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Tome 1, Chapitre 4 Tome 1, Chapitre 4

Elle s’entailla la paume en coupant une racine et pesta autant à cause de sa maladresse que face aux gouttes carmines qui se formaient déjà sur sa peau. Un soupir lui échappa ; elle avait beau plisser les yeux lorsqu’elle travaillait avec minutie sur ses plantes et préparations, sa vue devenait de plus en plus mauvaise et ne lui permettait plus d’éviter les incidents du genre.

Elle posa son couteau, pivota dans l’idée d’aller rincer sa plaie. Elle n’eut toutefois pas le loisir de se prendre en charge : Ruth, sa fille adoptive, la rejoignit avec un linge humide dans une main et un baume dans la seconde.

— Heureusement que nous venions d’en concocter.

Son timbre doux et modulé lui arracha un sourire. Elle la laissa attraper ses doigts entre les siens, puis nettoyer sa blessure.

— Ce n’est pas trop douloureux ?

— Je n’en suis pas à mon premier accident avec un couteau, Ruth…

Un rire lui répondit.

— C’est vrai, mais cela ne t’interdit pas d’avoir mal.

— Je vais bien, promit-elle. Ce n’est qu’une égratignure. Tu n’as même pas besoin de t’en occuper.

Ruth lui présenta la décoction choisie.

— Une apprentie soigneuse qui ne soigne pas sa famille ? Voilà qui serait risible. Ne t’inquiète pas, tu t’en retourneras assez vite à tes plantes. Permets-moi juste d’effectuer l’une des premières tâches que tu m’as enseignées.

Ses lèvres s’étirèrent.

— Elle doit te paraître insignifiante maintenant que tu es capable de mettre un enfant au monde sans assistance, non ?

Alors qu’elle appliquait le baume sur son entaille, Ruth répliqua d’un ton calme, amusé :

— « Il n’y a pas de geste insignifiant quand on aide les autres », n’est-ce pas ce que tu m’as appris ?

Une pointe d’orgueil lui gonfla le cœur. La jeune femme qui se tenait devant elle n’avait plus rien en commun avec la fillette maigre et affamée qu’elle avait recueillie quinze ans plus tôt. Sage, délicate et assurée, elle s’était métamorphosée en une guérisseuse accomplie. Une guérisseuse qui ne se pensait plus maudite par le Malin et développait son indépendance aussi sûrement qu’elle ; une guérisseuse passée maîtresse dans l’art de disparaître.

En la contemplant s’appliquer avec patience et tendresse, elle éprouva une fois de plus la conviction que l’accueillir dans sa vie avait été la meilleure décision de son existence. Elle devina également qu’elle n’aurait jamais à craindre de vieillir seule et que l’âme de sa mère était apaisée : son savoir ne s’éteindrait pas avec elle, il perdurerait davantage.

— Tu es formidable, Ruth, murmura-t-elle, plus émue qu’elle ne l’aurait cru. Ta réputation sera plus grande que la mienne. Tu as été une élève si brillante ! Et tu es plus insaisissable qu’un courant d’air…

Oui, il n’y avait pas de meilleurs mots pour définir ses talents. Ruth n’autoriserait personne à l’arrêter ou à la suivre jusqu’à la serre, elle en était persuadée. Son refuge en resterait toujours un.

Ruth la gratifia d’une moue reconnaissante, puis lui adressa un clin d’œil.

— C’est grâce à mon héritage de sorcière… Ton héritage.

La lumière du soleil l’accueillit dès qu’elle releva ses paupières. Étonnée d’avoir fait une nuit complète, Elsa s’étira, mais demeura allongée entre ses draps. Elle se repassa son rêve en esprit et savoura sa douceur ; l’angoisse et les images de tortures semblaient définitivement terminées.

Elle soupira de bien-être. L’amour qu’elle portait à Ruth – non, l’amour qu’Alina lui portait – gonflait son cœur, si bien qu’elle se sentait prête à bénir sa nouvelle médecin de lui avoir demandé d’arrêter sa prise quotidienne de somnifère. Pour peu, elle aurait juré être mère. Une certaine fierté l’enveloppait, conséquence directe de la phrase sur laquelle elle avait ouvert les yeux.

« C’est grâce à mon héritage de sorcière… Ton héritage. »

Même tirée du sommeil, Elsa partageait le bonheur d’Alina à l’idée d’avoir transformé le titre qui avait condamné sa mère en un symbole de son indépendance et de son activité. Elle le partageait et, surtout, elle le comprenait.

