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Tome 1, Prologue Tome 1, Prologue
Quarante-neuvième année de l'ère de Paix
    Erin et Simon de Lathium

    
     Le nourrisson poussa un hurlement strident, gesticulant dans les bras de Simon. Il resserra son étreinte, cajolant l'enfant avec la maladresse propre aux nouveaux pères -ce qu'il n'était guère, de surcroît-, la couvrant de mots tendres que formaient une litanie caressante, dans une vaine tentative de la rassurer. De se rassurer.
    
    Aurait-il un jour aspiré à étreindre un enfant, jamais ne se serait-il surpris à porter celui-ci. D'aucun aurait soupiré à son oreille que c'était là pure torture qu'il s'infligeait, que jamais on n'avait vu un clerc s'encombrer de l'enfant d'un autre religieux. Que personne ne devrait pardonner ce péché en en recueillant le fruit, en s'engageant à l'élever, en suppliant ses supérieurs de l'épargner.
    
    Mais Simon pouvait pardonner, qu'importe à quel point cette miséricorde le pétrissait d'amertume.
    Il aurait souhaité que cette enfant soit la sienne, et non celle de son supérieur. Il aurait aimé que cette enfant soit témoin de l'union charnelle entre lui et Erin, et non celle de Jak de Hédar et Erin.
    Il désirait que tout ce soit arrêté avant que l'équilibre qui existait entre eux ne se rompe, qu'ils restent tous trois des enfants sur lesquels le temps et l'appétit charnel n'avaient aucune emprise. Il se maudissait de n'avoir pas prié assez, ou au contraire de s'être épuisé en prière plutôt que d'accepter le sacrilège qui se dévoilait devant lui, d'avoir cherché un moyen de dissimuler l'horrible vérité qui arrondissait le ventre de Erin.
    Il se rêvait héros empêchant la tragédie face à laquelle il se tenait, défait de tout son courage.
    
    Autour de lui, les prêtres s'emportaient lames à la main. Leurs aubes sombres se mêlaient en une seule étoffe de deuil, un linceul opaque qui encerclait la brebis que le Chef de l’Église avait désigné comme galeuse, l'étouffait de sa noirceur. Simon eut soudain honte d'être vêtu de ce semblable habit contre lequel il berçait l'enfant.
    
     Erin fixait d'un œil las la missive qui, de ses lettres calligraphiées et appuyée par le sceau de l’Église de Lathium, lui annonçait sa condamnation pour trahison et sa mise à mort imminente.
    Puis elle leva les yeux, observa les prêtres qui pointaient vers elle leurs armes.
    
    Ceux-là même qui prêchaient la bonté et l'absolution, faisaient de l'amour du prochain leur fer de lance pour percer les murailles morales des plus égarés ; ceux-là qu'elle avait pris sous son aile lors du noviciat, avec lesquels elle avait appris, prié, communié se retournaient à présent contre elle. On l'avait aimée, louée pour son savoir ; à présent on la traînait dans la poussière. Il avait suffi de pécher une fois. Une seule erreur, et on la traînait dans la boue devant tout le clergé de la Maison Mère. On la traitait en criminelle face aux siens, dans la Cour des Exécutions où tant d'autres pécheurs avaient péri avant elle.
    
    Machinalement, elle passa sa main sur sa lèvre enflée, balaya le sang qui coulait de la plaie qui la scindait en deux.
    La vue de cette trace écarlate sur sa chair blanche la laissa un court instant hagarde. Cette nuit d'automne où elle avait donné la vie lui revenait par bribes en mémoire. L'odeur écœurante des breuvages aux herbes dont on la gavait pour l'aider à accoucher, la main de celui qu'elle considérait comme son époux dans la sienne, la douleur de l'enfantement qui semblait grandir de nouveau au plus profond de ses entrailles ; toutes ces sensations l'anesthésiaient aux horreurs de l'instant pour la rappeler à cette nuitée passée, à cette couche moite de sueur et de sang, à sa cellule dont l'air était alourdi par les étouffantes effluves de framboisier sauvage et de sauge, au silence dans lequel s'était enveloppée la ville de Lathium et qu'elle déchirait de ses hurlements. Et la délivrance, enfin !
    
