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Tome 1, Chapitre 17 « Skrupler brunn - Le puit de scrupules » Tome 1, Chapitre 17
Plonger dans le puits spirituel qui nous habite, lui avait conseillé Linnea. Ana, tout en déambulant dans les ruelles sombres des faubourgs, s’interrogeait : de quoi parlait-elle ? Elle avait souvent ouï cette expression durant son enfance, que ce soit dans les sermons du prédécesseur de Linnea –le Père Johann-, de Linnea elle-même lors de l’école du dimanche sans jamais en comprendre le sens. L’on avait eu beau lui expliquer la métaphore, lui offrir des images qui le représentaient, elle n’était guère parvenue à la comprendre dans toute sa subtilité. L’on lui disait que là résidait la source de la foi, la part du Très-Haut qu’Il glissait en chacun de ses enfants comme une promesse de la vie éternelle. Mais comment trouver dans cette promesse la solution à l’incroyance terrible qui lui vidait l’âme ?
    
     Les cloches de la cathédrale sonnaient la première heure du matin. Ana, épuisée à force de s’enfoncer dans les bas-quartiers de Lunthveit, s‘était assise sous le porche d’une taverne borgne. Dans le silence, les rires gras, les injures, les échos de bagarres retentissaient comme autant d’affronts faits à la nuit.
    
    Du coin de l’œil, elle apercevait des prostituées qui haranguaient quelques hommes ivres qui s’empressaient de suite de les détrousser. Là, sans aucune pudeur, chacun se soulageait et se laissait aller à ses plaisirs. Ana en était malade de dégoût, se serrait davantage contre le panneau sale.
    
    D’ordinaire, flâner de la sorte, sans but dans une ville inconnue l’aurait terrorisé. Il y avait tant de risques pour une jeune fille seule. La bourse, la vie ou la vertu étaient des trésors que les plus dénués de morale recherchaient avidement. Mais son esprit était à mille lieues de ces préoccupations rationnelles et elle s’était sentie l’irrésistible envie de profiter de la douceur de la nuit pour s’éclaircir les idées.
    
    En outre, elle n’aurait pu supporter de rester auprès de Linnea, à méditer dans la fraicheur de sa couche : les scrupules n’en auraient été que plus insupportables aux côtés de celle qui, à ses yeux, avait une foi modèle, inébranlable.
    Hélas, son errance nocturne n’avait permis de guérir, sinon calmer, l’incroyance qui demeurait en elle et Ana laissa échapper un soupir tremblant d’angoisse en constatant cela.
    
    Que faire désormais ? Tandis qu’elle oscillait entre la raison et l’envie d’être enfin libérée de ces affres qui l’affligeaient, Ana gardait les yeux rivés sur son amulette. À quoi cela servait-il ? Pourquoi s’acharner ? Comment ranimer la flamme qui autrefois rendait sa perception du monde si belle, si pleine de grâces célestes ? Comment influencer l’inflexible ?
    Une plainte rageuse lui échappa, toute son âme s’égosillant en un cri accablé adressé au Très-Haut. Elle avait pendant des semaines supporté cette épreuve avec humilité, sans jamais se dresser contre le Ciel. Elle voulait bien souffrir tous les maux du monde si ses actes méritaient un châtiment. Mais assécher ainsi son cœur était par trop cruel ! Sa patience était usée. Elle voulait retrouver ce feu qui avait depuis toujours animé son sein. Et malheureusement, l’avait-elle amèrement constaté ces dernières semaines, il lui semblait que quoiqu’elle entreprenne, rien ne pouvait lui permettre de faire à nouveau jaillir la source qui s’était asséchée en sa poitrine.
    
    Aucune solution ne lui apparaissait. Face à sa propre impuissance, celle-là même qu’elle s’était découverte à Hédar et qui n’avait de cesse de la hanter, son corps s’était mis à trembler nerveusement.
    
    — Tu d’vrais pas rester là, p’tiote.
    
    Dans un sursaut, Ana s’était redressée, manquant de se cogner contre un homme qui fumait là.
    
    — Tu d’mandes combien ?
    
    La surprise passée, elle était restée bêtement muette, s’efforçant d’interpréter l'Ängestäd dans lequel il s’exprimait. À son allure, l’homme devait être un marchand. Ni trop aisé, ni trop modeste. Un instant il lui fit penser à son père.
    
    — Pardon ?
    — Si tu t’prostitues pas, file. C’point le quartier pour une dame.
    
    Il avait volontairement ralenti son phrasé afin de se faire comprendre. Acquiesçant, Ana s’était éloignée, se faufilant à pas rapides dans les entrailles du quartier. Chacune avait à lui offrir son écot de misère, ses regards emplis de faim, ses sourires édentés, ses filles désespérées, ses hommes humiliés. Elle s’était alors précipitée dans les ruelles, les yeux levés afin d’apercevoir le clocher de la cathédrale qui se dressait dans les ténèbres. Ses jambes, elle ne sut grâce à quelle force, l’avaient finalement menée jusqu’au-devant de la chapelle du couvent voisin à la cathédrale. Elle s’y était engouffrée, inspirée par la sérénité qui s’en dégageait, à la recherche d’un refuge pouvant la soustraire aux malheurs de la nuit.
    
     L’atmosphère dans le modeste sanctuaire était d’une agréable fraicheur et d’un dépouillement qui la rendait rassurante, loin du faste outrancier dont jouissait la cathédrale sudiste. L’air était plein des effluves parfumés de l’encens. La nef, encadrée par quelques bancs de moindre facture, traversait du nord au sud l’édifice jusqu’à l’unique transept qui se déployait à l’est. En son sein, une paire de chandeliers sur lesquels brillaient des cierges blancs. L’on y avait aménagé une chapelle consacrée à Sainte Mariam de Magdala dont le culte s’illustrait par les fleurs et les offrandes déposées aux pieds de la madone de pierre.
    
