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Tome 1, Chapitre 11 « Besittaning - Possession » Tome 1, Chapitre 11
Lorsqu'elle s'était engouffrée dans la minuscule chambre que partageaient huit frères et sœurs, Klara sut que le Très-Haut avait déjà fait son choix, et que la présence de Linnea n'y changerait rien. L'enfant délirait, les yeux écarquillés, le corps baigné de sueur. Ses draps étaient maculés d'urine, de vomi, empestaient terriblement.
    Plusieurs fois, elle dut le maintenir de force allongé dans sa couche puante. Son petit corps était tordu par de violents spasmes, se cabrait avec une force effarante. Il hurlait. Son regard n'avait de cesse de se mouvoir, embué de terreur. Quand il ne poussait pas des cris bestiaux, il vomissait bruyamment.
    
    Autour de lui, les membres de sa famille s'étaient agenouillés, récitaient fiévreusement les psaumes pour les malades, égrainaient leur chapelet avec régularité. Le bourdonnement de leurs voix monta à la tête de Klara. Dans cette pièce viciée par la maladie, elle se sentait soudain étouffée, prête à s'effondrer. Elle reprit son souffle, organisa ses pensées, se saisit de plusieurs flacons d'herbes pour les incorporer à l'huile qu'elle avait mis à chauffer. À ce mélange, elle ajouta des feuilles séchées de choux, de noyer, de sureau et d'orties qu'elle avait réduites en poudre, veilla le remède avidement.
    
    — Mère, ouvrez sa bouche, exigea-t-elle avec douceur.
    
    Linnea s'exécuta, coinça ses longues manches dans sa ceinture pour mieux se mouvoir. Elle enfonça ses pouces dans la bouche de l'enfant, écarta sa mâchoire crispée. Il poussa un cri étranglé, se débattit sauvagement tandis que Klara lui faisait prendre son breuvage. Il le régurgita dans l'instant.
    
    — Miséricorde..., lâcha Klara en épongeant le front du malade.
    — Cet enfant est mourant, lui souffla Linnea. Il faut lui donner l'extrême-onction.
    
    La médicastre hocha la tête, farfouilla dans un dernier espoir dans sa sacoche, n'y trouva rien qu'elle aurait pu considérer comme utile. À cet instant, en relevant la tête, elle se crut soudain en enfer.
    L'enfant la fixait intensément, ses lèvres encore humides de bile et d'huile. Ses pupilles étaient élargies, son regard vitreux. Son corps se souleva dans une violente convulsion, ses membres s'agitant avec désordre. Sa bouche se déforma en un trou béant. Son visage n'était plus qu'une grimace grotesque tandis qu'il décrivait ce que ses yeux malades lui faisaient voir, appelait sa mère en pleurant.
    
    — Je vois l'Enfer ! Mère ! Mère, aidez-moi ! Les flammes ! Elles sont en moi, elles me consument, elles me dévorent ! J'ai mal ! J'ai mal ! Pitié, laissez-moi en paix !
    — Calme-toi, il n'y a rien ! sanglotait sa mère en serrant sa main brûlante.
    — Aidez-moi ! Ils tournent autour de moi ! Ils entrent en moi !
    
    Ses doigts s'étaient raidis, jetés sur son torse. Il se grattait férocement. Sa chair s'arrachait sous ses ongles, s'ouvrait en de larges plaies. Klara se jeta sur lui pour l'immobiliser de toutes ses forces. L'enfant hurla à nouveau. La terreur que lui inspirait la sage-femme se voyait dans ses yeux.
    
    — Très-Haut ! La sorcière ! La sorcière veut se mêler aux démons ! Éloignez-la de moi !
    
    Ses cris stridents retentirent davantage, effrayants, violents. Klara bondit en arrière, recula comme pour se protéger de ces accusations.
    
    — Sa potion m'a dévoré les entrailles ! Éloignez-la ! Elle m'a maudit, sa marque est en moi ! Je brûle ! Je suis damné !
    
