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Tome 1, Chapitre 5 « Hjalmar - Hjalmar » Tome 1, Chapitre 5
Comme convenu, Freja l'avait menée jusqu'au bas du versant sud puis s'en était retournée dans les montagnes. Ana avait alors continué sa route jusqu'à Hjalmar.
    
    Elle y avait retrouvé à son arrivée des paysages qui à ses souvenirs étaient familiers, se rappelait de la grande place pavée qui encerclait la cathédrale, des commerces alignés sous les arches, des odeurs singulières qui flottaient autour des échoppes d'herbes à pipe et de maroquinerie, de la coupole de bronze et du beffroi imposant du centre administratif. Lui revenait également, à mesure qu'elle se cognait aux passants et manquait de se faire renverser par les chariots, la grande animation qui faisait battre le cœur de la capitale et qui lui était si étrangère. Elle ne savait où poser les yeux, à quoi s'intéresser au milieu des badauds qui se pressaient, des marchands qui haranguaient, des coches qui se frayaient une voie au travers de la foule.
    
    À présent qu'elle traversait d'un pas malhabile la galerie principale du centre administratif, Ana ne pouvait détacher son regard du haut plafond sous lequel elle progressait. Elle était ébahie par la beauté de la fresque qui y avait été peinte, époustouflée par la finesse du tracé et des couleurs.
    L'histoire des contrées septentrionales y était illustrée, retracée à coups de pinceaux, chantait les louanges de l’Église qui avait apporté la prospérité à ce nord s'étant tardivement développé.
    Les grandes figures du passé -seigneurs et modestes citoyens- profitaient de leur éternelle gloire, formaient tout autour de ce compendium historique une frise de discrets portraits cernés de décors dorés.
    
    Ana n'avait jamais vu pareille œuvre d'art. D'ordinaire, elle s'extasiait devant les simples enluminures qui illustraient ses livres ou les modestes vitraux de la chapelle du village, bien grotesques en comparaison.
    Tout autour d'elle, par la pierre ocre, les hautes colonnes, les draperies brodées d'or, le soin accordé aux détails témoignait de la puissance de l’Église, dont les affaires se réglaient en ces lieux. Ana ne put s'empêcher de considérer sévèrement ce faste, se figurant la valeur que ces falbalas représentaient. Les propos de Freja tournaient, tournaient, tournaient dans sa tête. Toute cette opulence lui semblait déplacée.
    
    Devant elle, plusieurs jeunes filles patientaient, fébriles. De temps à autre, des religieuses venaient chercher une demoiselle et l'escortaient jusqu'à un bureau annexe. Parfois, la candidate ressortait le visage blême, fondait en larmes ou s'éclipsait le plus rapidement possible. La dernière postulante que l'on avait renvoyé dans le hall geignait, prostrée près d'une colonne. Une autre s'était approchée d'elle, lui parlait à voix basse.
    
    — Il m'a dit que j'étais trop jeune ! Il ne me manque que deux mois !
    — Allons, vous pourrez toujours postuler à la saison prochaine.
    — Mes parents vont me marier quand ils vont me voir revenir ! Je ne peux pas ! Je ne supporterais pas d'attendre encore une saison !
    — Il ne vous reste qu'à prendre le voile dans ce cas.
    
    Et aux sanglots de reprendre, troublant le calme qu'imposaient les autres postulantes.
    
    
     Ana voulut s'approcher de l'inconnue, touchée par sa détresse lorsqu'une religieuse vint à sa rencontre, l’exhortant aimablement de la suivre jusqu'à un cabinet d'étude dans lequel attendait un représentant de l'Eglise de Lathium. Penché sur un épais registre, il y consignait quelques informations du bout de sa plume, le remplissait de caractères tortueux illisibles.
    
    — Votre nom, miss ?
    
    La porte s'était refermée dans le dos d’Ana. La courtoisie dont le clerc avait fait preuve -formulée en Swalüet qui plus est- l'avait laissée sans voix et semblait avoir arraché tout l'air de sa poitrine.
    
    — Miss, je vous demande votre nom, insista le prêtre en articulant chaque syllabe avec agacement.
    — Ana Flör de Sollnästeå, se présenta-t-elle en s'inclinant respectueusement. Je suis du nord d'Uppsalea, mon village est celui qui administre le port de Hägaförgen. Mes parents sont Tomas de Sollnästeå et Solveig de Västagöt.
    — Quand êtes-vous née ?
    — Le quatrième jour du mois d'Aprilera de l'an cinquante-huit de l'ère de Paix.
    — Êtes-vous engagée, de quelques manières que ce soit, à quelqu'un ? Fiançailles, mariage, promesse de mariage ?
    — Non, Herre.
    
    La plume glissait frénétiquement sur le papier.
    