     Les cris de son enfant, protégée dans les bras de Simon, la ramenèrent à la réalité.
    
     Quelqu'un venait de la frapper derrière la tête, désordonnant ses boucles rousses, la faisant chavirer. Sa tenue du dessous s'était défaite, révélant les cicatrices perpétuelles que la discipline et les mortifications avaient gravées dans sa chair, dévoilant la rondeur de ses seins balafrés de plaies nouvelles. Simon frémit d'horreur à cette vue, se sentit mué par une rage féroce.
    Sa main s'égara sur le pommeau de sa dague, la tira de son fourreau. Le bébé contre son torse avait cessé de pleurer.
    
    En cet instant, il se surprit pour la première fois de son existence à prêter l’oreille à ce monstre de cruauté qui sommeillait en lui et que l'on lui avait appris à museler.
    Il voulait les tuer. Tous. Qu'ils aient été ses amis ou ses maîtres, il mourrait d'envie de les déchirer du bout de sa lame. Tous ceux qui osaient poser la main sur Erin, il voulait leur rendre double leur crime.
    Mais s'étant avancé, excité par les murmures de cette bête hideuse qui se glissaient dans son esprit, il se sentit brusquement déposséder de cette folle audace qui l'animait.
    Erin le fixait de son regard chaud, lui interdisait tout mouvement avec cette autorité à laquelle il se serait éternellement soumis. Plus encore, il lui semblait lire dans ses yeux un reproche acerbe, plus lourd à supporter que si elle l'avait repoussé à pleine voix. Et sur ses lèvres se dessinait la prière silencieuse qu'elle n'adressait qu'à lui :
    
     — Protège-la.
    
     Son enfant emmaillotée disparaissait presque dans les plis de l'aube couleur nuit. Erin n'en distinguait plus que la touffe timide de cheveux auburn qui s'échappait des langes de fortune.
    Elle ne pleurait plus, ne s'agitait plus. Dans les bras de Simon, elle s'était endormie, bercée par ses caresses malhabiles mais aimantes. Ignorant tout du scandale qui entourait sa naissance, Marika se lovait contre la poitrine de Simon, le plus naturellement du monde.
    Elle détacha ses yeux de son enfant, les dirigea vers les lames, les lances, les dagues, les hallebardes qui la cernaient, la désignaient comme une paria, mourraient d'envie de fendre sur elle pour la réduire en lambeaux.
    
    Que ferait-on d'elle, dès lors que son corps ne serait plus que monceaux de chair toujours plus ratatiné pour que Erin de Lathium ne soit plus rien aux yeux de l’Église, plus personne ayant foulé la Terre, seul un souvenir sacrilège dans les derniers esprits fidèles ?
    
    Une peur sauvage lui saisit les tripes, y plantant ses crocs avec appétit. Soudain, elle ressentit l'appréhension de cet « après » qu'elle prêchait doux comme le miel, abondant d'amour et de félicité. Cette autre vie existait-elle seulement pour elle qui avait trahi le Ciel ? Ou était-ce ici que tout prenait fin, dans la poussière et le mépris ? Aurait-elle droit à la félicité, elle qui n’aurait plus ni corps, ni sépulture consacrée ? Ses doigts se resserrèrent sur son rosaire, égrainèrent machinalement les perles pour mieux combattre l'incroyance qui ébranlait sa foi face à la Mort.
    Un autre coup au creux de ses reins lui coupa le souffle. Une main agrippa sa chevelure, découvrant sa nuque palpitante.
    
     Simon se mordit la lèvre, étouffant Marika contre lui.
    
