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Tome 1, Chapitre 1 « Veevgärn -La fête du fil de tissage » Tome 1, Chapitre 1

Soixante-quatorzième année de l'ère de Paix

Le mois de Meaera, troisième et plus agréable mois composant la saison des fleurs, avait débuté dans les habituelles festivités. Et la région d'Uppsalea, que cernaient au nord la mer, au sud les montagnes de Bergstädeä laissait sonner en son sein musique et chants, rebondir contre les formes des collines leurs échos, l'air parfumé des effluves de la vie nouvellement éclose porter par-delà les vagues l'allégresse qui gonflait le cœur de chacun.

La fête de Veevgärn -du fil de tissage, comme on la nommait dans l'ancien patois de la contrée duquel était né le patois Hiynöer actuel-, l'une des plus importantes célébrations de la partie nord du pays où s'étaient regroupés les villages de tisserands, battait son plein, emportant dans sa joie bruyante les reliefs et la sylve silencieux.

Deux jours durant -le quatrième et le cinquième du mois-, l'on célébrait la renaissance de la Nature après trois mois de saison froide, impitoyable en ces contrées malmenées par le vent glacé venu de la mer, l'humidité, la faim et les maladies qu'elles engendraient et qui emportaient chaque an les vies les plus fragiles. Une renaissance qui permettait aux nombreux artisans du textile de reprendre pleinement leurs activités, aux teinturiers de se procurer à nouveau plantes et fleurs qui faisaient leurs pigments, aux cartonniers d'envoyer les ébauches d'une tapisserie, aux tisserands de refaire claquer les métiers et glisser les navettes dans les ateliers.

Pendant ces deux jours cependant, les ateliers étaient à l'arrêt, délaissés pour l’oisiveté de la place communale où l'on s'amusait avec ses voisins au son des luths, fiols et chants traditionnels hurlés à pleine voix par ceux que l'alcool avaient exalté. Chacun y buvait à sa guise, sans aucune mesure, et pouvait satisfaire sa faim en dégustant les plats de fête préparés une fois l’an.

Ainsi, comblés dans leur corps comme dans leur esprit par les plaisirs dont les gratifiait l'existence, les artisans s'offraient au joyeux divertissement qui faisait battre le cœur des contrées septentrionales jusqu'à ce que les sombres atours du ciel ne viennent en sonner le glas.

Sollnästeå, que la mer du nord agitée par le borée et les vallons boisés enveloppaient de leur majesté, l'unique village administrateur du port de commerce de Hägaförgen, n'échappait guère à cette allègre euphorie.

Les demeures en sapin teint d'un bleu délicat s'étaient parées dès l'aube de leur toilette de célébration, les toitures de chaume ornées de guirlandes de toutes les couleurs, les seuils embellis de compositions florales, les portes parementées de couronnes rondes faites de rubans et d'étoffes chamarrées. La place communale s'était fardée de mille apparats chatoyants qui s'élançaient d'une cheminée à l'autre, résonnait d'éclats de rire et de discussions enflammées. Hommes comme femmes s'activaient à la préparation des mets de circonstance, flattant la qualité des produits -quelle autre grande fierté aurait pu les contenter, quand les éloges se dirigeaient vers le fruit de leur propre labeur ?- tandis que les plus jeunes fendaient en courant la foule, la bouche remplie de friandises à base de plantes au sirop, riant, criant sans prêter attention au monde qui les entourait, étourdis par leurs jeux.

Solveig de Västagöt s'était lassée, au fil des années, de cette excitation étourdissante qui caractérisait Veevgärn à Sollnästeå et qui différait terriblement de la manière de célébrer dans son village natal. À Västagöt, qui ne comptait pas la moitié de la population de Sollnästeå, les festivités étaient plus modestes, plus retenues sans se départir de la joie qui les caractérisaient.

Dans ce bourg voisin dans lequel elle s'était installée suite à ses noces, Veevgärn revêtait des aspects de fête plus païenne qu'elle ne l'était déjà : bruyante, un simple prétexte à l'ivresse excessive et à une boulimie avivée par les séquelles que les privations hivernales avaient gravées dans les esprits. Le repos de mise tout le long des festivités perdait de son autorité, beaucoup de ses voisins profitant de chaque occasion pour s'entretenir sur de potentielles affaires commerciales, échangeant bourse contre bien entre deux gorgées d'eau de vie.

