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Tome 1, Epilogue Tome 1, Epilogue

Meaera de la soixante-quatorzième année de l'ère de Paix

Fleur de Pivoine de Lathium

Fleur de Pivoine s'était détournée, ravalant à grandes gorgées d'air les sanglots qui montaient dans sa gorge.

Droite au balcon du château, elle scrutait l'horizon, les landes qui s'étendaient par-delà les toits sombres de Lathium, le ciel encore endormi à peine réveillé par l'aurore. Surélevée sur la colline qu'avaient cernée les remparts de la cité, la Maison-Mère avait éteint ses lanternes, sa cathédrale à la flèche trouant les nuages bas sonnait la quatrième heure du matin. Elle savait que là-bas, chaque nuit, quelqu’un priait le Très-Haut. Elle savait que tout là-bas, dans le chœur de l’immense sanctuaire qui jamais ne dormait, Marika de Lathium dédiait toutes ses prières au Saint-Sacrement pour obtenir la guérison du souverain. Et pour cela, Fleur de Pivoine remerciait mille fois le Ciel.

Instinctivement, elle resserra contre son corps ses bras, s’attira dans une étreinte glacée. Une prière lui montait aux lèvres, comme pour mieux se rapprocher de cette amie lointaine qui espérait pour deux, implorait pour deux. Elle aurait tant voulu avoir Marika près d’elle en cet instant, s’épancher sur son épaule, s’abandonner à ses mots et ses gestes réconfortants.

Un jour, son père lui avait raconté que lorsque l’on désirait ardemment quelque chose, le répéter trois fois à l’adresse des cieux pouvait permettre de réaliser son souhait. Elle était bien-sûr au fait qu’il ne s’agissait là que d’un conte inventé pour elle quand elle était petite.

Pourtant…

Le prénom de son amie lui brûlait les lèvres.

S’il ne suffisait que de cela...

— Miss.

Le Père Simon s'était approché d'elle, incliné gravement comme l'on saluerait un seigneur partant en guerre. À son air contrit, Fleur de Pivoine comprit. Elle connaissait Simon. Elle connaissait ce regard plein d'empathie, ce sourire lourd de tristesse, cette étole mauve, cette odeur singulière d'huile et d'encens.

Un spasme lui souleva le cœur, faisant déborder les larmes qu'elle contenait dignement. Un court instant dans l'aurore paisible, Fleur de Pivoine de Lathium, première née du seigneur de la cité, demoiselle bien élevée de la haute-société, redevenait la petite fille sensible et fragile qu'elle avait été lors de son entrée au couvent, lors de sa première rencontre avec Simon. Les sanglots l'emportèrent, elle se sentit choir dans sa robe de deuil. Sa main s'agrippa à la soutane sombre de Simon, y cherchant un soutien, un rempart pour la supporter; comme lorsqu'enfant, elle se confessait à lui ou soupirait après des conseils avisés. Une chaleur réconfortante enveloppa son poing, souffla un court instant sa peine. Puis la sentence, enfin:

— Le Très-Haut a rappelé votre père à Lui.

— Je sais… Je m’en doutais…

Un nouveau hoquet tandis que les proches de son père, nobles membres du Conseil Judiciaire, s’avançaient sur le balcon, l’air déconfit, les mines fermées. Quelques-uns essuyaient leurs yeux avec une élégance calculée, d’un bout de doigt ganté de noir. Les autres attendaient, le torse bombé, observant patiemment le levé de l’astre diurne. Observant silencieusement l’héritière de leur régent, le trouble au cœur.

Fleur de Pivoine s’était relevée, ôtant les dernières larmes qui mouillaient ses yeux rougis, essayant de retrouver prestance et contenance. Le temps, déjà, n’était plus aux larmes. La perte de son père était une meurtrissure atroce, une douleur qui lui labourait le cœur et lui déchirait les entrailles. Une part d’elle était morte. Mais hélas, elle n’avait guère le temps pour le pleurer.

— Le siège de votre père à la Maison-Mère ne peut rester inoccupé, miss. Il nous faut réagir, ou le clergé apposera sur nous son sceau. Nous ne pouvons risquer de perdre notre pouvoir de décision. Nous ne pouvons nous incliner devant le Chef de l’Eglise.

Fleur de Pivoine s’était retournée, dardant le gentilhomme –le second conseiller de son père, que beaucoup pressentaient comme son futur époux- d’un regard perçant.

Cela, elle en était consciente. L’on avait beau eu l’envoyer au couvent faire ses classes, s’éduquer aux arts d’agréments et à la discipline stricte, elle savait que le clergé et la noblesse ne sauraient s’entendre, que ni l’un ni l’autre ne souffrirait à s’incliner et à céder ses droits, ses avantages, sa force politique. Il fallait réagir prestement, et justement.

À cela, l’on l’avait préparée ces dernières années. Fleur de Pivoine savait ce qu’elle avait à faire. Elle était la fille du souverain de Lathium. À ce titre, elle ne pouvait se soustraire au destin.

« Un jour, vous serez à la tête de Lathium. Un jour, vous serez reine de Sveeriagë, ce pays qui vous a vu naître. Un jour, ma fille, vous ne serez plus que la première née du seigneur de Lathium. Vous serez Fleur de Pivoine, représentante de la noblesse au Conseil Judiciaire. Vos décisions pourront mener le clergé à sa perte. », avait un jour prophétisé feue sa tendre mère.

— Le sieur Oscar, premier conseiller de votre père, saurait reprendre son œuvre et le remplacer dignement.

— Point, trancha Fleur de Pivoine en esquissant sur ses lèves un sourire fier. Père souhaitait que je suive ses traces, il m’a éduquée à la politique, à l’économie, à la diplomatie… Je siègerai au Conseil, comme mes ancêtres avant moi. Pour Lathium.

Elle s’était redressée en disant cela, se tenant droite devant les conseillers qui, stupéfaits, s’adressaient des regards circonspects.

— Vous ?

— Moi.

— Ne devriez-vous pas demander l’accord du sieur Oscar ?

— Son accord m’est déjà acquis.

— N’allez-vous donc solliciter la bénédiction d’aucun autre ?

— Je suis souveraine de Lathium. Je n’ai à solliciter la bénédiction de personne.

Alors les nobles membres du Conseil, dépités, vaincus par leur fidélité à la famille royale, bridés par cette jeune femme qui, de sang et de droit, devenait régente de tout un pays s’inclinèrent, mués par ce même désir de préserver la noblesse des crocs affamés du clergé. Il leur fallait réagir, et s’ils devaient se confier aux décisions de cette nouvelle souveraine, alors que les cieux leur soient favorables.


Texte publié par Yukino Yuri, 5 octobre 2020 à 18h27
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