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Tome , Chapitre 24 « En viss höstnatt - Une certaine nuit automnale » Tome , Chapitre 24

Esther avait quitté l’infirmerie du couvent à toutes jambes.

Son voile noir avait manqué lui échapper tandis qu’elle traversait le cloître endormi, sa respiration désordonnée résonnant dans le silence nocturne ne parvenant néanmoins à se glisser entre les fissures des portes derrière lesquelles dormaient ses sœurs. Elle avait buté contre la marche menant à la chapelle, se cognant le front contre les battants ouvragés, passé la tête dans le sanctuaire nimbé de ténèbres.

Seule la lampe écarlate, située à côté du tabernacle, faisait danser son halo rassurant dans le chœur vide.

Il n’y avait aucun vigile cette nuit-là, aussi toutes les bougies avaient été mouchées.

Elle avait refermé la porte lentement, repris sa course folle à travers la maison. Son cœur tambourinait affreusement contre son sein tandis que ses yeux ne savaient où s’accrocher, sur quoi s’arrêter. Elle voulait crier mais ne le pouvait, bâillonnée par son vœu d’obéissance.

L’on ne pouvait crier dans un cloître, à moins d’une urgence. Et la situation actuelle n’en était point une, tentait-elle de se persuader sans grande réussite.

Elle avait dépassé les cuisines désertes, la buanderie enveloppée d’effluves de lessive, atteint essoufflée la cour du couvent.

La brise venue des collines faisait bruisser les hélénies et les bégonias que l’on avait plantés, des siècles auparavant, au pied du haut calvaire de grès rose ; les étoiles se dévoilaient dans le ciel nu. Un épais tapis de feuilles rouges et safran crissait sous ses pieds, se substituait aux pavés gris.

La saison froide était venue.

Esther, toutes à ses inquiétudes de ce dernier mois, ne l’avait pas remarquée.

Elle s’était avancée jusqu’au calvaire, avait levé vers la figure déformée par la souffrance de yeux implorants. Croisé soudain deux yeux ambrés qui avait arraché à son cœur un battement.

Esther avait poussé un cri étranglé.

Ses jambes s’étaient dérobées sous elle.

Une peur animale l’avait saisie à la vue de ce spectre qui, perché sur le haut socle, le bras enroulé autour du crucifix, sa tunique immaculée flottant dans l’air parfumé, la fixait avec stupeur. Une aura étrange l’enveloppait, muse fantomatique qui attendait un vaisseau venu, toutes voiles tendues, de la lune.

Puis un soulagement douloureux, jubilatoire l’avait transcendée, lui ôtant la parole.

Elle avait retenu les nombreuses larmes d’apaisement qui comblaient ses yeux, contenu les hoquets qui agitait son corps, tendu une main tremblante vers l’apparition immobile.

— Tu n’es pas un fantôme…pas vrai ? avait-elle demandé d’une voix fébrile. Ce serait affreux…

Esther, malgré sa confession, avait une peur bleue des fantômes.

L’apparition avait ri, enveloppé sa paume glacée dans la sienne. Sa chair était brûlante.

— Tu vois, je suis bien réelle.

La religieuse avait hoqueté bruyamment puis fondu en larmes, poussant des gémissements aigus. Des lèvres écarlates, un rire qu’elle n’avait plus entendu depuis longtemps avait retenti tandis qu’un bras s’enroulait autour de ses épaules, l’étreignait affectueusement.

— J’ai cru que tu ne reviendrais jamais…Qu’est-ce qui t’as pris autant de temps ?!

Son interlocutrice avait ri de nouveau puis prononcé d’une voix enrouée son prénom. À chaque appel, Esther souriait plus encore, envahie d’une liesse extatique. Elle avait, avec cette force que décuplait l’allégresse délicieuse, soulevé le précieux être du sol, l’avait fait tournoyé sous l’œil attendri de la lune en croissant. Les feuilles se soulevaient, craquaient, rythmaient leur valse joyeuse. Et leurs rires résonnaient dans le silence, battant la mesure.

— Esther ?

— Oui ?

— J’ai faim…

Esther l’avait reposée, la fixait avec incrédulité, car à cet instant la faim lui semblait quelque chose de toute à fait primitif. Puis la surprise passée, elle avait souri, posé son front contre celui de l’apparition.

— Je vais voir ce que je peux faire.

Elle avait examiné l’attelle de cordes et de bois qui gardait le bras droit immobile, soutenu au niveau du sein par une écharpe nouée à la nuque, tandis qu’elles se dirigeaient silencieusement jusqu’aux cuisines : cela guérissait bien. Pour sûr, il faudrait le rééduquer. Mais avec le temps, il retrouverait sa complète motricité ; ou du moins une partie qui permettrait d’honorer les tâches quotidiennes. Les cicatrices en revanche resteraient. Toutes les cicatrices, réalisait Esther.

Instinctivement, elle avait serré le bras de son amie.

Il y aurait certainement des séquelles, s’inquiétait-elle en l’observant à la dérobée, comme si les plaies de son cœur s’étaient imprimées sur sa peau. Puis elle se reprenait, exilait ses craintes aux confins d’un jour étranger qu’elle espérait ne jamais voir poindre.

Marika de Lathium s’était réveillée.

C’était tout ce qui lui importait


Texte publié par Yukino Yuri, 16 novembre 2022 à 01h04
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