Néanmoins, malgré ces nuisances qui lui étaient de plus en plus odieuses, Solveig se contraignait chaque année à s'y présenter dans ses plus belles toilettes, sa natte châtaigne parsemée de rubans et ses mains toujours disposées à pétrir le pain et à servir les assiettes. Car plus odieux à ses yeux que cette agitation permanente, l'idée même que son absence puisse altérer sa réputation lui était insupportable. Imaginer que ses voisins puissent avoir matière à médire sur elle, la rendait davantage inflexible quant à sa présence en chaque circonstance, et ce même quand son corps était affaibli par la maladie et la fatigue, ou son esprit embrumé par d'autres préoccupations.

Et en ce premier jour de Veevgärn, l'esprit de Solveig était confus, malmené par des inquiétudes qui croissaient à mesure que les mois passaient. Des inquiétudes que quelques mères du village avant elle avaient dû combattre et exorciser ; et qu'elle-même se devait de faire taire une bonne fois pour toute.

Machinalement, elle leva les yeux de l'épée que son mari présentait à leurs compagnons de tablée, survolant la foule de jeunes gens qui s'organisait en une valse énergique que les fiols et les tambourins menaient diligemment.

Constata-t-elle seulement ce qu'elle avait craint qu'une vague d'exaspération l'emportait déjà sur sa contenance. Ses traits d'ordinaire avenants s'étaient flétris, moroses tandis qu'elle observait quelques regards inquisiteurs de la part de ses voisins et des fils de ces derniers. Celui du drapier, le cadet du pelletier jusqu'au boiteux qui serait un jour l'héritier du meilleur tailleur du village ; tous s'interrogeaient comme elle, conscients de l'absence d'un élément dans ce tableau de fête. Leurs iris s'attachaient nerveusement à chaque physionomie, chaque toilette, jusqu'à la démarche de chacun dans l'espoir de percevoir l'objet de leurs tourments.

—Où est Ana ? s'enquit enfin Solveig, faisant tomber sur la tablée un épais silence.

Naemi quitta des yeux la lame qu'elle aurait sous peu en sa possession, fit glisser ses doigts sur le pommeau de cuir et d'acier pour imprimer toute sa finesse dans sa chair. L'air contrit qu'elle affichait la trahissait. Elle savait où Ana s'était éclipsée. Sans doute l'avait-elle dissuadée un peu, sermonnée comme à son habitude ? Toujours était-il qu'elle n'avait réussi à conformer son amie aux exigences de Solveig, et cette dernière ne pouvait s'empêcher de lui en tenir rigueur.

—Vous savez fröken, admit Naemi qui en se redressant laissait entrevoir son corset fleuri, elle doit être avec la Mère Linnea. Elle...elle voulait s'entretenir avec elle...

Un soupir de ressentiment s'était glissé entre les lèvres de Solveig, son visage crispé en une dédaigneuse expression de dépit : ses inquiétudes étaient donc bien justifiées. Ana avait encore la tête plongée dans ses livres liturgiques, obnubilée par son étude. Tandis que sa mère, comme chaque mère ambitieuse pour sa progéniture, espérait avec une ardeur déplacée la voir se faire courtiser par un bon parti -ou l'inverse, peu lui importait !-, s'établir au sein de la bonne société de la contrée, fonder un foyer, reprendre l'armurerie de son père. Elle espérait pour son aînée le meilleur dont l'existence pouvait gâter une femme mais celle-ci n'avait de cesse d'aller à l'encontre de ses espérances, se complaisant dans sa réputation de konstig comme le soulignaient à chaque occasion ses voisins.

Une intrigante, une folle. Et Solveig ne voulait pas d'une extravagante comme fille. Cette seule idée la rendait malade.

—Tant qu'elle ne les importune pas outre mesure, pourquoi l'en empêcher ? déclara Tomas d'un ton qui n'admettait aucune réplique, glissant l'épée dans son étui de cuir.

—Certainement pas, s'enflamma Solveig excédée par l'indulgent laxisme dont son mari faisait preuve. Elle ne devrait pas s'imposer auprès de la Mère Linnea en plein jour de Veevgärn !

Et quittant son siège en s'excusant avec une feinte affabilité auprès de ses voisins, elle s'était introduite dans la joyeuse foule faisant festin, le rythme des luths et des tambours ne calmant en rien l'agacement qui l'habitait et que trahissait sa brusque démarche désordonnant sa toilette de circonstance.

Le quartier des marchands avoisinant la place du village était d'une agréable tranquillité, défait de ses habituels résidents, seulement dérangé par l'écho des ballades festives et des conversations. La brise fraîche qui se glissait dans les ruelles dérangeait les fanions qui flottaient d'une toiture à l'autre, allégeait la chaleur inhabituelle en cette fin de saison des fleurs.