     Erin lui souriait, offrant sa chair à la lame. Son cœur s'emballait douloureusement dans un dernier désir de vie, cognait vivement contre sa poitrine. Dans ses yeux, la nostalgie des jours passés auprès de Simon, les souvenirs réconfortants de l'amitié qui les avaient liés, l'inquiétude qui l'animait aux portes du trépas brillaient comme autant d'astres dans le ciel tandis qu'elle offrait ses dernières pensées à sa fille chérie. Puis tombèrent ses paupières, voilant ses iris ambrés pour s'offrir une dernière fois au Très-Haut.
    Son rosaire lui échappa tandis que la lame fendait sa chair, bientôt suivie d'une multitude d'autres.
    
    
Soixante-septième année de l'ère de Paix
    Magdala

    
     —Mère, pourquoi sommes-nous obligées de rester cachées ici ?
    
    Cessant un instant de tresser les longs cheveux ondulés de son enfant, Magdala resta silencieuse, ses yeux perdus dans le vague, cherchant une façon adéquate d'expliquer à sa jeune fille la raison pour laquelle elles se confinaient de la sorte dans cette petite chapelle vieillissante.
    Mais comment faire ? Elle était encore si jeune, si naïve...devait-elle vraiment tout lui raconter ? Leur histoire, leur lignée, leur rôle ? Non, il était encore prématuré de lui faire part de tout cela. Aussi, reprenant son activité, elle se contenta de répondre :
    
     —Parce que le monde extérieur est dangereux et mauvais. Si d'aventure il te prenait l'envie de sortir, qui sait ce qui pourrait t'arriver.
    
    La petite tressaillit à cette mention, sans doute en tentant d'imaginer les sévices dont les Hommes pouvaient se montrer capables, bien vite calmée par les caresses affectueuses que sa mère prodiguait à son dos. Celle-ci, dégageant une mèche de ses cheveux bruns de son visage dont l'enfantement n'avait altéré la jeunesse, leva machinalement les yeux vers la petite porte de bois enluminée sur laquelle aucune serrure n'avait été installée. Simplement maintenue close sans que ni elle, ni ses ancêtres n'aient eu l'idée de l'ouvrir, de braver un interdit séculaire. Tout ce dont elles avaient besoin pour vivre leur était apporté de l'extérieur par des membres du clergé afin qu'elles n'éprouvent la tentation de sortir de ce sanctuaire. Caché dans le berceau que formaient les montagnes autour du vallon, il était leur seul foyer. Un endroit méconnu des pêcheurs, comme aimaient à l'affirmer les prêtres qui la visitaient.
    Les êtres comme elle, comme sa fille... devaient vivre loin des créatures impures qui peuplaient ce monde, afin d'à jamais garder leur chasteté. C'était la loi leur permettant d'accomplir dignement leur office.
    
     —Est-ce parce que...nous devons veiller sur le voile ?
    
    S'étant retournée une fois sa tresse finie, la petite fille -à peine entrée dans l'âge de raison- s'était juchée sur les genoux de sa mère, sa main saisissant avec précaution l'étoffe usée dont la figure maternelle ne se dépossédait jamais. Le contact du tissu sous ses doigts chauds était rêche, raidi par le temps et ce malgré les nombreux entretiens qu'il avait subi afin d'éviter qu'il ne soit ruiné par le poids des ans.
    
     — Oui mon enfant, c'est la tâche qui nous incombe. Protéger cette relique, quoiqu'il nous en coûte. Jusqu'à ce que notre âme soit rappelée.
    
    L'attirant dans une étreinte, Magdala serra le fruit de sa chair contre elle. Le fruit d'une union consacrée, bénie par l’Église pour faire perdurer la lignée. Magdala et le père Pietro, tous deux dans la couche rituelle, s'adonnant à la procréation. Elle, tout juste nubile. Lui fougueux et enfiévré par cet honneur dont on le comblait.
    
    Une fois, deux fois, trois fois. De ces trois premières communions charnelles n'étaient nés que des garçons dont on ne l'entretenait plus. Ils n'étaient pas utiles aux Magdala.
    
