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Tome 1, Chapitre 10 « Klara från Hédar - Klara de Hédar » Tome 1, Chapitre 10
Klara de Hédar était médicastre -sage-femme, disait-elle pour rendre le terme moins béotien. Spécialiste en herboristerie, elle confectionnait des soins, des philtres, des remèdes pour calmer la toux, la fièvre et d'autres maux. Soigner les gens était son métier. On venait de temps à autre la consulter lorsque la maladie demeurait malgré le repos et les prières, lui acheter un remède clandestinement. Respectée quoique crainte, dépréciée pour ses mœurs progressistes, elle restait souvent le dernier espoir des familles touchées par la maladie. On chuchotait sur son passage lorsqu'elle allait à l'office avec Svea, quand on la voyait revenir de la chasse sans jupon. On disait qu'elle avait cela dans le sang, qu'elle s’adonnait à d'étranges loisirs ésotériques, que l’Église n'aimait guère cela. D'autres lui prédisaient de sombres fins auxquelles elle ne prêtait l'oreille, par trop occupée par son office.
    
    — Ainsi, vous cherchez un endroit pour la nuit ? s'enquit Klara afin d'obtenir confirmation aux dires de Svea.
    — Le prochain bourg est à bonne distance d'ici, nous ne pourrons l'atteindre avant la nuit. Et voilà une semaine que nos dos et nos reins ne connaissent que la dureté de la terre, un peu de confort nous serait salvateur.
    — Je ne peux qu'abonder dans votre sens, ma Mère. Mon étable est vôtre, aussi longtemps qu'il vous plaira. De même pour ma table, si notre modeste nourriture vous semble digne de vous.
    — Nous vous en serions grandement reconnaissantes.
    
    Linnea s'inclina dans une attitude de profond respect. Ana l'imita, ses yeux ne parvenant à se détacher du petit autel mortuaire qui occupait un coin de la pièce, baigné dans la claire lueur du jour. De larges pans de velours sombres étaient fixés sur la face avant du meuble, remontés en arc sur les côtés, d'imposants rameaux de fleurs blanches avaient été arrangés avec goût dans un vase ébréché. À chaque extrémité de l'autel, deux chandeliers en argent -seule fortune de la famille- gravés des premiers versets des psaumes aux défunts.
    Ana ne connaissait que l'autel mortuaire de son village, celui où les tablettes funéraires étaient déposées et où, chaque jour, les prêtres allaient prier. Personne ne possédait d'autel personnel. Au nord, on disait que cela portait malheur, que c'était comme inviter la Mort à sa table.
    
    — Ça t'intéresse ?
    
    Klara s'était approchée de l'autel, lançait à Ana un regard saisissant, la perçant à jour, n'admettant aucun mensonge.
    
    — Je...Je n'en avais jamais vu dans un foyer...
    — C'est une tradition, ici. Je sais que par chez vous, c'est pas très bien vu. Mais dans notre contrée, c'est tout ce qu'il y a de plus normal. Et même si ça ne l'avait pas été...
    
    Le regard chaud de Klara se détourna, couva Svea avec bienveillance.
    
    — Je souhaitais que le trépas n'exile pas nos parents de leur foyer.
    
    Svea s'était rembrunie, sa main s'activant en tremblant sur le tisonnier. Elle se sentait le corps malhabile, crispé à la simple évocation de ses parents. Elle ne voulait pas se souvenir. Pas aujourd'hui, devant des étrangères qui pourraient témoigner de sa douleur.
    
    — Ils nous ont quitté quand Svea était encore petite... Je n'avais même pas treize ans. Ma Mère, avez-vous entendu parler des « des possédés de Hédar » ? Cette affaire a fait grand bruit au sein de l’Église. Saison des fleurs de l'an soixante-six.
    — J'étais à peine à la tête de mon ministère, on m'en a vaguement entretenue.
    — Une épidémie qui a atteint la population de notre village et des bourgs environnants. Les récoltes avaient été désastreuses. Le gel jusqu'en Mersera, la chaleur dès Meaera avaient gâté les cultures.
    
