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Tome 1, Chapitre 8 « Eksplöreren – Les voyageuses » Tome 1, Chapitre 8
La flèche siffla dans l'air, embrocha le poisson qui se glissait silencieusement dans les eaux claires pour achever sa course la tête dans la rivière, se plantant dans la terre meuble.
    
    Linnea ne put s'empêcher de soupirer d'aise en abaissant son arc, ravie de constater que malgré les années passées, elle demeurait encore apte à chasser. Elle n'était en revanche plus aussi prompte à dégainer qu'au temps de son postulat. Mais dix années de prêche la séparaient de cette époque, et il était normal que la vivacité qui la caractérisait alors lui fasse aujourd'hui défaut.
    
    Elle releva son aube, la coinça dans sa ceinture, brava l'eau glacée pour récupérer sa flèche plantée quelques mètres plus loin et qui oscillait sous l'assaut des flots. La fraîcheur de l'eau qui glissait sur sa peau mouillait ses chevilles, calmait la douleur des plaies qui s'étaient ouvertes sur ses pieds. Linnea s'en sentait revigorée, resta un instant les yeux clos pour mieux savourer ces caresses agréables. Puis tendant la main, elle arracha sa flèche aux tumultes du courant.
    
     Il y avait déjà dix jours que Ana et elle avaient quitté Hjalmar, cinq seulement qu'elles foulaient les terres plus luxuriantes de la contrée de Örebörnen, la plus à l'est du pays. Le chemin jusqu'ici n'avait été que de terre et de racines, cerné par d'épaisses forêts qui de temps à autre se retiraient pour laisser place à de vastes champs et de modestes villages. Sur les routes qui croisaient celles menant à Västerbott, elles avaient progressé aux côtés de caravanes de marchands, de voyageurs progressant vers la capitale de l'est pour affaires, de clercs et d'étudiants allant s'y établir. Puis lorsqu'elles s'étaient enfoncées dans les terres, seule la faune les avait accompagnées de loin durant leur périple.
    
    À présent qu'elle pouvait pleinement y goûter, Linnea se souvenait à quel point la quiétude que l'on pouvait trouver en ces lieux reculés lui était agréable, et à quel point elle lui avait manquée.
    
    Enfant, à Vaastiriäs, elle avait passé le plus clair de son temps dans les landes, toujours à la recherche d'un silence plus profond, plus imposant que celui qu'elle connaissait déjà. À Sollnästeå, où elle avait été envoyée à la fin de son séminaire, elle n'avait pu retrouver cette quiétude qui élevait son esprit. Il y avait toujours un fidèle dans sa chapelle, toujours un élève dans sa salle d'étude, toujours un notable dans sa cellule. Et même si Linnea aimait se rendre disponible pour tous, il demeurait en elle un profond besoin d'intimité qu'elle ne pouvait satisfaire.
    
    Loin de la monotonie de son emploi -car monotonie il y avait, qu'importe à quel point elle aimait son office-, Linnea goûtait à la quiétude qui l'avait inspirée et poussée vers la prêtrise. Cette quiétude apaisante qui exilait son esprit au-delà de ses limites, ravivait sa vocation. Revenir, dix ans après, sur le chemin emprunté autrefois la rappelait à sa foi d'alors.
    
     Ana l'avait rejointe, les yeux rougis d'avoir trop peu dormi, s'était aspergée le visage d'eau pour le débarrasser du sommeil qui y persistait. Elle bâilla une énième fois, s'étirant de tout son long en gémissant.
    
    — Vous vous levez bien trop tôt pour moi, maugréa-t-elle d'une voix enrouée.
    — Le soleil est déjà haut, et dormir ne remplit pas le ventre. Et puis, si je t'attendais pour manger, je jeûnerai les trois-quarts de la journée !
    — Mauvaise langue !
    
    Linnea sourit, arracha sa flèche. Le poisson qu'elle avait embroché pendait, raide, brillant à la lumière du soleil.
    
    — Admets que j'ai raison ! insista Linnea en atteignant la berge.
    — D'accord, d'accord ! Je l'admets volontiers !
    
    Linnea laissa glisser entre ses lèvres un rire, s'amusait presque de la familiarité avec laquelle agissait Ana à son égard. Elle l'avait toujours connue pleine de retenue, guindée ; et la découvrir parfois plus critique, plus incisive n'était pas pour lui déplaire.
    Ces longues heures passées à marcher, à échanger sur tout et rien, avaient effacé les barrières sociales qu'imposaient leur statut respectif. Linnea en était pleinement satisfaite.
    