    Ana trouvait cette représentation des moins réussies : les yeux levés au ciel dans une attitude d’austère recueillement, elle laissait voir la rondeur de ses seins nus que les plis de sa robe découvraient. Son visage portait le masque d’une sainte martyre en extase qui ne lui seyait guère. Un mélange sans aucune saveur des deux extrêmes féminins qu’offraient les Textes : Mariam de Nazareth, la vierge immaculée et Mariam de Magdala la pénitente, la femme de rien repentie. Deux modèles auxquels Ana ne pouvait s’identifier, n’étant ni l’un ni l’autre.
    
    Au-delà de la croisée du transept se situait le chœur, une grille de bois séparait les religieuses de la société. La lune laissait filtrer sa lumière froide à travers les vitraux colorés, dessinait sur le sol des formes vertes, bleues et rouges. Le déambulatoire qui cernait la Table prenait fin à l’ouest et se glissait sous un porche en ogive qui débouchait sur le cloitre du couvent. L’air chaud de la nuit s’y engouffrait dans de doux murmures.
    
    Se détournant de la nef, Ana s’était transportée dans l’oratoire. Ses yeux s’étaient levés vers le doux visage de Magdala auprès de laquelle elle espérait trouver des réponses aux interrogations qui subsistaient. Il lui semblait qu’à défaut de lui ressembler, l’invoquer elle plus que n’importe quel autre saint la guérirait de la cécité dans laquelle l’on l’avait plongée.
    
    — Däm Mariam, murmura-t-elle doucement, posez vos yeux sur moi.
    
    Les mains jointes, elle sentait ses doigts se crisper, sa poitrine se serrer.
    
    — Intercédez auprès du Très-Haut pour que de Sa Main, Il efface mon péché. Ne me laissez pas ainsi…
    
    Ses prières, tandis que trois heures sonnaient, n’obtinrent guère l’écho escompté et Ana, plus morte que vive, se sentit soudain pétrie de sentiments amers.
    
    — C’est inutile…n’est-ce pas ?
    
    Un sourire maussade vint assombrir son visage. Hélas, elle implorait en vain pour une cause perdue. Personne ne prêtait l’oreille à ses cris, personne ne prenait pitié d’elle au Ciel, personne ne viendrait l’extraire de son obscurité. À cette pensée, elle fixa la croix d’argent pendue à son amulette. C’était sa punition, son châtiment pour s’être liée au Très-Haut sans son divin consentement. Au final, la prêtrise n’était pas pour elle. Elle qui s’enorgueillissait de ses croyances, de la solidité de sa foi devait reconnaître s’être fourvoyée. Elle était allée trop loin dans ses chimères pour encore fermer les yeux et se laisser mollement porter par l’existence.
    
    — C’est donc fini ?
    
    Au moment où elle dénouait de sa nuque le palladium des voyageuses, cette apostrophe la fit suspendre son geste. Abandonner ainsi la submergeait d’affliction. Mais était-il plus raisonnable de s’entêter, de s’aveugler ? De se laisser dominer par l’orgueil ? De se laisser broyer par la vanité ? Quelques temps auparavant, sans nul doute son amour-propre l’en aurait persuadée. À présent, l’humilité douloureusement acquise le lui interdisait.
    
    — Oui, s’assura-t-elle en dénouant la corde. Oui, c’est terminé.
    — Aller si loin pour cela ?
    
    Son esprit à nouveau vint la consulter tandis qu’elle considérait son pendentif écarlate.
    Les paysages verdoyants, les foisonnantes ramures aux odeurs entêtantes, la chaleur de laquelle elle ne pouvait faire abstraction, l’immense étendue étoilée, azurée, enlarmée ou parée de voiles gris sous laquelle elle avait évolué ; tout cela lui revenait en mémoire, la rappelait à chaque étape du rite de passage. Tout son corps s’était glacé, sa poitrine douloureusement comprimée. Quel gâchis que ces derniers mois, constatait-elle avec désarroi. Admettre qu’elle était la cause de cet égarement –elle et elle seule !- la laissait prostrée au sol. Le dallage glacé imprimait sur son front le témoin de la mortification qui l’habitait.
    
    — Qui es-tu ?
    
    Ana, face à cette question qui émergeait du fond de ses entrailles, sentit son cœur rater un battement. Quelque chose dans son cœur s’était éveillé, avait bouleversé l’équilibre et l’ordre fragiles établis en elle. Toute son âme chavirait, s’égarait en ce changement Sa voix, tel un fleuve gorgé de pluie quittant son lit, grondait dans sa gorge.
    
    — Je suis Ana…Ana de la contrée d’Uppsalea.
    — As-tu oublié pourquoi tu es ici ?
    — J’ai traversé le pays dans l’espoir de prouver ma valeur. De vérifier que j’étais digne de servir le Ciel. Que mon statut de femme ne peut prétendre brider mes désirs, qu’il ne peut faire barrage à l’existence que je souhaite mener. Mais…la rudesse de mon prochain, la cruauté du monde…
    
    Elle avait dégluti, ses paupières scellées sur ses yeux.
    
    — Me terrorisent….J’ai si peur !
    
    Elle s’était ainsi confessée dans un murmure chétif, comme si la crainte d’être entendue par sa propre raison l’intimidait.
    
    Tout son être se mua soudain en un cri sourd qui se brisa violemment, ne laissant fuser dans son esprit qu’un mot cruel, une dernière insulte, une ultime blessure.
    
    — Lâche.
    

Texte publié par Yukino Yuri, 24 septembre 2020 à 13h46
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