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Tome 1, Chapitre 9 « Hédar -Hédar » Tome 1, Chapitre 9
L'odeur des lavandes s'imposait de plus en plus à mesure qu'elles quittaient les bois pour s'engouffrer dans les champs de seigle. Entre les rangs de céréales, des ruraux se hélaient, se sollicitaient dans un patois qu'Ana ne connaissait, ni ne comprenait.
    
    — C'est drôle comme leur accent est traînant...J'ai du mal à reconnaître les mots.
    — L'Ängestäd, c'est spécial. Il va falloir t'y habituer, on ne parle que cela à Örebörnen et Öbsteergöt.
    
    Les champs ouvraient sur une vallée luxuriante dont la couleur émeraude se fondait dans le bleu du ciel. Une lointaine étendue de fleurs mauves s'y étalait, bruissant en chœur sous le souffle du vent. Au centre de cet océan floral, semblable à un vaisseau oublié sur la mer, se dressait le village de Hédar.
    
    Les sombres teintes des habitations faites de bois et de chaumes tranchaient avec les nuances chatoyantes du paysage. Un court d'eau scindait le village en deux, se glissait depuis les collines en clapotant joyeusement. Une haute cheminée -celle de la boulangerie- crachait dans l'air une fumée épaisse qui enveloppait le clocher de l'église.
    En contre-bas, quelques femmes inspectaient les champs de lavandes, veillaient à ce que leur croissance soit correcte, qu'aucun parasite n'en altère la beauté. Parfois, leurs mains arrachaient des pousses difformes, les jetaient à terre. Les lavandières, ainsi que l'on nommait les cultivatrices de lavandes, se baissaient, se redressaient, se baissaient de nouveau dans une prestation cyclique hypnotisante.
    Ana espionna un instant ces gestes répétitifs, éblouie par le violet éclatant qui inondait la vallée.
    
     Hédar, néanmoins, ne devait guère sa réputation qu'aux lavandes magnifiques et à la beauté des landes qui l'entouraient. Ce n'était en rien un de ces charmants villages dans lesquels l'on ne rechigne à faire un détour et qui vous éblouissent par leur agencement, leur caractère, leur architecture. Non, définitivement, Hédar était d'une ruralité, d'une insalubrité déconcertante. Les rues dont l'on avait grossièrement tassé la terre étaient étroites, restreintes par des monceaux d'ordures et d'immondices qui empuantissaient l'air. Les habitations semblaient souffrir de sérieuses dégradations, les murs étaient couverts de moisissures, éventrés par de larges fissures ; les charpentes penchaient dangereusement. Les quelques rares habitants qu'Ana croisait allaient et venaient dans cette crasse dont ils ne faisaient plus cas. Les enfants vaquaient nu-pieds dans la fange, observaient avec insistance les deux voyageuses, se poussaient du coude pour leur dégager le passage.
    
    On les dirigea vers la maison curiale annexe à l'église. Là-bas, leur indiqua difficilement une lavandière dans un Swalüet incompréhensible, l'on serait en mesure de les héberger, sinon de les comprendre.
    
     L'église se situait sur la rive opposée qu'elle partageait avec le cimetière, le presbytère, quelques demeures dans un état d'insalubrité à faire honte et une forêt dense qui marquait la limite du territoire de Hédar.
    
    La cure était cernée par un petit muret en pierres blanches qui ouvrait sur une large cour en terre battue. On y avait installé un banc tout contre le mur de la maison, à l'abri du soleil. Svea de Hédar s'y était assise, dévoilant ses pieds nus aux yeux impudiques des pastoraux. Ses mains couvertes d'engelures plongeaient dans un baquet d'eau qu'elle avait posé au sol, frottaient le linge, l'essoraient puis s'empressaient de l'examiner, cherchaient un accroc, une couture déchirée. Son giron était trempé, sa jupe collait désagréablement à ses formes. Elle n'en fit rien, se contenta d'activer son aiguille dans le tissu sombre. Les points se dessinèrent avec une constante régularité, refermaient la plaie qui déformait la jambe d'un pantalon.
    
    — Svea ?
    
    Le père Jonathan se tenait sur le seuil de la maison curiale, lui souriait affectueusement. Elle quitta son siège, saisit la main qu'il lui tendait, le laissa la guider jusqu'à sa couche. Sa jupe trempée se replia, dévoila ses cuisses blanches. Svea s'agrippa au clerc, grisée par ses baisers.
    
    Et tandis qu'elle se sentait perdre l'esprit, envoutée par le plaisir, enlacée contre Jonathan, elle entendit soudain dans la cour, entre deux halètements, les pas mal assurés des voyageuses.
    