Oh ! Était-il encore possible de parler de proximité à ce stade ? Elsa avait l’impression que ce que ses nuits créaient dépassait ça, qu’il s’agissait plutôt d’un lien profond, qui dormait en elle. Alina appartenait au passé, elle était un souvenir qui cherchait à raconter son histoire. Sans se l’expliquer, Elsa savait qu’elle avait existé et que tout ce à quoi elle avait assisté était vrai, réel.

Elle roula la nuque vers la fenêtre. N’ayant pas les moyens de distinguer la forêt de sa position, elle se releva et marcha vers la vitre avant de laisser son regard dériver vers l’étendue boisée qui bordait la ville.

Aussitôt, la conviction que sa serre – celle d’Alina – s’y trouvait la gagna derechef, impétueuse. Elsa était persuadée qu’elle s’y situait, vieillie mais debout, et que nul ne l’avait dénichée, comme si elle était protégée par un charme ou par l’âme de son ancienne propriétaire.

Elle se mordit l’intérieur de la joue. L’exubérance de ses pensées la percutait, pourtant, elle n’était pas capable de les réduire au silence. Pire, le besoin de les vérifier la tenaillait, vif et violent.

Elsa hésita. Toutefois, elle se décida à retourner près de son lit pour lire l’heure sur son portable.

Six heures quarante.

Son cœur cogna dans sa poitrine. Si elle attrapait sa trottinette électrique, elle était en mesure de partir en exploration sans manquer les cours…

Elsa ne prit pas la peine de réfléchir. Elle se changea, empoigna ses clefs et dévala l’escalier au pas de course.

La trottinette la mena sans encombre jusqu’à l’orée de la forêt. Hélas, dès qu’elle vit l’état du chemin destiné aux promeneurs, Elsa soupçonna qu’il lui faudrait continuer à pied. Déterminée, elle haussa les épaules, puis dissimula son engin derrière des broussailles et s’enfonça parmi la végétation…

Au départ, ignorant où et comment chercher, elle se contenta de suivre le sentier et de traquer le moindre élément qu’elle avait pu apercevoir en songe. Mais au bout d’un moment, quelque chose qu’elle ne saisit pas se réveilla en elle, et son instinct la poussa à s’éloigner de la piste, à marcher dans une direction précise.

Elsa grimaça ; elle avait conscience des risques et devinait à quel point il était facile de se perdre dans un tel décor. Cependant, ce fut plus fort qu’elle : elle écouta son intuition. Elle déambula sans prêter attention à ses pas, tous ses sens focalisés sur la mystérieuse énergie qui la guidait.

De quoi fut-elle le plus surprise ? De la distance parcourue sans qu’elle ne remarque les secondes défiler ou de finalement noter la présence de la serre en face d’elle ? Elle ne réussit pas à le déterminer.

Des larmes d’émotions lui brouillèrent la vue. Fébrile, elle s’avança vers l’édifice recouvert de lierre. Elle en dégagea l’entrée, se faufila à l’intérieur. Elle dédaigna ensuite les insectes qu’elle dérangeait sur son passage et tourna sur elle-même, admirative. Elle n’arrivait pas à croire qu’elle était là, dans le repaire d’Alina…

Un parfum de familiarité l’entoura. C’était presque comme si elle rentrait chez elle après une longue absence. Elsa reconnut le coin où elle – Alina – coupait ses plantes et s’était entaillé la paume, observa le sol où elle s’était effondrée en imaginant les supplices subis par sa mère. Elle détailla l’endroit où elle s’était aménagé un nid douillet et celui où elle s’occupait de ses décoctions, elle s’imprégna de l’atmosphère qui l’environnait.

Une foule de réminiscences, dont elle ne se rappelait pas avoir rêvé, l’envahit peu à peu. L’entièreté d’une vie défila en accéléré dans sa tête ; elle lui arracha à la fois pleurs, rires et sourires.

Et soudain, Elsa comprit.

Il ne s’agissait pas d’une vie, mais de sa vie. Son autre vie, vécue des siècles plus tôt.

Un hoquet lui échappa. La connexion qu’elle ressentait, ses voyages oniriques, ses certitudes inexplicables… Tout ça constituait un héritage : celui d’Alina, celui de Ruth, et le sien.

Le constat, doux et étrange, lui apporta une sérénité aussi nouvelle que bienvenue. Elle avait tout interprété de travers… Elle n’avait jamais eu à trouver de clef ou de secret, encore moins à affronter une épreuve, mais bien à se découvrir elle, à visualiser et à rencontrer son âme, son moi profond.

Les lèvres d’Elsa s’étirèrent.

— Je suis une femme, murmura-t-elle d’instinct. Je suis une sorcière.


Texte publié par Rose P. Katell, 24 juillet 2020 à 11h23
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