devait accepter de faire don de sa virginité afin d'accueillir en son ventre la future porteuse du voile.

— Min Däm...

Erik soudain semblait s'enorgueillir fougueusement. Et Magdala, instinctivement, comprit avec qui on la forcerait à s'accoupler. Avec qui on la soumettrait à salir son corps, à le corrompre du péché de chair, laissant la Bête investir le temple de pureté, le souillant de sa bave dans le seul but d'accomplir son devoir aveuglement. Et elle, vestale obnubilée par le besoin de ne pas être le mouton noir de la lignée, la brebis galeuse rejetant sa croix et se refusant à l'honneur dont le Très-Haut lui faisait la grâce, dans le silence horrifié de son cœur serait l'unique témoin de l'impureté dans laquelle elle était plongée.

La toile rêche du voile soudain lui parut aussi lourde qu'un sac de grains prompt à déborder.

— Voici qui est heureux, parvint-elle à articuler d'un ton égal, se redressant lentement pour retrouver un maintien impeccable. Vous me faites là un digne privilège qui ne saurait m'emplir que d'une gratitude infinie. Je ne sais que faire pour exprimer la profonde reconnaissance qui me submerge. Les mots sont bien peu, en vérité.

Le clerc lui avait adressé un rictus empli d'une affable galanterie mais sur lequel néanmoins ne se glissait pas une seule once d'amour. Magdala ne put s'empêcher d'amèrement le regretter. Ses entrailles se crispaient violemment, une boule douloureuse se formait dans sa gorge, son palpitant semblait durci par le gel, ne l'animant plus d'aucune chaleur. D'aucune foi.

Et la brise nocturne, autrefois douce compagne des solitaires veillées, confidentes des songes, ne semblait prêter à son égard aucune attention, faisant bruisser les glycines embaumées, les emportant dans son égoïste sillage. Abandonnant Magdala à sa désespérée lamentation.

Un tremblement la parcourut à l'instant où la main rugueuse du père Erik -le respectable Erik, grand prêtre de la cathédrale de Lunthveit, conseiller régional préféré du Chef de l’Église- vint effleurer la sienne, la caressant du bout des doigts comme si elle eut été une précieuse relique. Car ce geste d'intime affection, peu respectable en d'autres circonstances pour un religieux, lui apparut comme autant de chaînes dont l’on entravait ses poings. Alors le voilà, le futur père de ses enfants… À cette pensée, Magdala sentait la plus infime parcelle de sa chair se couvrir de frissons. Son âme s’égosillait en un cri désespéré, une ultime supplication adressée au Ciel.

Le devoir et son poids insoutenable l’étouffaient, la maintenaient à genoux, lui faisait courber malgré elle l’échine. Et seul l'éclat d'azur vif qui lui revenait en mémoire, consolation miséricordieuse de son esprit, lui permettait de conserver un petit rien d’espoir qui de son faible soleil réchauffait son sein.

— Qu’il en soit ainsi, parvint-t-elle à articuler, des larmes dans la voix.

Il lui fallait pourtant se résigner. Elle était Magdala. Elle n’était, hélas, que Magdala.


Texte publié par Yukino Yuri, 6 octobre 2020 à 00h42
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