    La première fois, Magdala avait lutté avec violence pour garder son aîné auprès d'elle. Agrippée au petit corps, elle avait hurlé, griffé, fui ceux qui tentaient de l’en séparer. Puis elle s'était résignée, endurant la fièvre de Pietro dans les draps de soie rouge. Et à chaque grossesse, elle dédiait ses prières au Ciel afin qu'Il lui accorde une descendante. Une descendante, et elle serait enfin libérée de ses obligations de procréation.
    Et à cette descendante, un jour, ce sera le tour de revêtir ce voile, de dignement honorer son rôle de gardienne, sans une plainte lorsqu'elle n'aura plus personne sur qui compter.
    
    Elle savait quel fardeau elle avait mis sur les épaules de son enfant en la mettant au monde, comme sa propre mère l'avait fait auparavant. Et ce fardeau resterait à jamais une continuité sans fin, transmis de génération en génération jusqu'à la fin du monde. Que pouvait-elle faire pour contrer la destinée ?
    Rien. Aussi se contentait-elle de protéger sa progéniture tant que la Mort l'observait de loin, sans abattre sur sa tête sa faux tranchante.
    À cette idée, elle resserra son étreinte, enlaçant sa fille avec force contre son sein.
    
     —Et un jour, pourrai-je également le porter ?!
    
    Sa mère avait acquiescé en souriant à cette interrogation, caressant la tête de sa petite fille qui, avec un rictus taquin, venait de se saisir d'un pan de l'étoffe pour venir la placer sur son crâne. Ses joues s'empourpraient de plaisir et de fierté :
    
     —Regardez, mère ! Ne pensez-vous pas que je semble plus adulte ainsi parée ?!
    
    Elle éclata de rire, comblée de porter quelques centimètres de ce voile tant convoité.
    
    La porte de la chapelle s'ouvrit lentement, grinçant sur ses gonds rouillés, laissant entrer un large faisceau de lumière qui vint illuminer le visage de l'enfant.
    Celle-ci, sursautant comme à chaque fois que la barrière entre son monde et le monde extérieur s'ouvrait, se réfugia dans l’ombre de sa mère qui, se redressant pour paraître la plus digne possible, fixa avec difficulté la silhouette gracile qui se découpait dans la splendeur du jour.
    Puis lui souriant, Magdala s'avança d'un pas léger, d'une démarche rendue presque irréelle par sa robe de soie blanche semblable à celle d'une madone, jusqu'à cette inconnue qui restait timidement sur le seuil, épuisée par le long voyage l'ayant menée jusqu'ici.
    
     Cette inconnue n'était pas là par hasard, Magdala le savait : elle n'était pas une voyageuse ordinaire, égarée dans une lande lointaine, demandant asile dans la première église venue. Cette jeune fille-là, visiblement exaltée d'être enfin arrivée jusqu'à ce lieu qu'elle avait dû tant idéalisé, était une postulante. Une future prêtresse de l’Église de Latium. Une enfant à peine majeure ayant gravi monts et traversé vallées afin de prouver à ses confrères qu'elle était digne de prétendre au même sacrement d'ordination qu'un homme. Il s'agissait là d’une tradition vieille de plusieurs siècles, exclusivement réservée aux jeunes filles souhaitant devenir prêtresse. Une façon pour l’Église de sélectionner les postulantes les plus braves -dont le nombre ne décroissait pas malgré les années et les difficultés du voyage- et de ne recevoir au séminaire que des demoiselles les plus ferventes. Car l’on ne voulait pas d’intrigantes, de simples d’esprit, de paresseuses au sein du clergé de Lathium.
    Les autres se retrouvaient le plus souvent au couvent pour les plus attachées aux ordres, ou retournaient dans le foyer de leur père afin de se marier une fois un prétendant trouvé.
    
     La demoiselle osa enfin pénétrer dans le sanctuaire, s'avançant vers l'actuelle protectrice du voile, ses pupilles humides trahissant son émotion d'enfin être arrivée après des semaines de marche, de doutes et de difficultés. De sous sa capeline brune abîmée de toute part, elle sortit un petit sachet en tissu rouge, noué en pendentif grâce à une fine cordelette en coton tressé. Une croix en nacre complétait le bien sommaire signe distinctif des voyageuses, empli de consoude pour leur apporter protection lors des déplacements.
    