     Le chemin était doux, ombragé par de hauts cyprès, cerné de nombreuses fleurs qui ne poussaient guère au nord. Leurs clochettes immaculées exaltaient un parfum suave, sucré semblable à celui du lilas. Ana ne put s'empêcher de humer cette délicieuse fragrance, tentant de purifier ses narines de la puanteur qui semblait s'y être incrustée.
    Lorsqu'elles s'étaient présentées à la maison curiale, Ana et Linnea avaient rapidement compris qu'il leur serait impossible d'oser espérer y être logées pour la nuit. La demeure était exiguë, son espace gêné par les meubles, les effets, les livres du clerc qui y logeait, et ne permettant guère d'offrir l’hospitalité à quiconque. Mais, les renseigna le prêtre, il s'avérait qu'une dénommée Klara offrait de bon cœur son étable à ceux qui lui demandait asile, pour peu que le voyageur soit enclin à fermer les yeux sur ses mœurs étranges.
    
    — Il n'y a qu'elle qui parle votre langue, de surcroît, argua Jonathan en haussant les épaules. Elle et sa sœur Svea, que voici.
    
    Il les avait recommandées aux soins de Svea, qui s'était montrée un guide des plus agréables. De temps à autre, sans jamais se départir de cette jovialité qui semblait animer jusqu'à ses respirations, elle se retournait, posait ses yeux d'ambre sur Ana. Le soleil se reflétait dans sa chevelure blanche, lui conférait un port surnaturel. Elle parlait un Swalüet impeccable, seulement faussé par son accent traînant, qu'elle avait appris à force de côtoyer la cure. Le père Jonathan la payait à demi pour son travail, honorait l'autre demie en lui faisant la classe ; aussi savait-elle parler, lire et écrire en Swalüet et en Ängestäd comme personne aux alentours.
    
    — Ainsi, vous allez à Lunthveit ? C'est remarquable ! Ce n'est pas à côté !
    — Il nous reste encore quelques semaines de marche, déclara Linnea en s'éventant la nuque.
    — La chaleur ne doit pas vous aider ! En ce moment, c'est insoutenable ! Mais ça nous a permis de commencer le commerce des lavandes, alors ça a du bon ! Dès que nous serons à la maison, je vous offrirai de quoi vous rafraîchir !
    
    Le sentier prenait fin dans une clairière que les conifères entouraient, formant un berceau rassurant autour d'une chaumière qu'un entretien régulier avait préservé de la morsure du temps. L'étable, plus modeste, avait été bâtie à quelques pas de la demeure, entourée par un enclos de tronc et de corde dans lequel une chèvre et quelques poules erraient, guère impressionnées par le petit groupe qui défilait sous leurs yeux. Un vaste jardin potager à l'ouest et un non moins fourni carré d'aromates à l'est concluaient le tableau qui s'offrait aux yeux d’Ana et auquel elle trouvait un charme mystérieux, presque étrange.
    
    À l'auvent de la chaumière, des bouquets de plantes séchaient, la tête en bas. De chaque côté du seuil, l'on avait déposé de nombreuses graines, quelques fleurs qui se desséchaient sur de larges pans de lin. Au-dessus de la porte, un carillon en bris de vaisselle allait de son chant mélodieux au gré du vent.
    
    L'intérieur se limitait à une pièce de vie spacieuse que les deux sœurs se partageaient dans un désordre de couettes ayant gardé la position dans laquelle elles avaient été laissées le matin même, de nécessaire à la vie quotidienne, de bouquets mis à sécher près de l'âtre, de livres empilés sur des chaises. Dans un coin, face à la large fenêtre, étaient méticuleusement ordonnés d'étranges récipients en verre qu’Ana n'avait jamais vus. Ils étaient de différentes formes, certains longs et à l'extrémité ronde, d'autres semblables à un ballon auquel l'on avait collé un tube. Quelques-uns, en forme de cône avec un col court étaient placés devant les vitres. Des feuilles et des tiges y macéraient, coloraient l'eau de différentes teintes de brun.
    
    À cette verrerie se mêlaient des pillons, mortiers, serpes, couteaux de précisions ; pêle-mêle d'ordinaire s'acoquinant avec l'inhabituel. Ana ne parvenait à détourner le regard de ces étrangetés, son intérêt piqué au vif, sa curiosité ne parvenant à être rassasiée.
    
    — Nous avons des invitées, Svea ?
    
    Ana se retourna, empourprée à l'idée d'être surprise ainsi absorbée, craignant que l'indiscrétion dont elle faisait ouvertement preuve ne déplaise à son hôtesse. La surprise cependant la maintint ébahie, sottement engourdie devant la jeune femme qui se tenait sur le seuil, son tablier souillé par le sang du lapin qu'elle tenait dans son poing.
    
    Elle n'avait aucun jupon, aucune jupe, portait avec dignité un pantalon bouffant que la coupe peu conventionnelle rendait plus esthétique encore. Les yeux ambrés de la jeune femme glissèrent jusqu'à Ana. L'air la quitta. Sous ce regard pénétrant, elle se sentit soudain mise à nue, sondée jusqu'à l'âme.
    

Texte publié par Yukino Yuri, 24 août 2020 à 16h20
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