Ana avait élu siège sur le banc devant la boulangerie close, profitant de l'ombre agréable et se délectant d'une tranche d'Ingefänderad. Le goût amer du gingembre blanc rosi par le cordial s'était doucement évanoui dans sa bouche, laissant place à la saveur sucrée des framboises et doucereuse du sirop de violette. Cette astucieuse association en faisait un met exquis à son palais et qu'elle regrettait ne pas pouvoir savourer régulièrement.

Linnea de Vaastiriäs, assise à ses côtés, n'avait pas touché au plat d'Ingefänderad qu'Ana avait ramené de la place. Elle éventait sa nuque de sa main, repoussait sa tresse à nœud pour se mettre plus à son aise. La chair découverte de son cou était parsemée d'éphélides, presque aussi blanche que l'aube qu'elle portait. Ana en était fascinée.

—Tu es vraiment sûre de toi, Ana ?

Elle avait sursauté, violemment extirpée de cette secrète contemplation qui la déroutait sans qu'elle ne comprenne pourquoi.

—La prêtrise, osa Linnea d'une voix assurée forte de cette expérience que son emploi lui avait permis d'acquérir, n'est guère aussi simple qu'il n'y paraît. Je ne doute pas de tes motivations, bien au contraire. Mais es-tu bien sûre qu'entrer dans les ordres t'assurera le bonheur ?

Tendrement, elle glissa ses doigts sur la tête de son élève, posa sa paume contre sa joue. Son regard croisa le sien, Linnea pu lire dans le bleu profond des iris d'Ana toutes les inquiétudes que ses mots provoquaient.

—Ce n'est guère un emploi du monde auquel on peut trouver goût au fil des ans. Personne ne viendra te renforcer dans ta vocation en te couvrant de louanges. Les ordres n’ont aucun de ses avantages, aucune facilité pour l'âme. On ne s'y engage pas en ayant l'esprit hésitant.

—J'en suis consciente. Mais je suis décidée à suivre cette voie. Rien d'autre ne m'a jamais plus exaltée que l'idée d'être consacrée au Ciel.

Elle resta un instant silencieuse, appuya sa joue contre la main de Linnea. Ce simple contact l'emplissait d'aise, semblait capable de la soulager de tous ses maux.

—Êtes-vous heureuse, Mère Linnea ? l'interrogea-t-elle d'une voix qui invitait à la confidence.

—Oui, bien-sûr.

—Alors, il en sera sûrement de même pour moi.

Elle ponctua son affirmation d'un sourire convaincu pour lui assurer de la sincérité de son engagement. Devenir prêtresse, l'épouse du Céleste comme ceux qui lui avaient tant appris, servir sa communauté tout en observant les valeurs de tolérance et d'humilité de l’Église de Lathium ; elle n'avait jamais aspiré qu'à cela.

—Mais pourquoi ne pas prendre le voile ? Tu auras moins de difficultés à entrer au couvent.

—Je n'ai pas envie de vivre cloîtrée derrière des murs, ni dépendre d'autrui pour prendre mes décisions. Je veux obéir à un supérieur parce qu'il est mon supérieur et non parce que c'est un homme qui se donne la mission de guider une brebis innocente et stupide. Vous comprenez ?

Linnea acquiesça sans rien ajouter, soupirant tout en trempant ses lèvres dans son gobelet de vin. Elle était sûre d'elle, cela ne faisait aucune doute ; aussi Linnea ne tentait-elle guère de la dissuader d'emprunter une voie dont elle connaissait intimement la rudesse. Et quand bien-même le désir de la détourner du Ciel l'aurait prise aux tripes, elle était consciente que ses mots n'auraient pu ébranler la volonté de fer qui luisait dans les yeux d'Ana.

—Je serai très fière de ma première élève si elle devenait prêtresse, murmura Linnea en attirant vers elle la jeune fille pour caler sa tête contre son épaule. Quoique tu deviennes d'ailleurs.

Elle avait posé son menton contre son crâne, pinçant ses lèvres tandis qu'une fâcheuse interrogation se répétait inlassablement dans son esprit.

—Qu'en pensent tes parents ?

La question avait pris Ana au dépourvu, la laissant sombre et pensive, ses traits réguliers trahissant du désarroi qui s'éveillait en elle.

Linnea, bien qu'elle ne fût encline à l'avouer devant sa petite protégée, savait tout à fait de quoi il en retournait. Elle ne savait trop bien que Solveig, en mère désireuse du meilleur pour ses enfants, ne souhaitait voir la future cheffe de la famille emprunter le difficile chemin menant aux ordres.

