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Tome 1, Chapitre 15 « Danseren - La danseuse » Tome 1, Chapitre 15

— Veux-tu aller voir ? lui proposa Linnea.

Il n’en fallu guère plus. D’un bond, Ana s’était vêtue, avait noué en hâte ses bottines. Ses pas enjoués sur le parquet ciré du couloir qui scindait en deux leur étage pressaient Linnea qui, ayant verrouillé la porte, s’était surprise à dévaler d’une même cadence qu’Ana les escaliers. Elle se croyait pourtant suffisamment mature pour ne plus céder à pareille puérilité, mais l’enthousiasme de son élève l’avait enivrée et elle s’était permise un court instant d’omettre la retenue que son emploi l’obligeait à observer. Aussi s’était-elle reprit en passant le seuil de l’auberge, ne gardant comme dernier témoin de son insouciance qu’un sourire épanoui aux lèvres.

Les odeurs du marché qu’elle humait avec plaisir faisaient remonter en Linnea des souvenirs oubliés, des images qui se bousculaient dans le kaléidoscope de sa mémoire. Elle se souvenait du temps où elle avait, elle aussi, parcouru émerveillée la large rue, se frayant un chemin d’un étal à l’autre. Elle avait été fascinée par ces produits dont elle ignorait l’existence, goûtant tout, flattant l’artisanat sudiste en toute occasion. Le poisson même, pourtant importé de sa propre contrée, lui semblait nouveauté sous la lumière du sud. Les couleurs chaudes des tas d’épices présentés dans des plats en terre décorés, les forts effluves qui l’avaient fait éternuer, le son sec d’un couteau tranchant en deux un agrume bien mûr, le jaune appétissant des citrons, la caresse douce des voiles légers des femmes sur le revers de la main ; tout, absolument tout ranimait en elle des temps d’innocence révolus et pourtant guère lointains.

Ana avançait avec entrain, veillait à garder liés aux siens les doigts de Linnea telle une petite fille craignant de perdre sa mère. Ses yeux n’avaient de cesse de se mouvoir, allaient des toits en lambris terre de sienne à la tenue coquette d’un couple au teint café. Les hommes avaient une allure particulière, portaient d’amples pantalons de lin qu’elle n’avait jamais vu auparavant ; les femmes un profil atypique, un nez régulier, un air espiègle sous leur voile d’organza. Ana, avec sa peau de lait, ses yeux clairs ressortait singulièrement dans cette foule pleine de soleil.

Au-devant de la grande place, sur le parvis de la cathédrale de Lunthveit, une troupe de musiciens emplissait l’air de mélodies endiablées, faisait fiévreusement sonner violes, tambours et lutes en chantant avec une justesse délicieuse des ballades dans le patois du pays. Ana s’était glissée parmi la troupe de badauds qui profitait du spectacle de rue, hissée sur la pointe des pieds pour mieux y voir.

Le temps semblait soudain s’être figé, l’abandonnant à une déroutante exaltation. Ce n’était guère cette symphonie habile qui l’avait ébranlée. Mais la danseuse qu’elle faisait virevolter avec grâce, les pièces cousues à son voile brodé d’or tintant à chacun de ses pas.

— Ce qu’elle est belle, laissa-t-elle échapper malgré elle.

De là où elle se tenait, Ana ne voyait rien d’autre que le visage et les bras de la demoiselle qu’elle faisait se mouvoir avec sensualité. Mais son port de tête plein de charme, l’intensité de ses yeux sombres et pénétrants, la beauté chaude de son hale que les longs cheveux noirs ondulés rehaussaient lui inspiraient une admiration semblable à celle d’ordinaire vouées aux saints. Dans un silence recueilli, elle suivait du regard la jeune femme qui faisait sonner son tambourin orné de longues bandes de satin coloré et qui formaient un magnifique arc-en-ciel qui d’aucun nuage ne se soustrait.

Le feu lui montait aux joues, une fièvre brûlante croissait en son sein. Et lorsque la danseuse plongea, le temps d’une mesure, ses iris dans les siens, Ana crut défaillir.

Musique et danse cessèrent subitement, la tirant de son extase. La danseuse s’était figée, fixait avec fureur un homme au premier rang. Les autres spectateurs s’en étaient écartés, effrayés par les œillades menaçantes de la troupe, chuchotaient entre eux avec grand embarras. L’air soudain s’était appesanti.

Ana n’avait pu constater par elle-même l’incident qui avait ainsi échauffé les esprits, mais quelques conversations entre deux marchands de Lathium lui apprirent que des gestes déplacés envers la danseuse l’avaient contrainte à cesser sa sensuelle prestation.

Les musiciens s’étaient débarrassés de leurs instruments, saisissant vivement leurs dagues. Linnea, qui pressentait la querelle prête à s’attiser, avait saisi l’épaule d’Ana pour l’éloigner, les yeux rivés sur le groupe pour mieux juger du danger.