    — À votre avis, où sommes-nous ? s'enquit Ana tandis qu'elle retirait les abats des poissons. Près de Lathium ?
    — Je dirai que l'on est plus près de Hédar que de Lathium. Sans doute y serions-nous ce soir ? Avec un peu de chance, nous pourrions y loger pour la nuit.
    
    Au vu de leur cadence, Linnea n'avait aucun doute quant à leur arrivée à Hédar avant le crépuscule. Mais par précaution, elle préférait se garder de faire preuve de trop d'optimisme. Il n'y avait pas déception plus douloureuse que de rêver toute la journée à un gîte confortable et de finir par dormir dehors.
    
    — La belle époque, soupira Linnea en riant au souvenir de ses propres déconvenues.
    — Je vous demande pardon ?
    — Rien, je pensais tout haut.
    
    Ana lui adressa un regard interrogateur, jetant les écailles et les viscères des prises au feu.
    
    — Cela doit vous paraître étrange de revenir sur vos pas après tant d'années...
    
    Le visage de Linnea s'était figé de surprise, puis tordu en un rictus amer. Ana, une poignée de secondes, regretta d'avoir laissé sa curiosité s'exprimer.
    
    — Plus que tu ne le crois.
    — Pourquoi avoir décidé de m'accompagner jusqu'à Lunthveit, en ce cas ?
    — Pour être à tes côtés.
    — Je ne vous ai rien demandé de tel.
    — Ne m'as-tu pas confié, après notre départ de Hjalmar, que tu avais espéré ma présence plusieurs fois ?
    — Après notre départ de Hjalmar, en effet.
    
    Le sourire de Linnea s'accentua. Elle était consciente que ses piètres mensonges ne donnaient pas le change pour tromper Ana. Elle était par trop lucide, trop réfléchie pour se laisser embobiner de la sorte.
    
    — J'ai quelqu'un à rencontrer là-bas, confessa-t-elle finalement.
    — Quelqu'un comme...
    
    Ana avait le rouge aux joues, les yeux brillants d'un intérêt qu'une possible romance interdite suscitait en elle.
    
    — Non, pas comme un amant. Certainement pas.
    —Alors quoi ? Ne faites pas tant de manière, dîtes-moi !
    — Ana, s'il te plaît.
    
    Ana s'était abstenue de l'interroger davantage. Le ton maussade avec lequel Linnea s'était prêtée à la confidence puis l'avait interrompue, l'avait rappelée à la retenue. Elle ne savait rien du parcours de son aînée, rien des troubles qui occupaient son esprit ; aussi considéra-t-elle qu'insister davantage serait cruel de sa part.
    
     L'air était étouffant, la chaleur s'installait sous les feuilles aux toutes premières heures de la matinée. Le chemin était fait de passages noueux, de creux, de bosses, de racines encombrantes. La sensation d'humidité, malgré l'ombre des arbres et la brise légère qui se glissait parfois entre les troncs, déplaisait à Ana. Elle ne pouvait passer outre ses vêtements trempés de sueur, ses mèches de cheveux collées sur son front ruisselant et sa nuque, son sac qui pesait sur son épaule, son arc qui heurtait sa hanche à chaque foulée. La chaleur était écrasante, et chaque mouvement se faisait plus compliqué qu'il ne l'était d'ordinaire.
    
    Elles débouchèrent enfin sur une route principale que les roues, les sabots, les bottes avaient tassée. Le fracas d'une cavalerie les fit se déplacer sur le côté. À l'entendre, il ne s'agissait pas d'un groupe de marchands, ni de voyageurs. Linnea osa un regard par-dessus son épaule pour mieux appréhender leurs compagnons de route.
    
    Plusieurs destriers racés avançaient en une formation nette, sellés et harnachés des meilleurs équipements, des étendards de pourpre et d'or frappés de la croix couronnée flottaient dans l'air brûlant. Les capes des cavaliers, leurs armures témoignaient de leur rang élevé au sein de la milice cléricale.
    Linnea posa une main protectrice sur l'épaule d’Ana, lui intima silencieusement de ralentir.
    
    — Quoiqu'il arrive, lui intima-t-elle à voix basse, laisse-moi parler.
    — Qui sont-ils ?
    — L'Inquisition.
    
