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Tome 1, Chapitre 22 « Kallelsera- L'appel » Tome 1, Chapitre 22

Ana demeurait coite, à moitié inclinée, prête à présenter ses respects à la vestale qui s’était présentée dans le chœur. Les mille formules de politesse, louanges et autres prières que son esprit s’était plu à imaginer pleines de lyrisme vinrent mourir dans sa gorge, s’emmêlant dans sa tête pour n’y former qu’un informe mélange de mots savants et de prose maladroite. Elle restait ainsi abandonnée à un honteux mutisme qui ne lui seyait guère.

Son cœur chavirant d’anxiété omit un battement puis, désireux de se rattraper, s’était emporté avec fougue et cognait avec une violence telle que la nordique s’effraya de ses palpitations d’une déroutante tiédeur. Un frisson singulier naquit au creux de ses reins, remonta telle une caresse sensuelle le long de son épine dorsale, faisant frémir jusqu’à la plus petite parcelle de sa peau. Cette chaleur qui réchauffait son sein se fit plus dense, plus ardente encore lorsque la demoiselle richement vêtue –Magdala, cela ne faisait aucun doute- prit la peine de poser sur elle ses iris clairs. D'une pigmentation singulière, semblable à celle que revêtaient les lavandes.

Son être tout entier fut parcouru de violents fourmillements qui glissèrent de ses paumes à sa poitrine tandis que le monde alentour s’évanouissait, se muait en un univers informe, flou. Seul phare au milieu de ses affres dérangées, les prunelles envoutantes de Magdala, profondes, divines, semblaient mettre quiconque à nu, scrutant jusqu’à la racine primitive de l’âme. Ana se sentait contemplée jusqu’au cœur sans qu’aucune force, aucun désir ne lui permette d’échapper à cette déroutante intrusion qui singulièrement ne lui inspirait aucune crainte, la laissant dans un diffus état de félicité.

Magdala, cette prêtresse que quelques instants auparavant elle redoutait rencontrer ; Magdala dont son imagination n’avait guère pu dresser le portrait, ne la représentant que sous les traits des icônes pieuses… À présent, il lui semblait que soustraire d’elle son regard serait un péché mortel. Pour la toute première fois, ses yeux se détournaient du Ciel sans qu’aucun scrupule ne vienne la tourmenter.

Magdala, en cet instant, était devenue son ciel.

Déplorable. Ce fut tout ce que Magdala –s’étant avancée au-devant du chœur pour mieux distinguer le visage inconnu- parvint à décréter en constatant avec une déception contenue l’état de saleté dans lequel cette voyageuse se présentait devant elle. Elle était d’autant plus circonspecte qu’elle considérait que des iris d’une telle beauté ne pouvaient appartenir qu’à une demoiselle gâtée par la Nature. Cette fille-là, cependant, n’échappait guère au sort réservé au commun des mortels : avec ses cheveux hirsutes, ternes comme des herbes sèches, son visage d’une pâleur cadavérique sur lequel le soleil avait çà et là imprimé sa marque, la protubérance exagérée de ses globes oculaires lui conférant un air ahuri et ses lèvres d’un rose délavé, elle n’avait pour ainsi dire aucun charme, ni atout. Magdala la trouvait franchement laide, malgré ses vêtements d’excellente facture. Le monde extérieur, lui avait-on appris, était fait de ces êtres imparfaits. Punis par le Très-Haut pour le péché originel de leurs ancêtres, Ha-adam et Hawa, ils ne pouvaient prétendre à la pureté du corps et de l’esprit, sans cesse poussés au vice, à l’impureté, sans cesse dans l’erreur, sans cesse s’éloignant du regard de leur Créateur. C’était pour eux que l’on lui demandait de prier tout en lui apprenant à les craindre, bien cachée dans son sanctuaire, protecteur puis un jour tombeau de sa vertu.

Les iris lumineux la happèrent à nouveau. Elle sentit ses joues s’empourprer tandis qu’une fascination inconnue l’ébranlait. Les lys qui reposaient au creux de ses bras, las d’ainsi demeurer la tête à l’envers échappèrent à son emprise. Se laissant choir sur le dallage, ils y imprimèrent des traces de pollen ocre, sans qu’elle n’en ait cure.

Les yeux de cette étrangère l’enivraient. Elle y percevait tant de force, de passion, d’espoir…De vie ! Plus encore qu’elle n’en avait jamais distingué dans l’œil d’autrui. Elle se noyait en eux, savourant la fraîcheur de cette eau qui s’agitait dans ces perles minuscules. L’air lui manquait. Le bleu de ces prunelles se faisait plus aveuglant, plus intense, plus proche. Son cœur battait d’effroi alors qu’elle sentait la situation lui échapper.

Tout se mélangeait. Magdala, honneur, devoir, virginité, péché de chair, d’envie, de liberté, damnation éternelle.

Les visages durs des prêtres qui l’assommaient de discours moralisateurs effrayants, la faisant craindre le sacrilège, les flammes de l’enfer. La figure douce de sa mère tandis que penchée sur elle, elle lui faisait promettre de ne jamais laisser son corps être souillé avant l’heure du devoir.

Etourdie par le kaléidoscope de ses souvenirs, la chaleur rassurante d’une main sur son poignet la rappela violement à la réalité, l’arrachant aux sordides fantasmagories de son esprit.


Texte publié par Yukino Yuri, 4 octobre 2020 à 19h16
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