    Elle marqua une pause, prit place autour de l'âtre devant lequel Linnea et Ana avaient été introduites. Svea leur avait servi un bouillon maigre rendu goûtu grâce à des épices et des herbes, une spécialité qu'elle faisait pieusement chaque jour de jeûne. Klara n'aimait guère ces jeûnes imposés afin de faire pénitence ou de célébrer la fête d'un saint. Ils ne favorisaient que davantage les maladies qu'un corps faible ne pouvait repousser.
    L'image de ses parents refusant jusqu'à ce bouillon, incapables de le contenir dans leur chair, lui revint en mémoire.
    
    — Les premiers malades n'ont pas tardé, avec la famine et les miasmes qui proliféraient. Les plus jeunes d'abord. Puis les plus âgés, les anciens, les hommes et femmes robustes. Père et mère n'avaient de cesse de visiter les malades, de les rassurer, de tenter de les soigner. Mais rien n'y fit. En quelques semaines, le cimetière avait doublé de circonférence, nombre de familles n'étaient plus.
    — Très-Haut tout puissant...Je n'avais pas idée que c'était à ce point...
    — Ce n'est allé qu'en empirant, ma Mère. Puis le mal a atteint nos parents. La fièvre embrumait leurs esprits, leurs corps étaient secoués de spasmes. Rien de ce qu'ils avalaient ne subsistait dans leur estomac, pas même de l'eau. Impossible de savoir comment les soigner, à quel remède me fier. Leurs yeux leur renvoyaient des images étranges de créatures enflammées souhaitant les dévorer. D'autres fois, ils se croyaient prêts à s'envoler jusqu'aux cieux. Je m'épuisais à consulter des ouvrages pour tenter de comprendre ces maux, me référais aux notes de mes parents. Mais si eux n'avaient su comment soigner cette maladie... Comment l'aurai-je pu ?
    
    Ana réprima un frisson en imaginant les derniers instants de ces personnes torturées par des visions infernales, ses doigts crispés sur son amulette de postulante. Elle croyait difficilement à la possession des âmes par une entité maléfique -le Dieu dont on lui avait chanté les louanges était là pour les garder loin du Mal, pour les en protéger.- mais force était de constater que les symptômes décrits par Klara se confondaient avec ceux que dépeignaient les Écritures. Mais était-il possible que tout un village se retrouve sous le joug du Malin ? Cela paraissait sidérant.
    
    — Puis un matin, conclut Klara en avalant une gorgée de bouillon, ils n'étaient plus. Ce fut presque une bénédiction de les voir aussi sereins, immobiles sous les draps.
    
    La bouche de Svea s'était crispée en une grimace douloureuse. Elle avait quitté son siège, prétextant son devoir à la cure. Sa voix débordait de larmes. Il sembla à Ana, lorsque Svea quitta le logis, que la forêt alentour poussait de longs sanglots étranglés.
    
    — Excusez ma sœur. La mort de mes parents... est encore un sujet sensible pour elle.
    — Je suis désolée, je ne voulais pas remuer de tels souvenirs...
    — Oh, ce n'est rien, petite demoiselle ! Faut-il se cacher à tout-va pour quelques personnes, pour ma sœur qui n'a pas su faire son deuil ? Cela va faire bientôt dix ans. Elle se plaît à entretenir la plaie, encore aujourd'hui, et ça m'exaspère. Comme si c'était mal de parler de sa famille !
    
    Elle avala d'un trait le verre d'eau de vie qu'elle s'était servie, en proposa avec nonchalance à ses commensales, le flacon tendu vers elles.
    
    — Chacun s'habitue à l'absence comme il le peut, professa Linnea en tendant son verre vide. Certains pleurent longtemps, d'autres endorment les souvenirs et les enferment au fond de leur cœur, d'autres encore s'en vont ailleurs...
    — Avez-vous déjà perdu quelqu'un, ma Mère ?
    — Des amies, déjà. Je les ai pleurés des mois et des mois. Continuer de vivre là où nous avions joué, ri... me crevait le cœur. Puis ma mère.
    