     —Je...j'ai traversé de nombreuses contrées pour venir jusqu'à vous...je...vous voulez bien... ?
    
    Accentuant la demande par le geste, la jeune fille tendit son amulette vers son interlocutrice. Magdala acquiesça avec sympathie, invita son vis-à-vis embarrassé et éreinté à prendre place sur l'un des bancs de la chapelle. Puis, plongeant sa main dans celle de la voyageuse, elle récupéra son pendentif, comme l'exigeait le rituel, afin d'y coudre un carré d'étoffe -une copie de celle composant le voile qu'elle portait- comme témoin de sa réussite.
    
     —Vous aussi, vous venez de dehors ? Comme le père Pietro ?
    
    Levant les yeux de son ouvrage, Magdala constata que sa fille s'était assise auprès de l’étrangère, la dévisageant avec intérêt. Ce n'était pas la première qu'elle rencontrait. Il en passait mensuellement deux ou trois, plus lorsque la saison se faisait clémente. Mais depuis l'arrivée de la saison froide, aucune demoiselle ne s'était présentée et les visites des membres du clergé s'étaient faites plus espacées, plus furtives. La neige et le gel, en ces contrées où le froid n’était guère coutumier, avaient découragé les plus téméraires.
    Aussi la petite était-elle ravie de revoir une personne de l'extérieur. C'était ses « petites joies » -comme elle se plaisait à le dire- qui étanchaient sa soif de connaissances du monde.
    
     —Oui...je viens de Vaastiriäs. C'est dans la contrée de Mäladalene, au nord.
    
    La jeune fille, après avoir avalé ce qui restait dans sa gourde, semblait ravie de se prêter à l'interrogatoire.
    Ainsi, elle venait du nord ? Magdala l'avait deviné en entendant son accent tranchant -lorsqu'ils parlaient la langue du pays et non leur patois, les nordistes se trahissaient bien trop facilement-, mais elle n'aurait pas cru sa commensale originaire de l’extrême contrée septentrionale du pays. Elle avait dû traverser tout le territoire pour venir dans les contrées reculées du sud où le sanctuaire avait été établi.
    
     — Et qu'est-ce que ceci? demanda à nouveau l'enfant en montrant du doigt l'objet oblong que son interlocutrice avait calé dans son dos.
     —Un arc. Un ami de mon village m'a enseignée comment chasser avant mon départ ! Vous le prenez...
    
    Joignant les explications aux gestes, la nordique fit mine de saisir son arme avant de mimer la corde qu'elle tendait dans l'air. Et à la petite de s'extasier devant ce geste inconnu.
    
     —Vous bandez l'arc comme ceci, en tirant fort la corde et...vous lâchez !
     —Oh ! Comme cela a l’air amusant ! À quoi cela sert-il de chasser ? Me permettez-vous d’essayer ?
     —Ma fille, il suffit.
    
    Reprise à l'ordre, elle se tût, se retirant lentement jusqu'à l'autel où travaillait sa mère. D'un geste que l'habitude avait rendu précis et habile, elle fixait à l'aide d'un fil de cuir et d'une aiguille minuscule l'échantillon d'étoffe tissée sur l'amulette de la visiteuse.
    Il lui fallait calmer cet appétit de l'ailleurs que sa fille se plaisait à entretenir en posant tant de questions sur le monde et ses pratiques. De la discipline de l’esprit, voilà bien ce dont cette enfant était dépourvue. Qu’avait-elle besoin de s'embrouiller l'esprit avec de telles informations ? Coudre, lire, écrire, broder, composer des vers et chanter des cantiques, voilà tout ce dont elle avait réellement besoin. Cela, et prier. Le reste était tout à fait stérile.
    
     Une fois son ouvrage achevé, elle fit signe à la nordiste d'approcher.
    
    —Que le Très-Haut t’accompagne, lui souhaita-t-elle en lui réattribuant son bien.
    
