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saison 5, Chapitre 23 « Erbjudande - Offre » saison 5, Chapitre 23

— Tu voulais m’voir, j’suis là.

— Merci à toi de t’être présenté aussi vite.

— Eh, c’pas comme si tes larbins m’avaient laissé l’choix !

Les soldats qui l’encadraient lui avaient jeté une œillade terrible, sitôt réprimandée par celle, sévère, de Fleur de Pivoine. D’un geste impatient, elle les avait congédiés avant de s’adosser à son siège doublé de velours, dévisageant son visiteur gravement tandis que les doubles battants se refermaient sur eux.

Seulement après cela, elle lui avait accordé un sourire complice :

— Je préférais te rencontrer ici qu’au sein de la prison. Les geôles me rendent fort peu à mon aise.

— Pourquoi ?

— N’y suis-je pas à mon aise ?

— Non, sotte ! Pourquoi j’suis là ? Une convocation d’la reine, c’pas rien et t’as pas l’temps d’boire le thé avec un de tes humbles sujets. Alors ?

— Que tu es pressé de retourner dans ta cellule !

— Tu t’amuses à m’faire languir, t’as pas changé !

Fleur de Pivoine avait éclaté d’un rire frais, autant parce que l’évocation de leurs jeux d’enfants l’amusait que parce que ce qu’elle avait décidé la mettait en joie.

— Magnus, j’aimerais que tu m’aides.

— Pour quoi ?

— Pour un projet auquel je songe depuis longtemps. Depuis que nous sommes enfants. Et qui servirait à tout le pays.

— Tout l’pays ou juste la noblesse ?

— Tout le pays.

— J’ai du mal à y croire.

— Je peux l’entendre. Il est vrai que nous n’avons pas toujours prêté l’oreille à ceux qui en avaient véritablement besoin.

— Eh, j’aurais pas cru qu’j’verrais un jour une reine faire contrition d’vant moi !

— Profite en, avait souri Fleur de Pivoine, car je ne compte pas me flageller éternellement pour les erreurs de mes prédécesseurs. Il est temps de nous concentrer sur l’avenir, de bâtir aujourd’hui les piliers du Sveeriagë de demain. C’est bien ce que tu cherchais à faire, n’est-il pas ?

— Sans ton appui, oui.

— J’ai lu ta réforme. Elle est réaliste, claire, concise. Permet-moi de te confesser que jamais je ne l’aurais imaginée supérieure à celle que nous définissons comme le palladium de notre humanisme. C’est brillant, Magnus. Bien que le chapitre du clergé et de la noblesse m’apparait fort cinglant, pour être honnête. Même si je comprends d’où vient cette animosité, l’on ne peut pas défaire de tous ses droits une partie de la population pour en complaire un autre, même s’il s’agit de la majorité. Accepter cela sous prétexte que cette minorité en a profité n’est pas plus juste que ce qui vous a poussé à vous soulever contre l’֤Église. Bien-sûr, je veux abolir certaines choses, que ce soit pour le clergé, le tiers-état ou la noblesse. Mais tout retirer sous prétexte d’omissions passée, non. Ce serait punir des générations entières qui n’y sont pour rien.

— Mais qui en ont profités, avait raillé Magnus en buvant à grands bruits le verre de thé glacé que l’on lui avait servi.

— Devraient-ils en être punis ? Nous parlons de jeunes personnes, de citoyens qui n’ont pris aucune part aux décisions qui ont porté préjudices à ta caste. Penses-tu sincèrement que Marika ou Simon…ou même moi, nous méritons de payer pour les choix de nos ancêtres ? Si telle est ta façon de penser…alors je pense que tu n’es pas la bonne personne.

Elle avait passé son doigt sur sa coupe rêveusement avant de boire une gorgée, dardé sur Magnus un regard glaçant, mélange sévère de désapprobation, d’aversion, de déception. Hors de question de s’allier à lui s’il répondait par l’affirmative. Car ce qu’elle avait en tête, aussi utopique que cela puisse être, ne pouvait souffrir de ressentiments égoïstes. Quand bien-même cette opinion trahissait de son propre égoïsme, elle qui exigeait d’oublier le passé à l’un de ceux qui l’avaient si durement subi.

— La bonne personne pour ?

— Répond d’abord.

— S’lon moi, faut limiter les privilèges, ouais.

— Mais faut-il pour cela pousser toute une communauté dans la fange ?