    Cette mélancolie, encore. Linnea la sentit planter ses crocs dans la chair de son cœur. Elle la noya dans l'eau de vie, laissa l'alcool chasser le froid qui se déployait en son sein.
    
    — J'y pense ! Svea voulait vous installer dans l'étable, mais il faudrait qu'elle emprunte la courtepointe de la cure pour la rendre plus confortable. Petite demoiselle ?
    
    S'adressant à Ana en ces termes, Klara reporta son attention sur elle.
    
    — Veux-tu rattraper ma sœur et lui demander de l'apporter ici une fois son travail terminé ? Assurez bien le Père Jonathan de ma gratitude, s'il consent à s'en séparer.
    
    Le ton employé, bien qu'aimable, n'admettait aucune réplique ; aussi Ana se contenta-t-elle d'obtempérer. Elle se hâta de rattraper Svea sans même prendre le temps d'avaler le fond de bouillon qui s'asséchait dans son bol.
    
    
     — Pourquoi l'avoir éloignée avec un tel prétexte ? s'enquit Linnea une fois assurée que son élève ne pouvait plus l'entendre.
    — Un peu de confort supplémentaire ne vous serait-il pas agréable ?
    — Certes oui. Mais j'ai le sentiment que vous souhaitiez davantage vous retrouvez seule avec moi que véritablement nous rendre votre étable plus agréable.
    — Vous êtes bien insultante.
    
    Klara adressa à Linnea un sourire narquois, amusée par la soudaine expression outrée qui contractait son visage. Elle extirpa de sa sacoche fixée à son pantalon une longue pipe en bruyère dont elle bourra le fourneau de tabac. L'ayant allumé, elle inspira longuement dans le tuyau, laissant le fumet des braises pénétrer lentement dans sa gorge.
    
    — Mais vous avez raison. Je voulais m'entretenir avec vous. Sans la petite demoiselle. Sans ma sœur.
    
    Linnea porta sa propre pipe à ses lèvres.
    
    — Ma Mère, vous qui êtes femme de foi, quel est votre avis à propos de mes parents ? Étaient-ils possédés ?
    
    Surprise par cette question, Linnea fut prise d'une quinte de toux après avoir failli recracher toute la fumée qu'elle avait inhalée de travers.
    
    — Difficile à dire sans les avoir vus... Les symptômes pourraient être signe d'une possession, s'ils avaient été les seuls à les développer. Mais tout le village les partageait. Parler de possession dans un tel cas...
    
    Elle inspira longuement dans le tuyau, tentant de calmer son esprit pris de court par la tournure que prenait la discussion.
    
    — Cela me paraît exagéré.
    — C'est pourtant ce que le prêtre d'ici pense. Que nous avons sûrement gravement pêché et que le Ciel nous a punis.
    — Klara. Toute épidémie, toute catastrophe n'est pas forcément l’œuvre du Ciel, ni une manière de nous châtier pour nos crimes. Ne pensez-vous pas plutôt qu'il s'agit là d'un malheureux hasard ?
    
    Klara resta un instant immobile, les yeux perdus dans le vague, sa pipe fumante coincée entre ses doigts.
    
    — Et si le hasard frappe deux fois à la même porte, peut-on toujours parler de hasard ?
    — Que voulez-vous dire ?
    — Beaucoup d'habitants ont de nouveau à souffrir du même mal... Certaines familles ont déjà enterré leurs enfants, d'autres se préparent à mourir.
    — Voilà pourquoi j'ai entendu des psalmodies funèbres au détour de quelques rues.
    — Vous avez donc entendu...
    
    Klara prit à nouveau une grande inspiration, tira sur sa pipe, laissa le tabac l'apaiser avant de le rejeter dans un long soupir. L'effluve floral emplit l'air, se mêlant à l'odeur boisée du tabac que fumait sa commensale. Le choix de telles herbes était original. Les femmes préféraient d'ordinaire des plantes légères, du « tabac élégant » comme se moquaient les hommes, et non un mélange aussi lourd dont Linnea s'enivrait.
    