    Et à sa fille d’apporter, toute guillerette, des provisions qu'elle jugeait utiles pour le chemin du retour -pain, eau, vin de cassis à utiliser en cas de maladie, violettes confites- enveloppées dans un carré de toile.
    La jeune fille la remercia vivement, s'inclina profondément en s'emparant respectueusement du paquet. Puis en réajustant son capuchon sur son visage, elle se retira d'un pas léger malgré la fatigue qu'elle devait ressentir suite à sa journée de marche. Heureuse, sans doute aucun, à l'idée d'enfin rentrer en sa terre natale avec les honneurs, l'orgueil satisfait de se sentir accueillie dans une communauté encore par trop réticente à se voir rejointe par des femmes.
    
     Alors que sa petite fille saluait joyeusement cette personne de l'extérieur, Magdala observait la porte se refermer lentement sur leur monde, le seul qu'elles connaîtraient de toute leur existence. Comme à chaque fois, elle couvait du regard l'être qui repartait fouler les routes, traverser des forêts, des monts jusqu'à son foyer, sans jamais envier cette liberté.
    Car tant qu'elle portait sur ses épaules le poids de ce voile, jamais elle ne pourrait rêver être défaite de ses fers.
    Et cette scène qu'elle regardait d'un œil morne se répéterait encore et encore, même après sa mort, même après la mort de sa fille, jusqu'à la fin des temps.
    Tel était le destin des Magdala, les dernières protectrices de la relique sacrée de Sainte Mariam de Magdala.
    
    
Soixante-huitième année de l'ère de Paix
    Ana de Sollnästeå

    
     Les collines de la contrée d'Uppsalea s'étaient revêtues de leurs atours printaniers, les pâturages étaient emplis des bêlements des troupeaux et du son des cloches des pastoraux qui, d'un mont à l'autre, s'adressaient des salutations bruyantes. Les marchands itinérants, ridiculement petits au cœur des coteaux, leurs chariots écrasés sous le poids d’un joyeux bric-à-brac, allaient d'un village à l'autre par les routes qui serpentaient la vallée.
    
     Ana s'était juchée sur un tronc que la tempête dernière avait fait choir, se divertissant du mouvement régulier des nuages dans l'azur du ciel. Avec Naemi qui avait été sa compagne de berceau et sa complice de toutes leurs bêtises, elles réinventaient les nuées, leur donnaient des formes d'animaux, de voiliers, de fleurs tout en veillant sur les bêtes qui s'éparpillaient dans les prés.
    De temps à autres, les cloches des églises alentours se répondaient, marquant le passage des heures avec orgueil. Parfois, la flötj en os de Hannele, l'aînée de Naemi, leur faisait ombrage, laissant le vent porter jusqu'à l'horizon des airs d'antan, mélodies tantôt enjouées, tantôt mélancoliques.
    Les voix des deux enfants se joignaient alors à celle, un peu nasillarde, de l'instrument ; chantaient des histoires d'amants maudits, des ballades contant les joies de l'existence, des odes à l'amour et aux épousailles.
    
     Les épousailles, Naemi en faisait un fantasme, toujours prête à discourir sur le bonheur de trouver un mari et de fonder un foyer. Comme toutes les fillettes qui formaient son groupe de jeux, elle rêvait aux enfants, à l'anneau d'or, aux compliments et aux présents dont elle avait vu sa sœur aînée être comblée lors de ses fraîches fiançailles.
    Seule Ana semblait se détourner de ce sujet qui était depuis quelques temps son unique lubie et s'éloigner d'elle pour peu qu'elle soupire après le mariage. Elle ne se faisait alors qu'oreille attentive -et seulement cela- à ses projets d'avenir.
    
     Ana, toujours plongée dans ses livres liturgiques, se dédiait à autre chose. Et ceci, Naemi ne pouvait ni le concevoir, ni le comprendre. Elle ne se trouvait aucun goût pour la littérature et le catéchisme. Encore moins pour les Écritures, que l'on lui avait fait régulièrement lire et relire. De ce fait, qu'Ana avec laquelle elle avait toujours tout partagé puisse prendre un chemin différent du sien la dépassait, tout en lui paraissant une évidence.
    