— Pourquoi ça t’gène ? Y’m’semble pas qu’t’aies lutté contre ça. Quand j’t’en ai donné l’occasion, t’as pas voulu prendre la perche. Mais là, bien-sûr, tu m’sors d’beaux discours parc’qu’sans ça, si tu publiais ma réforme telle qu’elle, tu s’rais dans une panade monstre. Ta petite vie, tes petites affaires, tes jolis colifichets, ton p’tit air hautain ; tout c’la, tu l’aurais plus !

— Et si l’on publiait ta réforme telle qu’elle, Magnus, il faudrait que tu sois prêt à renoncer à l’éducation et à bien des bénéfices économiques. Qui finance les universités, qui permet l’éducation de tous gratuitement, qui offre des bourses aux plus défavorisés afin qu’ils continuent leur cursus ? Qui développe le pays ? Qui permet au peuple de vivre en exportant son savoir-faire en des contrées étrangères ? Qui a consolidé la paix entre nous et nos voisins afin que les massacres ne soient plus qu’une affreuse part de notre histoire ? Qui, Magnus ? Si tu me réponds que le tiers-état n’a pas besoin de cela, je te considèrerai comme un idiot. Et je n’ai que faire de travailler avec des ingrats.

Magnus s’était contenté d’avaler sèchement la fin de son thé, sourcils froncés, soutenant le regard hargneux de la reine.

— Toujours aussi tranchée, avait-il craché.

— Toujours quand je joue l’avenir de Sveeriagë.

— J’suis ni idiot, ni ingrat.

— J’en conclus que tu reconnais l’utilité du clergé et de la noblesse, avait-elle souri ; et Magnus n’avait pu s’empêcher de soupirer, vaincu.

— Parfait.

— Vas-tu m’dire c’qu’tu m’voulais enfin ?

— Je veux que nous réécrivions notre constitution en nous basant sur celle qui existe, celle que tu as écrite et nos propres savoirs.

— T’veux la réécrire complètement ?!

— Non, seulement les choses qui ne sont plus actuelles et qu’il nous faut d’urgence réviser.

— C’est titanesque !

— Exactement !

Fleur de Pivoine s’était mise à rire comme une enfant. Elle était étrangement soulagée que l’on lui confirme que son projet demandait des efforts herculéens, comme apaisée de constater que ses craintes n’étaient point muées par une quelconque mésestime personnelle mais par une stricte conscience de la réalité. C’était titanesque. Le mot était parfaitement trouvé.

— Et t’veux qu’on fasse ça tous les deux ?

— Non. Pour ma part, je m’entourerai de mes conseillers. Je te laisse libre de t’entourer également de ceux que tu considèreras comme utiles, si besoin.

— Et le clergé ? Tu comptes nous laisser décider pour lui ? Ce serait juste, s’tu veux mon avis…

— Le clergé, c’est Mari qui s’en chargera.

— Marika ? Elle est t’jours dans son plumard, non ? T’veux faire quoi avec une léthargique ?

— Eh bien, quand elle se réveillera.

— Et si elle s’réveille pas ?

Fleur de Pivoine s’était tue, les lèvres pincées. Elle s’était abandonnée à une contemplation religieuse de son jardin dans lequel les érables étrangers commençaient déjà à rougir. Si elle ne se réveillait pas ? Elle n’y avait jamais songé. Enfin si, mais cette pensée était bien vite refoulée au domaine de l’impossible ; car il lui était insupportable que cet impossible devienne sa réalité.

Si cela arrivait, alors il lui faudrait renoncer à la promesse qu’elles s’étaient faite.

— Je lui laisse jusqu’à Nåtalit. Après cela, nous nous tournerons vers Simon de Lathium.

— Pourquoi pas tout de suite ?

— Parce que pour l’instant, je m’en sors parfaitement seule. Parce que tu n’es pas encore sorti d’affaire suite à ton petit coup d’état, aussi. Je fais ce que je peux mais ne peux pas presser la justice plus que nécessaire. Patience, Magnus. Notre nation ne se reconstruira pas en deux jours.

— Si tu l’dis…

Ils étaient restés là silencieux, détaillant côte à côte les arbres rougissants, promesse d’une saison froide prompte de se présenter à la porte du pays. Leurs doigts s’étaient rencontrés, serrés dans une étreinte ferme, et Fleur de Pivoine s’était laissée aller à déposer ses boucles blondes contre l’épaule raide de Magnus.

Elle s’y sentait à son aise.

Une nostalgie douce-amère lui avait serré la poitrine.


Texte publié par Yukino Yuri, 5 octobre 2022 à 21h51
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