    Klara écarquilla les yeux, le souffle coupé. Les frères et sœurs du malade s'étaient recroquevillés les uns contre les autres, effrayés par l'hystérie de leur frère. Leurs parents les tiraient violemment, les sommaient de retourner à leurs prières. Tous s'exécutaient alors, s'agenouillaient en tremblant et psalmodiaient d'une même voix hésitante.
    
    — Klara, faites quelque chose !
    — Pitié ! Il devient fou !
    
    Klara voulut s'approcher de nouveau, ne sachant que faire pour soulager l'enfant. Celui-ci soudain se tut, respirant calmement, allongé dans sa couche. Il semblait s'éveiller d'un mauvais rêve. Un sourire serein illuminait son visage fiévreux. Linnea s'apprêtait à déposer sur son front l'huile bénite que l'on administrait aux mourants lorsqu’il exhala, laissa filtrer entre ses lèvres souillées un petit rire joyeux. Elle se figea, fixant le petit être qui, les yeux rivés sur sa croix, respirait à grands bruits. Dans ses iris clairs, elle crut un instant percevoir la silhouette d'un être céleste, puis les portes du Ciel s'ouvrir devant lui.
    
    — Très-Haut bien aimé...
    
    La voix de l'enfant tonnait claire. En proie à une extase, il se redressa lentement, ouvrit ses bras en croix, le visage tourné vers le ciel. Son sourire s'étira davantage, plein d'une béatitude indescriptible.
    
    — Très-Haut bien aimé, plaisant en tout point ! Dépose sur moi Tes Lèvres divines, comble-moi de Ton Amour ! Que Ton Visage est beau ! Que Tes Étreintes sont agréables ! Ô Très-Haut, Tu es mon âme, Tu es mon salut !
    
    Il hurlait à présent, exultait joyeusement. Personne n'osait bouger, personne n'osait interrompre sa louange. Klara tremblait de tous ses membres, glacés jusqu'à l'âme. Linnea, qui connaissait par cœur la prière qu'il formulait en un Swalüet parfait, se sentait dépossédée de ses sens, horrifiée par cette soudaine maturité qui dégageait de ce petit corps.
    
    — Que suis-je devant Tes Yeux ?! Je n'étais que poussière, un ver qui se vautrait dans le sang et la saleté de mes péchés, mais tu as posé Ta Paume sur moi ! Accueille-moi près de Toi ! Ouvre-moi Ta Porte ! Ô Très-Haut, mon seigneur et mon roi ! Prends pitié de moi !
    
    Il se raidit alors, l'air semblant quitter ses poumons. Puis tout son corps s'affaissa. Il tomba en arrière. Son âme l'avait quitté.
    
    — Il....Il est mort ? s'étrangla sa mère en secouant l'enfant. Mon petit...Il est mort ?!
    
    Elle lança à Klara un regard meurtrier.
    
    — Mon enfant est mort ?! Mort ?! Qu'as-tu fait ?! Que lui as-tu fait ?!
    — J'ai fait tout ce que j'ai pu, Margaret. Mais j'ai été impuissante face à son mal...
    — Mon fils est mort ! Tu devais le sauver !
    
    Elle s'était levée, avait saisi Klara par les épaules, l'étreignait de toutes ses forces. Elle répétait en boucle cette même question dans une plaintive litanie, le désespoir déchirant sa voix. Klara resta engourdie, fixant avec horreur la forme de chair qui gisait inerte dans un désordre de draps sales. La nausée lui souleva le cœur tandis que Linnea l'écartait de Margaret. Elle tentait de la consoler, de la calmer en prêchant que son fils était dans un monde meilleur mais la barrière de la langue empêchait entre elles toute compréhension.
    Klara croisa le regard vitreux de l'enfant. Elle frissonna. Dans ses pupilles éteintes, elle crut y lire les derniers mots de son patient.
    
    — Sorcière.
    
     Ana n'avait guère passé une aussi agréable après-midi auparavant que celle qui s'achevait déjà au rougeoiement du ciel. À la cure, auprès de Svea, elle avait ri tout du long, prenait une joie certaine à s'entretenir avec elle de divers sujets, parfois des plus insignifiants dont elle n'osait disserter avec Linnea. Svea se plaisait à la questionner sur sa région natale, le patois qui y était parlé et les endroits qu'elle avait vus au cours de son pèlerinage.
    
