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Tome 1, Chapitre 19 « Minnenasen mast - Le mât des souvenirs » Tome 1, Chapitre 19

Le sentier grimpait toujours plus haut dans les collines luxuriantes embrassant Lunthveit, semblait ne jamais atteindre l’apogée de son arrogance. Le soleil brûlait la terre, faisait courber l’échine des ramures fanées, creusait de nombreuses crevasses dans lesquelles l’ivraie poussait à loisir. De temps à autres s’échappaient de ces rides hideuses d’énormes insectes semblables à des blattes dont la carapace lisse singeait sous la lueur du jour l’aspect d’une perle noire. Le zéphyr faisait sous son souffle frais ondoyer la lande, rafraichissant la chair, revigorait l’esprit et les sens rendus béotiens par la chaleur.

— Vois-tu le col là-haut ?

Pointant son doigt vers la ligne de crête, Linnea indiquait à Ana un bâtiment modeste. Cette dernière, plissant les yeux pour ne plus être indisposée par le soleil, tentait de mieux le distinguer. Il lui semblait qu’il ne s’agissait que d’une masure aux murs sombres hissée sur les courbes des monts, sentinelle solitaire veillant sur la lande. Sur son flanc, un long mât que de longues bandes ornaient, flottant au vent monticole. Elles étaient trop loin cependant pour voir leurs couleurs ou leurs matières.

— Est-ce la chapelle ? s’était-elle informée d’une voix où pointait l’espoir.

— Du tout. Mais elle se trouve par-delà ces collines. Ce que tu vois là n’est qu’un refuge qui indique le col menant au sanctuaire.

Un sourire naquit sur ses lèvres. Et Ana devinait sans même le voir que son aînée goûtait autant qu’elle ce plaisir de se savoir bientôt arrivée.

Constater sa proche réussite lui faisait bomber la poitrine. Elle y était arrivée. Après toutes ces épreuves, le sanctuaire de Magdala tant espéré, tant fantasmé allait se dévoiler à ses yeux de postulante. Les terres sacrées, cachées derrière le col, l’appelaient irrésistiblement.

— Tu souris bêtement, la taquina Linnea en lui tapotant l’épaule, sa voix pleine de rires.

— Je vous retourne le compliment !

Le soleil s’était fait terrible en atteignant son zénith, frappant si fort qu’Ana fut prise d’un éblouissement et dût s’abriter à l’ombre des arbres fin de reprendre contenance. Les douleurs menstruelles étaient revenues, lui broyant les entrailles. Elle avait ingurgité un plein sachet de poudre de pavot dont Linnea vantait l’efficacité. Cette dernière l’avait faite allonger, tamponnant ses tempes avec un linge humide et l’exhortant au repos tant que son état ne s’était pas amélioré.

— À présent que nous en sommes là…, osa Ana en s’adossant à un tronc proche. Pourriez-vous me dire qui vous souhaitiez revoir en voyageant jusqu’ici ?

Linnea suspendit ses soins, fixait Ana avec autant de stupeur qu’elle s’étonnait qu’elle eut encore à l’esprit cette histoire de retrouvailles. Des bribes de souvenirs impérissables lui revinrent. Des images de cette femme avec laquelle seules quelques minutes de son existence elle avait partagé et à laquelle pourtant chaque jour elle pensait. Pourquoi donc ? Elle l’ignorait. Etait-ce les conséquences de leur rencontre, la ferveur religieuse qui l’animait, la fatigue, le mal du pays, la joie de voir son périple prendre fin, son besoin d’amour ; tout cela sans doute qui la poussait à tant désirer revoir cette madone en robe de soie ? Elle soupirait après ce besoin de la remercier pour cette vie qu’elle lui avait autorisé à vivre par le simple don d’un vulgaire coupon d’étoffe comme l'on soupire après la source dans le désert. Lui faire montre de sa plus vive reconnaissance, ainsi désirait-elle ardemment clore ce long voyage.

— La femme qui garde le sanctuaire.

— Il y demeure quelqu’un ?

— Une prêtresse, gardienne du culte. Celle qui a également délivré le morceau de tissu qui m’a valu ma place au séminaire.

— On ne m’en a jamais entretenue. Je pensais qu’il suffisait d’entrer, de se servir d’un échantillon et de s’en retourner. Jamais je n’aurai cru devoir me présenter devant quelqu’un…

— S’il en était ainsi, la réplique du voile de Magdala ne vaudrait rien aux yeux du clergé, lui fit remarquer Linnea en portant sa main à sa propre amulette. Le tissu qui compose le voile de Magdala n’est qu’une toile grotesque. De nos jours, les tisserands d’Uppsalea en tissent de bien plus belles grâces aux techniques actuelles. Il y a eu, à une époque, un large commerce de contrefaçons. Les échantillons étaient vendus à prix d’or par des Magdala de théâtre à des aspirantes prêtresses dénuées de volonté.

— Elles ont triché ? s’étrangla Ana.

— Si fait. Mais l’Eglise avait prévu pareils débordements. Sa Sainteté Nikolaus, qui a ouvert le clergé aux femmes, s’attendait à une telle malhonnêteté. Alors afin de reconnaître l’honnête de la fourbe, il avait imaginé des distinctions obligatoires inconnues des professes.