    L'équipée avait ralenti à leur hauteur, réduit au pas les chevaux. Les cavaliers les saluèrent d'un signe cordial de la tête, encadrant un membre de l'Inquisition que la tonsure et l'aube noire rendaient plus lugubre encore que son emploi.
    
     Linnea craignait l'Inquisition, comme n'importe quel citoyen et membre du clergé, plus encore parce qu'elle était une femme. Un seul mot des clercs qui la composaient, une seule accusation et l’Église l'abandonnait, que l'accusation soit vraie ou fausse. L'Inquisition était une organisation de terrain, en étroite collaboration avec le Conseil Judiciaire de Lathium. Il lui suffisait d'un rapport, d'une missive envoyée à la Maison Mère et une vie prenait fin sur la potence. Que la vie soit celle d'un coupable ou d'un innocent.
    
    — Le Ciel soit avec vous, les salua pompeusement l’inquisiteur.
    — Et avec vous.
    — Où allez-vous, ma Mère ? À votre accent, j'entends que vous n'êtes pas de la région.
    — J'accompagne une de mes élèves jusqu'à Lunthveit. Et votre oreille ne vous trompe pas, nous sommes originaires de Uppsalea.
    — Future prêtresse en devenir, alors ?
    
    Ana acquiesça, un sourire crispé aux lèvres.
    
    — Charmante, au demeurant. Le voile aurait été mieux, car à la tête d'un ministère, elle inspirera sûrement bien des idées immorales aux hommes.
    
    Il eut un rictus terrible. La main de Linnea se crispa sur l'épaule d’Ana, la pressant douloureusement.
    
    — Mais ce n'est guère à moi d'en décider, nous verrons ce que le Très-Haut vous réserve. En revanche, ma Mère, me permettez-vous de vous donner un conseil ?
    — J'en serai honorée.
    — Méfiez-vous. Ces derniers temps, les superstitions et les idolâtries païennes renaissent dans nos contrées. Les sabbatsår et les cultes aux esprits malins se multiplient, le peuple n'a de cesse de se pervertir. Il est faible.
    — J'ai eu vent de ces tristes faits. Mais je ne crains pas ces idolâtres, ils ne font que s'illusionner dans leur coin.
    — Attention, ma Mère. Votre complaisance pourrait vous attirer des ennuis.
    — Je ne cautionne guère ces insultes faites au Très-Haut.
    
    Linnea avait remarqué le regard satisfait de son interlocuteur, le rictus glacial qui s'accentuait. Il n'en croyait pas un mot, elle le devinait aisément. Comme quelques clercs encore, l'inquisiteur ne voyait aucune raison de croire en la parole d'une femme. Pourquoi porter un quelconque crédit aux voix de celles que l’Église avait dépréciées pendant des siècles ? Qu'elle soit prêtresse n'y changeait rien. Elle restait une femme.
    
    — Dans ce cas, vous ne pouvez juste admettre l'existence de ces hérétiques sur nos terres.
    — Si vous craignez que je ne couvre leurs profanations, rassurez-vous. J'ai juré fidélité au Ciel, je ne reviendrai pas sur ma parole.
    
    Sa voix avait trahi l'indignation qui enflait en elle. Elle avait relâché Ana, tentait de ne pas laisser transparaître sa colère. Un écart, un seul outrage suffisait.
    L'inquisiteur, cependant, n'en fit rien. Satisfait de l'ascendance qu'il opérait sur les deux femmes, il ne fit durer son plaisir qu'un court instant, s'entretint avec Linnea de quelques sujets terriblement communs.
    
    — Linnea de Vaastiriäs, grommela-t-il lorsque Linnea déclina son identité. Êtes-vous apparentée au père Abel de Vaastiriäs ?
    — Nullement. J'imagine que bien des gens de mon village sont entrés dans les ordres avant moi, vous n'êtes pas le premier à vous y tromper !
    
    Et à Linnea de sourire aimablement tandis que la milice reprenait une cadence plus soutenue, s'éloignant rapidement des deux voyageuses.
    
    
     — Vous y êtes apparentée, n'est-ce pas ?
    
    Ana n'avait osé désobéir aux ordres de Linnea, était restée coite en présence des cavaliers. Leurs regards durs, leur prestance, l'air faussement révérencieux de l'inquisiteur l'avaient rendue nerveuse et fébrile. À présent qu'elle retrouvait ses aises, elle laissait sa curiosité guider chacune de ses paroles.
    