Auparavant, elle s'était essayée à disserter avec elle, avançant l'idée que peut-être sa progéniture se sentait inspirée par le sacerdoce et que sa nature -certes encore trop passionnée- pourrait s'y plaire et convenir aux exigences de l'emploi. Mais elle s'était confrontée à un mur d'incompréhension bornée.

Aussi la jeune femme s'inquiétait-elle de la réaction des parents de son élève. Un refus et cela pourrait la condamner à l'amertume d'une vocation éteinte de force.

—Père se doute que mon départ est proche, il n'est pas de ceux qui ferment les yeux sur la réalité. Il sait que je ne suis ni intéressée par le mariage, ni par fonder une famille. De même pour prendre la succession de l'atelier, il a deviné que ce n'était pas dans mes projets, même si je respecte énormément son travail. Il n'a pas le cœur à m'empêcher de le quitter, bien qu'il soit contre l'idée.

—C'est tout à fait honorable de sa part.

—Mère...je ne lui ai pas encore fait part de mes projets. Mais j'ose espérer qu'elle me soutiendra malgré les aspirations contraires qu'elle a pour moi.

Sa voix fébrile trahissait son incertitude. Linnea planta son pic dans une tranche de gingembre, le mâcha lentement pour mieux se réserver le temps de trouver les mots réconfortants, les mots qui rassurent sans cependant mystifier la réalité. Mais hélas, elle se trouvait dépourvue d'inspiration. Elle n'avait pas fait face à ce dilemme moral, celui où le devoir filial et les désirs personnels s'affrontent, lors de son entrée au séminaire. Personne n'était plus là, à cette époque, pour la féliciter ou la blâmer.

—Ça ira Ana, murmura-t-elle en l'étreignant davantage.

Ana s'était blottie contre elle, se laissant bercer par les battements réguliers de son cœur et l'odeur de jasmin qui se dégageait de son corps. L'anxiété qui l'avait habitée alors, à présent s'éclipsait. Un sentiment étranger le remplaçait, mélange de joie piquante et d'incompréhension déroutante.

Dans les bras de Linnea, Ana se sentait en sécurité.

—Ana !

Ana s'était redressée dans un vif sursaut, détachée de son aînée au moment même où Solveig s'engageait d'un pas décidé dans la rue, un masque d'une effrayante sévérité camouflant ses traits d'ordinaire affables.

—Cesse donc d'importuner Mère Linnea. Tu ne peux t'empêcher de l'accaparer chaque jour que fait le Très-Haut. Laisse-la donc en paix au moins aujourd'hui.

—J'étais indisposée par la foule, mère. Je me suis permise de m'éloigner pour retrouver mon souffle et mes esprits.

—As-tu seulement remarqué, s'enquit Solveig d'un ton qui n'admettait aucune réplique, que les jeunes hommes n'avaient de cesse de demander après toi ? Les laisser sans plus de considération n'est pas digne d'une demoiselle.

—Vous avez raison, je suis navrée...

—Mère Linnea.

Comme réalisant la présence de la prêtresse, Solveig lui avait adressé un regard méprisant que son ton faussement aimable rendait d'autant plus pesant.

—Je vous prie d'excuser l'attitude de ma fille. J'ai beau le lui répéter encore et encore, elle n'a de cesse de me désobéir et de vous encombrer à longueur de temps.

—Du tout, au contraire. Sa présence m'est bien agréable, je n'ai pas souvent l'occasion de converser avec quelqu'un d'aussi vif d'esprit !

—Certes. Mais en cette fête de Veevgärn, sa place n'est pas au fond d'une ruelle mais auprès de ses proches. Elle n'a pas à vous solliciter.

—Fröken, ce n'est guère ce qu'elle fait...

—Mère Linnea !

La prêtresse s'était raidie, triturant nerveusement l'amulette en tissu rouge qu'une corde usée retenait à sa nuque près de sa croix. Solveig la mettait mal à l'aise. Elle avait cette désagréable impression d'être une indésirable, une moins que rien qu'elle tentait de faire fuir en se montrant la plus hostile possible, creusant entre elles un fossé qui n'avait de cesse de s'affirmer. Sans doute son insistance quant à la prêtrise l'avait-elle mise dans cette inconfortable situation. À moins qu'un élément de sa physionomie, de sa conduite ou de son éloquence lui ait causé du tort malgré elle.

—J'apprécie votre ferveur à honorer vos engagements, à vous montrer proches de vos paroissiens. En revanche, je ne vous permets pas d'influencer mes enfants et de leur souffler des idées qui les montent contre leur mère. Ni d'avoir la prétention de discuter mes opinions quant à leur attitude.

