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Tome 1, Chapitre 3 Tome 1, Chapitre 3

La porte de la modeste demeure se referma derrière elle. Une main serrée sur le panier de victuailles qu’on lui avait offert en échange de ses services, elle s’éloigna des lieux épuisée, mais avec le soulagement ancré au cœur ; malgré le cordon enroulé autour du cou du bébé, l’accouchement s’était déroulé sans heurt, mère et poupon étaient en bonne santé.

Un sourire se dessina sur son visage. Dix ans la séparaient du décès de sa mère, pourtant elle distinguait clairement l’expression fière que celle-ci aurait arborée aujourd’hui en contemplant son travail, en s’apercevant qu’elle poursuivait son œuvre avec droiture et application – elle était devenue une guérisseuse et une sage-femme accomplie... et discrète.

Elle scruta les alentours plongés dans la pénombre nocturne, vérifia qu’ils étaient déserts. Elle emprunta ensuite les différentes rues de la ville et prit soin de longer les murs, de rester une ombre parmi les ombres.

N’en étaient les années écoulées depuis son installation dans la serre, elle n’avait rien perdu de sa prudence. Dès qu’elle se déplaçait afin d’exercer son activité ou de s’assurer que nul n’avait besoin de son aide, elle veillait à ce qu’on ne la voit ni entrer ni sortir de la forêt. Pour les habitants des endroits qu’elle visitait, elle était soit une mystérieuse bienfaitrice qui venait et disparaissait au gré de son humeur, soit une sorcière qu’il fallait fuir à défaut d’attraper.

Elle inspira et se gorgea de la solitude qui l’entourait, si apaisante après les cris propres à la délivrance. Oh ! Elle avait mis du temps pour s’habituer à sa nouvelle vie, pour parvenir à oublier sa panique et à quitter son antre. Néanmoins, elle n’aurait pas désiré mener une autre existence, pas même pour tout l’or du monde. Son retrait de la société pouvait certes parfois lui peser, mais ce qu’il lui apportait était plus précieux que tout : la chance d’être elle-même, sans pression ou tabou.

Ses pas devinrent plus légers rien qu’à y songer. Ces dernières années avaient été si riches en enseignements… Non seulement elle avait dû survivre seule, mais en plus, elle avait appris qu’il était possible d’être heureuse sans être épouse et mère, qu’une femme n’avait pas à avoir un homme dans sa vie et qu’elle était en mesure de s’épanouir dans l’indépendance.

Oui, elle adorait son célibat et sa liberté. Que le Ciel lui en soit témoin, elle n’était pas prête à y renoncer !

Égarée dans ses réflexions, elle ne remarqua pas la forme allongée devant elle… Elle trébucha dessus et tomba par terre.

— Aie ! pesta une voix fluette.

Surprise, elle ignora la douleur provoquée par sa chute ; toujours au sol, son panier miraculeusement intact, elle se retourna.

Une fillette chétive et frêle la dévisageait, à moitié cachée sous une couverture pouilleuse.

— Je t’ai blessée ? s’enquit-elle.

L’enfant haussa les épaules. La crasse qui la recouvrait et son apparence farouche lui pincèrent le cœur.

— Excuse-moi, je ne regardais pas où je mettais les pieds. Que fais-tu dehors au beau milieu de la nuit ? Tu t’es perdue ?

— Non. J’essayais de dormir.

Elle tâcha d’occulter la note d’appréhension qui perçait dans le ton employé, comme si sa jeune interlocutrice était prête à fuir au moindre de ses faux pas. Elle avait peur de comprendre, peur d’envisager une hypothèse.

— Orpheline ? risqua-t-elle.

— Abandonnée.

— Je suis désolée…

Un deuxième haussement d’épaules lui répondit, suivi d’un gargouillement d’estomac.

— C’est parce que j’ai été marquée par le diable.

Elle sursauta.

— Qui t’a dit une chose pareille ?

— La vieille dame qui m’a accueillie une nuit. Elle m’a donné une robe de nuit, mais le lendemain, quand elle m’a aidée à l’enlever, elle a déclaré que j’avais une tache étrange dans le dos, que c’était l’œuvre du Malin et qu’elle ne me voulait plus chez elle.

Une grimace déforma ses traits. Cette traque infernale cesserait-elle un jour ?

