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Tome 1, Chapitre 13 « Avresë-Départ » Tome 1, Chapitre 13
Klara de Hédar fut condamnée au bûcher, après strangulation, pour sorcellerie, empoisonnement et incitation au sacrilège. Tandis que la corde du bourreau lui retirait lentement la vie, ses yeux exorbités eurent tout le loisir de lui dépeindre la cruauté de ses semblables. La foule pressée sur la petite place de l’église riait, la montrait du doigt, hurlait à son attention des malédictions, se réjouissait avidement. Parmi eux, des êtres que Klara avait guéris. Un rire lui échappa tandis que l’air la quittait, la laissant inerte sur la potence. Puis les flammes dévorèrent son corps, le réduisant en cendres que l’on aurait tôt fait de disperser dans la rivière voisine. Ainsi, sans sépulture, sans enveloppe charnelle, elle n’aurait plus aucun espoir de résurrection. Elle serait éternellement damnée.
    
    Lorsque Svea voulut se jeter entre sa sœur et ses bourreaux, se débattant rageusement afin de récupérer le corps de Klara, on la fit basculer dans la boue. Tandis que l’Inquisition la condamnait pour ses relations avec le père Jonathan, éveillant chez les badauds une consternation sournoise, elle sentait sur sa gorge se resserrer la corde qui avait étranglé sa sœur. Le sang lui monta à la tête. Des soupirs rauques s’échappaient de sa bouche grande ouverte toute prête à vomir sa haine.
    La foule s’attroupait autour de la potence tandis que son corps inerte se décomposait au cœur du brasier.
    
     —Pourquoi n’avez-vous rien fait ?
    
    Ana, que Linnea engageait à presser le pas, tremblait de tous ses membres, la voix tirée par l’anxiété. Elle agrippait la main de Linnea qui n’osait se retourner, n’osait affronter son visage déformé par l’incompréhension.
    
    —De quel droit me serai-je opposée aux décisions de la Maison-Mère ?
    —Mais…Vous étiez en mesure d’aider Klara. En votre qualité de…
    —Prêtresse ? l’avait interrompue Linnea avec un sourire amer. Comment imagines-tu que fonctionne la hiérarchie cléricale ? Crois-tu qu’en tant que membre du clergé, j’acquiers le droit de discuter les ordres de mes supérieurs et de m’opposer aux décisions prises dans une région qui n’est même pas celle où j’officie ?
    —En quoi cela importe-t-il ?
    —Ce sont les principes fondamentaux qui régissent les ordres, Ana ! Ceux également qui permettent à nos différentes contrées de ne pas entrer en conflit. L’aube ne nous confère pas des droits surplombants ceux d’un artisan ou d’un marchand. Les prêtres ne sont rien dans la hiérarchie.
    —Si ce n’est qu’une question de hiérarchie…, avait grincé des dents Ana aux dires de Linnea. Alors j’aurai dû aller avec Klara plutôt que vous ! Je l’aurai innocentée !
    —Pourquoi ? Klara n’est personne pour toi. Comment aurais-tu pu assurer qu’elle n’était ni sorcière, ni empoisonneuse ?
    —Vous l’avez vue non ?
    —Je n’ai vu que ce qu’elle a consenti me montrer. Comment jurer que la potion qu’elle a fait prendre à l’enfant n’était pas un poison ? Une façon d’abréger ses souffrances ? Qu’est-ce que tu crois, Ana ? Qu’est-ce que tu espères ? Que l’on t’écoutera ? Que l’on remettra en cause le jugement de l’Inquisition, la milice de l’Église à laquelle on laisse toute liberté de décisions, face au témoignage d’une petite nordique sortie de sa campagne ? Oh, Ana. Tu penses sincèrement qu’il ne t’arriverait rien ?
    
    Ana restait coite, dépossédée de l’éloquence et de l’assurance que d’ordinaire elle se connaissait. Pour la première fois depuis le début de son périple, elle se sentait impuissante, terriblement impuissante. Dans son esprit, elle fantasmait, s'imaginait rebrousser chemin, retourner à Hédar et aller au-devant des lances, des pierres, des épées. Mais le souhaitait-elle seulement ? Désirait-elle vraiment brandir haut l’étendard de justice –sa justice, au demeurant- au prix de ses aspirations, ses rêves ? De sa propre vie ?
    
    —Ne risque pas ton avenir et ta réputation pour des inconnus…, lui souffla Linnea en guise de dernier avertissement.
    
    La réponse, elle le savait, était évidente. Elle se voyait transpercée par les lames, déchiquetée par la roche ; et elle n’avait, hélas, guère suffisamment de folie et de présomption pour se déclarer prête à mourir pour une parfaite inconnue. Il s’agissait là d’un discours que seuls pouvaient professer les héros de romans chevaleresques ou les grands martyrs des Textes. Mais elle, Ana de Sollnästeå, n’était ni l’un ni l’autre. Elle n’était ni protagoniste d’un récit, ni une femme de foi sacrifiant son existence pour la multitude.
    Des larmes de résignation lui montaient aux yeux en réalisant tout cela, toutes prêtes à choir sur ses joues.
    
     Elles avaient traversé la lande sans un mot, sans un regard dans leur dos. Revoir Hédar, la fumée épaisse qui dérobait le clocher de l’église au reste du monde n’auraient rendu que plus vive l’évidence qui hantait leurs esprits.
    Puis, alors qu’enfin elles atteignaient le sommet des dernières collines de la vallée, le ciel laissa échapper de nombreuses larmes qui vinrent tremper herbe et forêts à grand bruit. Linnea et Ana, blotties l’une contre l’autre sous une cape en flanelle, les mains fermement serrées, levèrent dans un même moment la tête sans faire cas des gouttes qui s’écrasaient sur leur peau, observant avec une profonde mélancolie cette pluie de Juniuera qui lavait la campagne. Et enfin, comme si les gouttes rappelaient à ses yeux qu’ils pouvaient pleurer, Ana sentit des larmes tièdes couler et se mêler à celles du ciel sur ses joues. Elles affluèrent d’autant plus lorsqu’elle sentit les doigts de Linnea se glisser doucement, dans un geste empli d’affection, dans ses cheveux emmêlés.
    
    Tandis que la pluie se muait petit à petit en orage, le ciel couvert d’épaisses nuées, Ana laissa échapper un lourd soupir. Son âme lui semblait remplie de sombres nuages qui éclipsaient le soleil qui réchauffait d’ordinaire sa poitrine. Une terreur douloureuse la saisit quand elle prit conscience de ce qui la taraudait. La flamme de sa foi, celle qu’elle avait nourrie, préservée, cru infaillible s’était éteinte et ne l’animait plus d’aucune chaleur. Elle se sentait glacée jusqu’aux veines, dépossédée d’une part d’elle-même. Tentant vainement d’apercevoir à l’horizon les grandes plaines d’Öbsteergöt, Ana s’accrochait aux derniers rêves d’aventure qui subsistaient en elle, avec autant de désespoir qu’à une branche abandonnée en pleine tempête.
    

Texte publié par Yukino Yuri, 4 septembre 2020 à 10h17
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