— Lesquelles ?

Linnea s’était tue. Ses iris émeraudes fixaient, imperturbables, son interlocutrice. Ana retenait son souffle, suspendue à ses lèvres. Une méfiance inhabituelle lui piqua la poitrine tandis qu’elle constatait dans les yeux de son élève une fougueuse curiosité.

— Les points de couture sont d’une forme spéciale, lui souffla-t-elle tandis qu’elle balayait au loin ses doutes. Le fil également n’est pas soumis aux techniques habituelles de filage, l’aiguille est plus fine que celle que l’on peut se procurer chez un artisan.

— Tout cela ?

— Il fallait au moins cela pour que les malhonnêtes se trahissent.

— Et cette femme, s’intéressait Ana avec tant d’ardeur que Linnea s’en était empourprée, pourquoi avoir tant tenu à son souvenir ? Est-elle belle à ce point pour que vous y pensiez aujourd’hui encore ?

— Belle ? Pas vraiment.

Linnea, prenant conscience de la rudesse de ses mots, détourna piteusement le regard pour mieux dissimuler son embarras, corrigea cette ingrate affirmation.

— Enfin…non, je veux plutôt dire que ce n’est guère son charme physique que l’on retient. C’est cette aura de douce tranquillité qui émanait d’elle qui m’a marquée. Elle ne semblait faite d’aucun ressentiment, d’aucune révolte, juste emplie d’une sérénité qui m’a laissée béate. J’étais tant touchée de me trouver face à elle…

— Elle doit être imposante… Je redoute de la rencontrer à présent.

— Tu n’as aucune raison de craindre cette entrevue.

Les yeux rivés vers le ciel d’azur, Linnea avait remis sa sacoche sur son épaule.

— Je me demande si sa petite fille se trouve encore auprès d’elle, murmura-t-elle pour elle-même.

L’air monticole d’une fraicheur providentielle redonna à Ana toute la vigueur que la chaleur avait accablée. Soutenue par Linnea, elle inspirait de grandes gorgées d’air afin de calmer la quinte de toux douloureuse qui l’avait saisie au plus fort de l’ascension. Au-devant d’elle, la chaumière délabrée en pierre, inhabitée depuis fort longtemps. Les murs étaient couverts de lierre, la charpente défaite de ses lambris et pourrissait, semblait prête à s’écrouler à la moindre bourrasque. À l’horizon, les reliefs séparaient le pays de son voisin. Et haut dans les cieux, fixées au long mât rongé par les insectes et l’humidité et planté profond en terre, flottaient de longues bandes de diverses étoffes : rubans de satin, de coton, de velours,des fleurs en tissus, de larges ourlets de brocart… Autant d’ex-voto qu’il y avait eu d’anciennes postulantes dans les pas desquelles marchait Ana.

Le mât était couvert d’initiales, de dates se chevauchant.

— Les postulantes y écrivent leur nom, lui apprit Linnea. Toutes n’ont pas de beaux rubans à défaire de leur toilette. C’est un peu une sorte de tradition, de témoignage pour les futures séminaristes. Une preuve que nous étions là.

— Votre nom, soupira Ana entre deux respirations sifflantes, je ne le vois pas…

— Je m’étais couchée à terre pour l’écrire. Mes bas en étaient couverts de givre.

L’aidant à s’agenouiller, elle lui désigna une discrète inscription se dérobant derrière des chardons dont les fleurs violacées avaient éclos aux premières chaleurs des beaux jours. Ana avait reconnu l’écriture ronde et élégante de Linnea. Elle avait atteint ce sommet en Ianuadira, quelques jours après les célébrations de la nouvelle année et de la Nativité. Ana s’en étonna, car elle savait Linnea née en Nueriedera, ainsi elle n’avait donc guère atteint l’âge adulte lors de son recensement au centre administratif.

— Le paysage était vraiment différent, constata Linnea d’une voix plus forte qu’elle ne l’aurait voulu, son visage levé vers les collines qui se dressaient devant elle. Tout était gris, les branches étaient si dénudées qu’elles ressemblaient à des griffes. J’ai l’impression de redécouvrir un tableau oublié…

Sa respiration ayant repris un rythme plus régulier, Ana s’était écartée de Linnea, relâchant l’épaule qu’elle avait tout du long agrippée afin de faciliter l’effort, pour s’avancer à travers les herbes folles. Les collines s’étaient retirées, formant un berceau luxuriant dans lequel la chapelle de Magdala se lovait. Son architecture romane et ses pierres blanches rappelaient à Ana l’église de Sollnästeå. Quelle étrange impression de solitude néanmoins laissait transparaître cette modeste bâtisse isolée, abandonnée dans cet amas de verdure prêt à l’étouffer sous ses branches.

Elle se détourna un instant, dégagea de son fourreau sa dague et vint planter le bout de sa lame dans le mât, gravant son nom pour la prospérité et d’ainsi transmettre comme ses ainées avant elle une part d’espoir aux prochaines jeunes filles qui atteindraient ce sommet.


Texte publié par Yukino Yuri, 29 septembre 2020 à 19h14
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