— Tu ne m’as pas l’air de porter le mal en toi, loin de là.

Un sourire récompensa sa gentillesse. Elle détailla les alentours, puis tendit son paiement du jour devant elle.

— Tu as faim ?

Les pupilles de la petite s’écarquillèrent ; incrédule, celle-ci opina malgré tout avec vigueur.

— Alors sers-toi, murmura-t-elle. Prends ce que tu souhaites, je te le donne.

Elle déglutit. Demeurer trop longtemps sur place était risqué – si on l’apercevait et la dénonçait pour ses activités, elle n’était pas sûre de pouvoir s’enfuir assez vite. Cependant, elle ne se sentait pas capable de passer son chemin face à une telle détresse.

— Tu accepterais que je te tienne un peu compagnie ?

Un mouvement le lui confirma.

— Qui êtes-vous ?

— Une orpheline, déclara-t-elle d’instinct.

Sans qu’elle le veuille, une phrase de sa mère lui revint ensuite en mémoire : « Je suis surtout une femme. Je crois que c’est ce que signifie vraiment le terme sorcière. »

— Peux-tu garder un secret ?

— Bien sûr !

Ses lèvres s’étirèrent.

— Je suis aussi une sorcière.

Elsa s’éveilla en douceur, et s’étonna de ne souffrir d’aucune anxiété. Sa main tâtonna la surface de sa table de chevet, attrapa son téléphone portable ; elle le déverrouilla et, tout en plissant les yeux à cause de la luminosité soudaine, découvrit l’heure.

Il était trois heures.

Surprise, Elsa se redressa en position assise. La situation lui paraissait anormale, d’abord parce qu’elle n’éprouvait pas d’angoisse ou de sentiment d’oppression nonobstant son voyage onirique dans le temps, mais également parce qu’elle n’avait pas sommeil, comme si elle avait profité d’une nuit complète.

Elle se pencha sur son rêve et chercha ce qui avait changé. La réponse lui apparut aussitôt : c’était elle… Son attitude et sa façon d’agir s’étaient modifiées.

Elsa secoua la tête. Qu’était-elle en train de penser ? Elle n’était pas « l’héroïne » de ses songes. Elle ne faisait qu’assister, malgré elle, à la vie d’une autre. Celle qui s’était transformée s’appelait Alina.

Elle se mordilla la langue. Il allait falloir qu’elle prenne soin de ne plus se confondre avec elle. L’impression de proximité qui accompagnait ses visions la poussait de plus en plus à tout mélanger.

Elsa inspira, se reconcentra sur son rêve, puis se gorgea du calme qu’elle percevait en elle. Qu’il était plaisant de ne plus être parasitée par la panique et les craintes d’Alina ! Le nouveau caractère de cette dernière la berçait au contraire. Elle se jugeait confiante, presque apte à soulever des montagnes.

Les années étaient loin d’être tout ce qu’Alina avait gagné sur sa nuit. Pour peu, Elsa aurait juré partager son savoir médical, éprouver sa fierté et sa douce indépendance. Plus elle autorisait les ressentis de la guérisseuse à l’emporter, et plus il lui semblait qu’elle se découvrait elle-même.

« Je suis surtout une femme. Je crois que c’est ce que signifie vraiment le terme sorcière. » La remarque, prononcée lors de son premier cauchemar, rejaillit dans son esprit et fut suivie par l’annonce d’Alina : « Je suis aussi une sorcière. »

Elsa les répéta à voix haute. Elles avaient une consonance si forte, si puissante par rapport au moment où elles avaient été déclarées…

Sans qu’elle ne le comprenne, l’envie d’en apprendre plus la tenailla. Elle tenait quelque chose, elle le pressentait. Elle était sur le point d’obtenir une clef, une explication à la présence récurrente des images qui la poursuivait depuis l’enfance.

Elsa s’extirpa de ses couettes et s’empressa de s’installer à son bureau. Elle alluma son ordinateur portable, ouvrit une page web vierge. Fébrile, elle tapa « histoires des sorcières » dans la barre de recherche et attendit que les premiers résultats s’affichent.

Inconsciemment, son regard dériva vers la fenêtre et la forêt lointaine.


Texte publié par Rose P. Katell, 24 juillet 2020 à 11h20
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