Bien que Linnea n'ait jamais eu l'idée d'influencer Ana, elle n'osait se défendre, ni se permettre de discourir à loisir. Elle était par trop désireuse de ne pas envenimer ses rapports avec Solveig -et était bien consciente de n'avoir en effet aucun droit d'intervenir dans l'avenir d'une enfant n'étant pas de son sein.

Optant alors pour la prudence, la jeune femme s'effaça et acquiesça à regret, sans un mot. L'Ingefänderad qu'elle mâchait rageusement en regardant Solveig se retirer, poussant rudement sa fille devant elle, lui parut soudain bien plus amer qu'il ne l'était à l'accoutumée.

Le fils du pelletier s'était saisi de sa main, la faisant habilement virevolter au rythme de la valse endiablée que jouaient les fiols et les tambours. Ana avait frémi à ce contact, désireuse de se dérober, de fuir le plus loin possible. La situation l'embarrassait. Elle sentait sur elle le regard inquisiteur de Solveig, savait qu'elle jaugeait chacun de ses gestes, de ses sourires. Elle constatait également du coin de l’œil les rictus satisfaits et entendus, les visages surpris, les lèvres glisser aux oreilles de nouvelles rumeurs, quelques doigts désigner l'étrange couple qu'ils formaient.

—Je t'ai longtemps cherchée, tu sais ?

—Pourquoi cela ?

—Je désirais te voir, converser un peu avec toi.

—À quel sujet ?

Il s'installa entre eux un silence incommodant tandis qu'il la faisait danser. Sa jupe rouge de circonstance, que le blanc de son jupon brodé et de son corsage décoré de lauriers rehaussait, se souleva, s'épanouissant comme toutes celles des jeunes filles qui s'abandonnaient à la cadence de leur cavalier et qui sur la place formaient un bouquet d'étoffes multicolore.

—J'ai parlé à tes parents, annonça-t-il enfin de ce ton enchanté qui fit pressentir à Ana une fâcheuse nouvelle.

—Es-tu en train de m'annoncer...que tu es allé demander à mes parents leur bénédiction ?

—Tu as deviné !

—Ce n'était pas bien compliqué.

Elle s'immobilisa sans aucun préavis, imposant au prétendant une pause qui semblait fortement lui déplaire. Autour d'eux, des remarques que la musique couvrait avec peine.

—Que t'ont-t-ils dit à ce sujet ? demanda-t-elle sèchement, le dévisageant avec l'animosité nouvelle qu'il lui inspirait de par sa nouvelle position de potentiel époux.

—Ton père m'a répondu qu'il fallait voir avec toi, que tu étais la seule à être en mesure de répondre à ma demande. « C'est la loi », a-t-il dit.

—La décision m'appartient donc, n'est-ce pas ?

—Bien évidemment. Nous avons seize ans révolus, nous sommes tous les deux libres de nos choix.

Il lui avait souri avec intérêt, conservant ses mains au creux des siennes. Ana n'osait s'éloigner, pourtant terriblement indisposée par ce contact non désiré et l'inconfortable position dans laquelle elle se trouvait là, aux yeux de tous.

—Veux-tu devenir ma femme, Ana ?

—Je regrette, mais il en est hors de question.

Elle s'était dégagée de son emprise, reculant vivement pour mieux appuyer son refus.

—Je...Je te demande pardon ?

—Je refuse d'être ta femme. Je suis désolée.

—Y en a-t-il un autre ?

—Non.

—Alors pourquoi pas ? Je saurai te rendre heureuse ! Tu ne manqueras de rien à mes côtés ! Tu auras les plus belles toilettes, autant de livres que tu le souhaiteras, autant de liberté que tu en désireras !

—Je n'en doute pas... Mais ma réponse demeure non.

Il voulut insister encore, souligner la bonne situation de sa famille, la position hiérarchique extrêmement enviable qu'elle aurait au village une fois leur union célébrée, l'excellent caractère dont la Nature l'avait comblé et qui lui semblait parfaitement s'associer à celui de Ana.

Mais l'air décidé de la jeune femme, l'assurance dont témoignait sa posture droite l'en avaient dissuadé. Peu lui importaient ces arguments-là. Elle aspirait à autre chose, et à rien de ce qu'il se vantait capable de lui offrir.

Il restait là, stupidement figé au milieu des danseurs indifférents.

La toilette rouge de Ana disparaissait déjà derrière bien d'autres apparats chatoyants lorsqu'il renâcla, cracha de dépit. Ecœuré de s'être laissé évincé de la sorte par la folle du village.


Texte publié par Yukino Yuri, 8 août 2020 à 23h50
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