    — Abel de Vaastiriäs, reprit-elle avec intérêt. Vous le connaissez, n'est-ce pas ? Vous avez tressailli à sa mention.
    — Miséricorde...Pourquoi faut-il que tu sois si observatrice ?
    — Sauf votre respect, vous mentez mal. Votre regard était fuyant, votre voix faussée par la surprise, vous avez été bien trop prompte à nier votre lien avec ce prêtre. Vous le connaissez, c'est évident. Pas besoin d'être un fin observateur pour s'en rendre compte, quand on vous connaît un peu.
    — L'inquisiteur n'a pas l'air d'avoir constaté cela, heureusement. Ou il connaît déjà la réponse ? À quoi bon me demander, dans ce cas ?
    
    Linnea fulminait, se rongeait les ongles. Elle détestait cet inconnu dans lequel les questions de l'inquisiteur l'avait plongée.
    
    — C'est mon frère, lâcha-t-elle enfin avec hargne. Mon frère aîné.
    — Abel de Vaastiriäs ? Je n'étais pas au fait que vous aviez un frère dans les ordres.
    — Hélas ! Il occupe un poste haut-placé au sein de l'Inquisition.
    — Vous n'avez pas l'air de...
    — L'apprécier ? Non. Je n'apprécie pas les lâches, ni ceux qui abusent de leur position.
    
    Ana s'avança à sa hauteur, les yeux ronds de surprise.
    
    — Vous avez un frère aussi important et vous ne m'en avez rien dit ? Et qu'importe qu'il soit haut-placé, au demeurant ! Je vous croyais fille unique !
    — Je ne suis pas fière de ma parenté avec Abel. Je n'ai pas envie que l'on fasse le rapprochement entre un inquisiteur et moi, cela me desservirait.
    — Parce qu'il fait partie de l'Inquisition ?
    — Parce qu'il croit en sa justice. Une justice qui écrase les faibles et protège les puissants. Je ne veux pas être associée à cela.
    
    Linnea avait tu les véritables raisons qui l'avaient éloignée de son frère, volontairement omis les différents familiaux qui les avaient séparés.
    
    — Mère est morte seule par ta faute. Et tu oses te présenter devant moi, vêtue de l'aube des prêtresses ? J'aurai honte à ta place, Linnea.
    
    Les mots de Abel lui revenaient à l'esprit, cruels, incisifs.
    
    — Elle t'a supplié de revenir pendant des mois et tu es resté sourd à ses prières ! Elle ne voulait pas que je reste, elle ne voulait pas que je la regarde mourir ! Mère m'a laissée partir, ne t'en déplaise, mon frère !
    
    Elle se revit dressée face à son frère, dans l'un des grands corridors de la Maison-Mère. La haine viscérale qu'elle lui vouait à cet instant lui souleva le cœur, fit bouillonner son sang dans ses veines. Elle revit le sourire de sa mère, si doux, si apaisant, celui qu'elle lui avait adressé en la regardant partir. Elle imagina, comme elle l'avait tant de fois fait auparavant, sa solitude, sa douleur, sa peur aux portes de la mort. Abel lui rappelait un temps révolu dont elle avait condamné le souvenir, une innocence qu'elle n'avait plus, au bonheur qu'elle éprouvait auprès de sa mère disparue. Elle devait oublier tout cela, pour son propre bien.
    
    — Mère Linnea, tout va bien ?
    
    Ana avait porté sa main à son épaule dans un geste affectueux. Le silence de son aînée l'avait interpellée, la pâleur de ses joues, son regard vitreux lui confirmaient que quelque chose la taraudait silencieusement. Linnea repoussa sa main néanmoins, la garda pressée dans la sienne. Ses doigts tremblaient.
    
    — Je me sens un peu indisposée...La chaleur, sans doute ?
    — Voulez-vous que nous nous arrêtions un instant ?
    — Nul besoin, nous devrions bientôt arriver à Hédar.
    — Comment le savez...
    Ana s'arrêta, huma l'air avec attention. Au milieu de l'odeur étourdissante des frondaisons chauffées par le soleil, elle y perçut un parfum, une senteur plus douce, plus subtile. Elle inspira de nouveau.
    
    — Des lavandes, constata-t-elle avec étonnement.
    

Texte publié par Yukino Yuri, 23 août 2020 à 13h02
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