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Tome 1, Chapitre 20 « Helgedomen - Le sanctuaire » Tome 1, Chapitre 20

Les pièces échappées de sa bourse formaient une joyeuse cacophonie dans la poche nouée à sa ceinture à mesure qu’Ana descendait le versant nord de la colline. De temps à autres, elle lançait un regard inquiet en direction du mât qui, à mesure qu’elle s’en éloignait, semblait se découper davantage dans le ciel orangé. Le ruban de sa bourse qu’elle y avait fixé flottait joyeusement au vent, s’emmêlant à un autre, se libérant pour à nouveau s’acoquiner avec une autre bande d’étoffe dans un ballet désordonné.

Linnea, qui la devançait de quelques pas, s’était arrêtée en lui jetant un regard agacé, poussant un soupir exaspéré.

— Ana, vas-tu te décider à avancer ?

Sa voix tremblait d’impatience. Elle désirait tant dévaler en courant la pente, pénétrer dans le sanctuaire, revoir Magdala. Cependant son ministère l’en retenait, aussi se contentait-elle à contrecœur, souffrant cette attente de mauvaise grâce.

— Excusez-moi…J’ai du mal à me l’expliquer mais à présent que nous nous retrouvons à quelques pas de notre dernière destination…L’euphorie qui m’aveuglait s’évapore et je redoute d’atteindre la chapelle.

— Par crainte de la déception ?

Ana hocha piteusement la tête.

— Je suis juste anxieuse à l’idée de pénétrer à l’intérieur… Que me restera-t-il dès lors que j’en sortirai ? Serai-je…toujours Ana de Sollnästeå ?

Linnea resta muette face à cette confession dont la nature se révélait bien éloignée de ce à quoi elle s’attendait : à une simple anxiété de jeune fille, elle se heurtait à un caprice du cœur qui lui semblait si étranger qu’elle ignorait par quels mots l’apaiser.

Linnea n’était pas femme de rêveries –ou du moins ne l’était guère plus-, tant et si bien qu’elle ne savait si elle avait subi de tels questionnements invraisemblables. Non, Linnea était censée, trop censée peut-être pour refuser la mouvance de son esprit au-travers des ans et pire ! Pour le craindre. À quoi bon se soumettre à la crainte d’une évolution naturelle ? Que les fils du destin se lient, se délient, que la volonté du Très-Haut se fasse ou non en son intérêt, elle acceptait tout et se laissait porter par l’existence. De fait, elle n’avait jamais été en mesure de pleinement appréhender les sentiments qui soulevaient l’âme de ses paroissiens soucieux de la fatalité, quoique tentant de tout son cœur d’en saisir la profondeur.

Un désagréable frisson s’insinua au creux de ses reins pour remonter le long de son épine dorsale. Réaliser qu’Ana lui était d’une sensibilité qui lui était inconnue, qu’elle n’était plus en parfaite osmose avec celle qu’elle estimait plus que n’importe qui faisait naitre en sa poitrine une douloureuse sensation de perte qu’elle se fustigeait ressentir. Consentir cependant à cet éloignement lui était impensable, aussi avait-elle choisi le moindre mal.

— Tout ira bien n’est-ce pas ?

Linnea, la gorge nouée par l’émotion, ne put qu’acquiescer tandis qu’Ana s’avançait sous l’ombre du porche, déliant ses doigts des siens.

Le large rayon de lumière ocre formait un long tapis safrané sur lequel se découpaient nettement les silhouettes des deux nordiques et qui s’étendait jusqu’à la demie de la nef, soulignait les bas-reliefs qui encadraient les vitraux.

La Table était à peine surélevée dans le chœur, recouverte des trois nappes rituelles d’une blancheur passée et ne comptait pour unique compagnie qu’un lutrin dépossédé des Textes qu’il devait présenter aux fidèles. Privé jusqu’aux fleurs que devait contenir un vase vide à son pied. Deux paires de bancs d’église usés et deux armoires sacristines fermaient l’inventaire somme toute modeste du mobilier liturgique. Point de draperies chatoyantes, de pierreries ou d’ornements floraux comme il était possible d’en constater dans les églises des villes ou les gigantesques cathédrales des capitales régionales.

Ana fut surprise de découvrir un tel sanctuaire, si important pour l’Eglise, dans pareil état de dépouillement tant elle s’attendait à pénétrer dans un lieu de prière outrancièrement embelli de fioritures grotesques.

A hauteur du premier banc, elle s’était défaite de son arc, élisant siège sur la banquette en bois, laissant son regard se perdre dans l’abside dans laquelle se dissimulait une porte qui attisait sa curiosité. Était-ce là l’entrée de la sacristie ? Ou se trouvait-il derrière elle une maison curiale abritée dans la croisée qu’elle avait vue à son arrivée et dont elle ne percevait aucune trace dans la chapelle ?

— Rien n’a changé, constata Linnea en refermant derrière les battants de la grande porte. Comme si le temps s’était figé…

De concert, elles avaient levé les yeux vers la voûte découpée en cinq travées délimitées par des arcs doubleaux. Chaque arche était recouverte de pigment de bleu de minuit, grimant un ciel nocturne aux étoiles dragées naïvement représentées. Cette copie, bien loin des myriades qui peuplaient les cieux lors des courtes nuits d'été, ne semblait empreinte d'aucun talent, d'aucune finesse artistique dont un pinceau habile aurait su la marquer et faisait défaut dans un tel lieu, grossière toile réalisée dans la fougue de l'esprit et la simplicité de l'imagination, sans détour ni recherche du beau, de l'esthétique. Il paraissait à Ana que ces astres grossiers, tristement solitaires, criaient à pleins poumons la détresse de celle – elle se doutait qu’il s’agissait de Magdala- qui les avaient peints, trompaient son isolement.

Linnea s’était assise sur le banc voisin, ses iris s’agitant d’un coin à l’autre du chœur sans que jamais rien ne semble suffisamment capable de calmer l’agitation qui la malmenait. Sa raison ne parvenait plus à dompter le cheval fou qui ruait dans sa poitrine, son cœur palpitait à en exploser. Elle voulait se lever, arpenter la nef, s’introduire dans l’abside, frapper au battant qui sans nul doute la séparait de sa chère Magdala, ne pouvait se calmer, était hermétique à la douce tranquillité du sanctuaire. Outre cela, une crainte soudaine semblait l’assaillir à mesure que le crépuscule déclinait, abandonnant le stuc livide à la nuit.

Et tandis que les flammes des cierges étiraient à loisir les ombres des sculptures décorant les travées, rendaient effrayantes les figures des anges, la porte de l’abside s’ouvrit, laissant s’échapper une lueur tamisée qui vint souligner les lignes angulaires des armoires sacristines.


Texte publié par Yukino Yuri, 30 septembre 2020 à 23h04
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