    — J'entends que votre Swalüet est excellent. Votre accent gagnerait à être effacé, mais nous verrons cela en temps voulu. Savez-vous également le lire et le rédiger avec autant d'aisance ?
    — Oui, Herre.
    — Lisez ceci, exigea-t-il en lui tendant un ouvrage usé.
    — « Du bien des études », par Sir Jonathan de Blekingäs ? Quel chapitre ?
    — Le premier qui vous viendra.
     —« Les études apportent la joie, apportent l’éloquence et le savoir. Elles sont ce pour quoi tout homme doit se battre, ce sur quoi toute femme doit se pencher, ce que nos dirigeants doivent mettre en place afin de combattre l'illettrisme, la bêtise et la superstition. La littérature rend érudit, la poésie courtois, les mathématiques... »
    — Merci, cessez. Rédigez à présent : « Il y eut un soir, il y eut un matin. Ce fut le premier don du Très-Haut. »
    
    Et à Ana de prendre la plume, s'appliquant sur le papier.
    
    — Bien, conclut le prêtre en examinant l'orthographe et la graphie d'un air las. Acceptée. Veuillez sortir.
    
    Du bout de sa plume, il avait désigné une porte à sa gauche. Ana s'inclina pour le saluer, le remercia respectueusement et s'éclipsa.
    
     Le poids qui pesait sur sa poitrine s'était envolé, la faisant se sentir aussi légère qu'une plume. Elle avait l'impression d'être au paradis, en pleine extase. Elle voulait crier, chanter à pleine voix, embrasser chaque personne qui croiserait son chemin, garder pour elle seule son bonheur, se laisser engloutir par lui ; tout cela à la fois. Se savoir à présent inscrite en tant que postulante, officiellement sous la protection de l’Église la comblait de joie. Une première étape était passée, et guère la plus aisée.
    
    Elle arpenta le large couloir qui reliait le cabinet d'étude à un grand salon dans lequel d'autres jeunes filles patientaient.
    Le salon était meublé avec autant de faste que le reste de l'aile, rendu chaleureux par une large cheminée devant laquelle quelques postulantes discutaient, entourées de religieuses en habit. Certaines voyageuses semblaient en excellente santé, une toilette fraîche qui trahissait de la facilité de leur parcours jusqu'à Hjalmar ; les autres étaient épuisées et sales. Des plaies s'étaient infectées, suintaient, des visages étaient noirs de crasse ou blancs de fatigue, des bandages de fortune enroulés autour d'un bras, d'une jambe, tâchés de sang, de pus, de terre.
    Ana s'estima chanceuse. De tout le voyage, elle ne s'était que partiellement écorchée la paume de la main. Quand elle constatait le calvaire vécu par ses compagnes, elle ne pouvait que remercier le Ciel de les lui avoir épargnés.
    
     L’évêque de Hjalmar avait été introduit dans le salon avec toute la révérence qu'imposait son rang. Les postulantes s'étaient levées de concert, se tenant le plus dignement possible avant de plonger dans une révérence que chacune voulait impeccable. Il le leur rendit d'un geste indolent de la main, attendit un silence parfait. Puis satisfait, il entama avec lassitude son discours d'introduction :
    
    — Mes filles, vous voici prêtes à faire don entier de votre personne au Très-Haut. Mais le Très-Haut veut-Il seulement de vous ? En êtes-vous dignes, vous qui n'êtes que femmes ?
    
    Il laissa sa question en suspens, laissant à son auditoire le temps de s'en imprégner. Aucune voix n'osa s'élever pour lui répondre.
    
    — Le rite de passage et de préparation au sacrement sacerdotale est là pour désigner parmi vous celles que le Très-Haut désire comme porte-parole sur cette Terre.
    Allez jusqu'à Lunthveit, dans la contrée sud d'Öbsteergöt. À Lunthveit, rendez-vous à la chapelle de Magdala, érigée afin d'honorer la grande prêtresse que fut Mariam de Magdala. En ce sanctuaire est gardé le voile de cette sainte, une relique sacrée que le Ciel nous a gracieusement permis de conserver jusqu'ici. Récupérer un échantillon de cette étoffe. Il sera la preuve indiscutable de votre qualité, et vous assurera officiellement une place au séminaire de Lathium.
    Mais avant cela, vous allez suivre les sœurs. Vous nous avez assurés de votre vertu et de votre moralité, sachez que nous souhaitons à présent avoir confirmation de votre honnêteté. Celles qui ont été vraies devant nous ne peuvent que s'en réjouir. Celles qui ont préféré le mensonge ne peuvent que s'en repentir.
    
    Ana fronça les sourcils, pétrie de soupçons. Ainsi, sa parole ne valait rien ? Comment allait-on lui faire prouver qu'elle était bien aussi vertueuse qu'elle le disait, puisque ses mots ne suffisaient pas ? Instinctivement, elle resserra ses jambes contre son intimité.
    
    — À l'issue de cette confirmation vous sera remis le palladium qui affirmera votre position de postulante. Si vous ne correspondez pas aux exigences du Ciel, vous serez libre de prendre le voile ou d'aller où bon vous semblera. Mes sœurs, s'il vous plaît.
    
    Les religieuses acquiescèrent en silence, exhortant les jeunes filles de présenter leurs respects et de les suivre. À nouveau, toutes s'inclinèrent profondément. Puis le cortège se retira silencieusement de l'aile.
    

Texte publié par Yukino Yuri, 22 août 2020 à 00h39
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