    — J'ai peur ma Mère, laissa-t-elle échapper sans réfléchir dans un murmure presque inaudible. Tout se répète. Et si cette fois, ma sœur était touchée, elle aussi ?
    — Pourquoi le serait-elle ?
    — Le prêtre pense que le Mal s'est glissé dans notre nourriture. Que nous nous empoisonnons, que le Très-Haut nous punira pour cela.
    
    Linnea soupira, les sourcils froncés. Exécrait-elle le discours du clerc qu'elle n'osa guère le critiquer ouvertement. Le Très-Haut devait-il sans cesse être utilisé comme un instrument de terreur, une ombre menaçante qui devait toujours planer sur l'existence de chacun ? Linnea en doutait, elle qui avait grandi avec un dieu d'amour et de paix, une force, un rocher.
    
     La porte de la demeure s'ouvrit brusquement, arrachant Linnea à ses réflexions. Une jeune femme, dont les cheveux s'échappaient de sa coiffe, se tenait sur le seuil, ruisselante de sueur. Elle avait les larmes aux yeux, les laissa couler sur ses joues en s'approchant de Klara.
    
    — Klara ! Klara, mon fils... ! Je vous en supplie, venez !
    
    Klara avait à peine eut le temps de se lever que la femme se jetait à ses pieds, l'implorant en sanglotant de venir au chevet de son enfant délirant, brûlant de fièvre. La sage-femme alors avait seulement pris quelques instants pour s'enquérir des différents symptômes que déjà elle emplissait sa sacoche de flacons, d'un pilon, d'un couteau. Sans même hésiter, elle donnait des directives, demandait dans le détail les premiers signes de la maladie, quand l'enfant avait été mis au repos, comment le mal avait évolué. La femme se tordait les mains d'impatience, sa voix trahissait de l'angoisse à laquelle elle était en proie. Elle parlait vite, avalait des syllabes, reniflait sans cesse et Klara devait de temps à autre poser sa main sur son épaule pour l'apaiser et l'encourager à continuer.
    
    — Les prières n'y font rien... Le Père Jonathan dit que ça ne sert à rien...Il ne peut même pas lui donner l'extrême onction tant on le demande...
    — Ça lui passera, je vous le promets.
    — C'est le même mal... Le Malin nous veut tous pour attiser les flammes de son royaume infernal !
    — Tout ira bien.
    — Nos âmes seront damnées ! Mon fils sera perdu dans le feu de l'éternelle damnation !
    — Margaret, de grâce, cessez de geindre ! s'enflamma Klara en cognant vivement sur son établi.
    
    L'incertitude tirait sa bouche en une grimace crispée, elle sentait son corps trembler, ses mains perdre de leur dextérité. La peur lui dévorait les entrailles. Elle avait beau éclaircir le brouillard opaque qui embrumait son esprit en se répétant tout ce qu'elle savait, l'angoisse ne la quittait guère, entravait ses mouvements. Elle se surprit à se revoir impuissante au chevet de ses parents.
    Elle secoua la tête pour chasser cette image. L'expérience lui avait forgé de solides connaissances qui lui faisaient à cette époque défaut. Elle avait guéri bien des malades depuis. Elle saurait comment le guérir, lui.
    
    — Ma Mère, j'aurai besoin de votre assistance.
    
    Linnea acquiesça gravement, consciente de la gravité de la situation. Klara, cependant, lui avait menti. Elle n'avait guère besoin d'aide, elle savait tout à fait agir seule. Et si elle manquait de mains, elle pouvait exiger tout des proches du malade. Maintenir un corps, apporter de l'eau chaude, rassurer un mourant étaient choses à la portée de tout le monde.
    Pourtant, Klara la désirait maladivement à ses côtés. Elle espérait qu'une prêtresse, une servante du Ciel, attire sur elle les bonnes grâces du Très-Haut. Elle espérait que Sa Main s'étende sur elle pour la protéger de l'ombre de la Mort. Elle espérait, en vain.
    

Texte publié par Yukino Yuri, 28 août 2020 à 17h31
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