     Au fond, Naemi l'avait toujours su. Ana n'était pas faite pour l'union avec un autre être, du moins pas avec un être terrestre, fait de chair et de sang. Son esprit se tournait ailleurs, follement attiré au-delà des simples plaisirs de la vie. Elle n'était plus celle qui comprenait le mieux Ana ; l'âge avait creusé entre elles l'écart qui depuis toujours les séparait.
    
     —Celui-ci est une fleur de lys avec ses beaux pétales recourbés...
    
    La main d’Ana sur la sienne la fit sursauter, la rappelant vivement aux prairies. Elle suivit des yeux le doigt de sa camarade, observa un instant le nuage qu'il désignait. Elle lui trouvait une forme de soleil. Mais elle se retint néanmoins de la contredire, tentant de feindre une imagination dont elle ne partageait pas le cinquième avec Anna. C'était plus confortable ainsi, s'assurait-elle dans le secret de son cœur. Elle pouvait encore donner l'illusion de la comprendre parfaitement.
    Hannele avait entamé une autre mélodie, celle de l'épopée d'un homme grimpant sur la plus haute montagne du pays pour sertir de perles de pluie la bague destinée à sa promise. Naemi adorait cette ballade.
    
     —J'aimerais tant qu'un garçon m'offre des perles de pluie pour accompagner sa demande en mariage ! Ça ne te fait pas rêver, toi ?
     —Pourquoi cela devrait-il me faire rêver ?
     —Oh, je ne sais pas ! grimaça Naemi en levant les yeux au ciel. Toutes les filles du village sont de mon avis. Elles pensent que c'est quelque chose de merveilleux que de se marier ! Et tu as bien vu comme sœur aînée était fière lors de ses fiançailles avec Josef ! N'est-ce-pas ?!
    
     Hannele haussa les épaules, faisant courir ses doigts sur sa flötj. Elle n'avait aucune envie de se mêler à cette discussion, bien consciente de l'embarras dans lequel elle pourrait plonger l'une des deux petites filles en leur faisant part de son avis.
    
     —Mais je ne suis pas « toutes les filles du village »...M'unir à un homme ne m'intéresse absolument pas.
     —Que feras-tu dans ce cas ? Tu vas refuser toutes les demandes de mariage ? Tu ne veux pas devenir une vieille fille aigrie comme Miss Birgitta ?!
    
    La voix de Naemi s'était faite désagréablement stridente en prononçant le nom de la couturière du village qui, de par son caractère difficile, n'avait jamais trouvé de compagnon. Elle était devenue, bien malgré elle, l'incarnation même des craintes des petites filles espérant un époux.
    
     —Je la trouve tout à fait inspirante et satisfaite de sa condition, la défendit Ana. Moi, ça m'irait de ne pas me marier mais d'être aussi libre qu'elle. Et puis, elle gère son atelier toute seule. Elle est indépendante, comme on nous demande de l'être dès nos premiers pas.
     —Tout de même, on peut se marier et être indépendante, rétorqua fougueusement Naemi.
     —C'est vrai...Mais je ne rêve pas de cela.
    
     Les cloches de la chapelle du village, faisant face à la mer du Nord, sonnèrent la cinquième heure de l'après-midi.
    Naemi brûlait d'envie d'interroger son amie sur ses aspirations futures, tout en les redoutant. Elle avait peur de cet avenir auquel Ana se destinait et qui les séparerait sûrement.
    
     — À quoi rêves-tu, alors ? s'était-elle décidée à demander, armée de courage.
    
    Ana quitta son siège, s'étirant et lissant son tablier de lin. Son visage se dirigea vers la flèche de la chapelle, que le vert de la lande faisait ressortir plus sombre encore. Puis elle sourit, pleine d'assurance. Sur son visage juvénile, se métamorphosant peu à peu en celui d'une jeune fille, une détermination sans faille alors qu'elle déclarait solennellement :
    
     —J'entends bien devenir prêtresse un jour. Comme Mère Linnea.
    
    
    

Texte publié par Yukino Yuri, 7 août 2020 à 15h12
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