    — Des maisons taillées dans la montagne ? Mais c'est impossible, ça ! s'était écriée Svea lorsqu'elle avait entendu le récit du village de Bergstädeä.
    
    Et à Ana de rire à gorge déployée.
    
    Voir Svea montrer tant de considération pour le mode de vie nomade qu'elle avait choisi d'adopter la rassurait quant à la voie qu'elle avait décidé d'emprunter. Grande avait été sa hâte, du fait de la joie que cette après-midi lui avait procurée, de retrouver Linnea pour le souper et de lui conter ce plaisir qui l'animait. Cependant, l'air grave que ses traits tentaient en vain de dissimuler derrière un sourire rassurant l'en dissuada.
    Son aînée était adossée à la clôture qui entourait l'étable, toute à ses pensées. Une curieuse impression la saisit tandis qu'elle s'approchait de Linnea.
    
    — Ma Mère ? osa-t-elle, navrée de la déranger dans ses réflexions.
    
    Linnea ne semblait l'avoir entendue, ni même remarqué sa présence. Ses doigts étaient serrés contre sa croix. Ana la connaissait suffisamment pour y voir là un témoin du trouble qui l'habitait.
    
    — Mère Linnea ?
    
    Aucune réaction, de nouveau.
    
    — Linnea !
    
    Linnea sursauta, ses yeux ronds de stupeur. On ne l'avait plus apostrophée avec tant d'intimité depuis ses années adolescentes, depuis son entrée dans les ordres. Elle en fut bouleversée.
    
    — Pardon...Je vous ai appelée plusieurs fois mais...
    — Mais ?
    — Vous ne sembliez pas m'entendre. Vous semblez soucieuse, est-il arrivé quelque chose ?
    
    Linnea se mordit la lèvre jusqu'au sang, sa poitrine déchirée par le chagrin que la mort du jeune fils de Margaret lui inspirait. Son front vint se poser contre l'épaule d’Ana. À cet instant, plus aucune pudeur n'imposait entre elles ses capricieuses lois.
    
    — Ma Mère ?
    — Ce gosse...il avait à peine dix ans...
    — Quel gosse ?
    — Un de Hédar. Il délirait...Tu l'aurais vu, Ana, il t'aurait crevé le cœur.
    
    Sa voix était tremblante, pleine de larmes. Linnea lui apparut si fragile, si démunie qu'Ana l'attira naturellement dans une étreinte rassurante, lui prodigua mille gestes de tendresse pour calmer son désarroi.
    
    — Pas la peine de tout garder pour vous. Je ne suis plus une enfant, vous pouvez me parler sans crainte.
    — Je ne te considère pas comme une enfant.
    
    Ses yeux d'émeraudes vinrent se noyer dans ceux d’Ana tandis qu'elle ajoutait faiblement.
    
    — J'ai vu la Mort plusieurs fois...Plusieurs fois, j'ai accompagné les mourants, les ai rassurés pour que la sérénité les habitent lors de leur dernier voyage. Mais il s'agissait de personnes âgées préparées au départ, de nouveau-nés qui ignoraient que la vie les quittaient, de femmes que la douleur de l'accouchement assommait et emportait sans leur laisser le temps de craindre le trépas. Mais lui...Lui voyait l'Enfer, le Ciel, craignait la Mort, l'accueillait à bras ouverts. Je n'ai pas su comment apaiser ces derniers instants, l'idée même de psalmodier pour lui un chant pour les malades ne m'est pas venue... Je n'ai pas été capable...de remplir mon office. Comment puis-je te guider, si je suis incapable d'être irréprochable, d’être le rocher rassurant sur lequel les mourants viennent s’appuyer avant leur dernier voyage ?
    — Mère Linnea...
    
    Linnea réprima le sanglot qui lui montait à la gorge. Ana affermit son étreinte, la laissa s'épancher contre son sein. Au-dessus d'elles, les premières étoiles s'éveillaient dans la sombre couverture du ciel.

Texte publié par Yukino Yuri, 1er septembre 2020 à 14h45
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