La danseuse s’avançait d’un pas sûr, les lèvres pincées de colère. Son tambourin s’était abattu sans prévenir sur la joue de l’homme, son genou enfoncé dans son ventre. Et tandis qu’elle vociférait dans une langue inconnue à Ana, elle l’avait envoyé sans sommation rouler dans la poussière et la saleté. Les badauds avaient applaudi en riant, les musiciens la félicitaient copieusement en lui tapotant l’épaule. L’ovation était d’une telle amitié que la jeune femme, un sourire espiègle aux lèvres, avait plongé dans une révérence de théâtre. Les rubans noués à son tambourin suivirent le mouvement comme une nuée de papillons colorés enivrés par le tintement des pièces. Ana écarquilla les yeux pour mieux saisir la beauté de ce simple geste d’une grâce et d’une élégance qui le rendait presque exceptionnel. Et elle se sentit s’empourprer, une vague chaude lui faire chavirer le cœur lorsque la jeune femme, se redressant et captant son regard, lui adressa un clin d’œil complice, presque séducteur.

— Sprede üte ! Sprede üte !

La foule fit volte-face de concert, palissant à la vue de la milice de la ville qui approchait au pas de charge, toutes lames dehors.

Ana fut prise d’un frisson de terreur incontrôlé, serra férocement le bras de Linnea : la vue des capes de velours brodées, des armures la rappelait à la peur animale qu’elle avait ressenti ce matin-là, à Hédar. L’un des soldats était entré dans l’étable, l’avait trouvée dans la paille, apeurée contre le mur de bois. Un instant, elle avait observé dans ses yeux une lueur qui l’avait fait craindre pour sa vertu. Elle avait vu sa main s’abattre sur son épaule, la relever sans aucune forme de ménagement. À l’instant où elle s’était crue perdue, son palladium de future postulante l’avait soustraite à des humiliations qu’elle devinait et l’homme, rappelé à l’ordre par l’un des inquisiteurs, l’avait laissée en paix.

Cette patrouille-là, avec son aura menaçante, n’était pas pour la rassurer et tandis qu’elle s’effrayait de subir à nouveau pareille discourtoisie, elle se surprit à reculer pour se glisser dans l’ombre rassurante de Linnea.

Les musiciens avaient en vitesse empaqueté leurs effets, ramassé quelques monnaies à la va-vite puis s’étaient éparpillés à toutes jambes dans les ruelles voisines. La danseuse quant à elle s’était précipitée à terre, collectait à la hâte les nombreuses pièces jetées allègrement par les spectateurs durant sa prestation. Son voile blanc s’était sali au contact de la poussière sur le pavé mais son esprit n’était guère à ses esthétiques considérations, tout affairé à compter frénétiquement chaque pengä, à n’omettre ni la plus petite pièce, ni celle s’étant glissée entre les pavés. Elles avaient une telle importance pour elle, étaient si vitales que la danseuse préférait encore se risquer à argumenter avec les soldats qu’en abandonner une derrière elle.

Elle allait se relever, courir s’abriter dans le dédale de rues qui serpentait dans le quartier commerçant lorsqu’une botte vint s’abattre sur un coin du voile.

— Tu t’en vas avec ce que tu as volé, femme ?

— Cet argent, je ne l’ai pas volé, je l’ai gagné ! rétorqua-t-elle dans un Swalüet à l’accent rageur.

— Les gens de votre race, on sait bien que vous ne gagnez rien honnêtement !

Elle tirait sur son voile pour le dégager mais rien n’y faisait. Irrémédiablement bloqué sous le talon de l’officier, le tirer davantage l’aurait déchiré et aurait laissé son pécule se répandre à terre.

— Allons-nous en, enjoignit un marchand de la capitale richement vêtu à son apprenti. Mieux vaut ne pas rester là !

— Enfoirés de miliciens !

— Et après, ce sont les braves gens que l’on arrête pour « trouble de l’ordre public » ? La belle logique de la Maison Mère !

Tout en se retirant prestement du parvis, chacun y allait de son commentaire, fulminant contre cette milice envoyée par le clergé et lui lançant des regards lourds de reproches. La danseuse quant à elle soutenait avec fureur les œillades torves des hommes en armure, protestait avec vigueur à chaque raillerie, chaque insulte. Se faire humilier ainsi sans rien dire ? La danseuse préférait encore mourir que de laisser son honneur piétiné par ces soldats qu’elle méprisait.

Un cri perçant fendit l’air, éventra le silence pesant. Le milicien avait retiré sa botte du voile en titubant, ses compagnons s’étaient tus de stupeur, bêtement paralysés par la surprise. Le blanc du voile s’était teinté de rouge. Libéré de la botte, la danseuse s’en était saisi et sa dague ensanglantée entre les lèvres avait fendu la foule à toute vitesse, disparaissant parmi les échoppes et les badauds. La pénombre la dérobait aux yeux de ses poursuivants, à ceux d’Ana également comme un rideau tombant sur sa dernière danse. Elle sentit une pièce lui échapper mais n’en eu cure, filant à toutes jambes. La pièce dorée s’était glissée dans la rainure des pavés et fut sitôt attrapée par un enfant au teint cuivré et en guenilles qui s’enfuit sans demander son reste, jetant autour de lui des lorgnades suspicieuses, son trésor serré dans son poing.

Ana le considéra avec gravité, observa longuement ce petit corps emmitouflé sous des nippes s’enfuir avec le dernier témoin du spectacle auquel elle avait assisté. Sa poitrine s’était serrée, son cœur malmené par une triste confusion qui jadis lui était étrangère.


Texte publié par Yukino Yuri, 23 septembre 2020 à 14h17
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