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Tome 1, Chapitre 2 Tome 1, Chapitre 2

L’encadrement en bois de l’entrée la vit s’arrêter sous lui… et lui servit de support pour ne pas s’effondrer.

Elle pesta ; la panique l’empêchait de sortir de la serre, comme si mettre un pied dehors sans avoir l’intention d’aller chercher une quelconque ressource lui ôterait tout bon sens, voire lui apporterait aussitôt le courage qui lui manquait pour s’approcher de son ancien lieu de vie.

Elle maudissait sa faiblesse, son caractère anxieux et craintif ! Ne pas être informée de ce qu’il advenait de sa mère lui était insupportable, mais tenter de l’apprendre par elle-même l’effrayait au point de lui filer des sueurs froides. Chaque matin, elle aspirait à découvrir sa mère qui s’avançait sous le toit en verre et la rejoignait, libre. Et chaque soir, torturée par la perspective d’un autre jour empli d’une attente vaine, elle envisageait d’aller la retrouver malgré le danger…

Ses yeux s’embuèrent de larmes. Elle pivota vers l’intérieur de la serre et contracta ses poings. Elle savait au fond d’elle que sa mère était condamnée, qu’elle ne la reverrait pas – les femmes accusées de sorcellerie n’étaient jamais innocentées de leur vivant –, mais tant qu’elle n’avait pas la confirmation de sa mort, espérer lui était permis.

Elle inspira profondément, s’échina à oublier sa lâcheté, puis observa son sanctuaire. Dissimulé au beau milieu de la forêt, il lui procurait un abri idéal, un abri où elle avait commencé à cultiver les simples que sa mère avait coutume d’utiliser. Bientôt, elle pourrait ainsi réaliser le vœu de cette dernière. Elle poursuivrait son œuvre en exerçant dans des villages toujours différents et éloignés de sa cachette ; elle deviendrait une guérisseuse de passage, anonyme. Elle serait présente pour pratiquer son art sur les personnes qui en avaient besoin et le souhaitaient, mais disparaîtrait sitôt ses services prodigués et n’établirait aucune routine dans ses allées et venues. Elle se montrerait insaisissable.

Elle ignorait qui avait bâti l’endroit à cet emplacement et pourquoi. Elle n’était d’ailleurs pas plus informée sur les raisons de son abandon ou sur la date de celui-ci. Pourtant, elle remerciait le Ciel de l’avoir placé sur le chemin de sa mère, car elle soupçonnait que seule la pensée de l’y envoyer mettre ses connaissances en œuvre lui avait laissé affronter son destin avec autant de bravoure. Au sec et environnée par la nature, elle n’y manquait qui plus est de rien.

Son cœur se pinça de douleur. Elle aurait tellement aimé que sa mère la suive, qu’elle l’aide dans ses tâches et partage son nouveau quotidien… Hélas, elle n’avait pas réussi à l’en persuader. Certaine que sa fuite pousserait leurs voisins à organiser une battue, sa parente avait préféré se sacrifier dans le but qu’ils oublient sa propre fugue – une décision qui avait sans doute été facilitée par la perte de son mari.

Elle déglutit. Sa mère avait-elle déjà été arrêtée ? Tremblante, incapable de tolérer cette idée, elle se prit le crâne entre les mains. Une foule d’impressions et de sensations ne cessait de l’envahir sitôt qu’elle y méditait ; elle la hantait malgré elle. Oh ! Pourquoi avait-elle autrefois cherché ce qui arrivait aux « sorcières » ? Pourquoi n’avait-elle pas étouffé sa curiosité ? À cause d’elle, elle était désormais contrainte d’imaginer ce que sa mère subissait…

Un frisson lui parcourut l’échine. Ses jambes flageolèrent. Le schéma qui se déroulait dans sa tête était trop clair pour qu’elle le supporte... Dès qu’elle autorisait son esprit à dériver de ses occupations d’herboriste, comme en cet instant, elle visualisait le procès de sa mère avec une affreuse netteté. Elle la regardait être interrogée de longues heures puis déshabillée face à son refus d’avouer ses liens avec le Malin. Elle sentait sa colère et son désarroi tandis que des doigts hostiles la parcouraient, traquant une marque suspecte ou zone moins sensible afin de bénéficier d’une preuve de ses crimes. Pire encore, elle percevait sa douleur dans sa chair et entendait ses hurlements pendant qu’on la torturait.

Elle sanglota, remarqua qu’elle pleurait à chaudes larmes. Un cri d’agonie naquit dans son ventre et remonta jusqu’à sa gorge, lui écorchant l’œsophage. Ensuite, ses genoux s’entrechoquèrent.

Abattue par ses visions, elle chuta au sol.

— Maman !

Elsa remua entre ses draps ; de mouvements désordonnés en mouvements désordonnés, elle se débattit avec ses couvertures. Gagnée par une panique irrationnelle, elle manqua tomber de son lit.

Les pupilles emplies d’horreur, il lui fallut plusieurs secondes pour réaliser qu’elle était dans sa chambre, pour comprendre qu’elle était victime d’un songe et venait ni plus ni moins de hurler après sa mère – ou plutôt, après la mère de celle qui envahissait ses nuits.

Elsa déglutit, écouta les moindres sons en provenance de sa maison… Elle n’eut que le temps de se rassurer vis-à-vis du repos non interrompu de ses parents avant de se lever avec précipitation et de courir à la salle de bain. Une paume plaquée sur ses lèvres, elle actionna l’interrupteur du néon bleu, puis se pencha au-dessus de la cuvette des w.c. et y déversa le contenu de son estomac.

Fébrile, elle s’essuya la bouche avec du papier toilette et s’adossa au mur. Les genoux entourés de ses bras, elle ferma les yeux et joua avec sa respiration.

Un gémissement lui échappa. Elle lutta contre son envie de pleurer. La violence des dernières séquences de son cauchemar ne s’estompait pas, elle paraissait même plutôt s’accentuer. Alors qu’elle était maintenant parfaitement éveillée, ses membres demeuraient aussi douloureux que si elle avait bel et bien été torturée par procuration.

Elsa frémit. Elle n’avait recommencé à rêver que depuis quelques jours, mais elle n’en pouvait plus. Subir les angoisses d’Alina, suivre son quotidien au milieu des bois… Tout ça lui était intolérable. Toutefois, faire cesser pareil enfer lui était interdit, pas sans ses précieux médicaments – des médicaments qui lui étaient inaccessibles tant qu’elle n’avait pas l’occasion de discuter de la situation avec sa nouvelle doctoresse.

L’impression d’être nue et jaugée la saisit. Elle frissonna, puis secoua la tête dans l’optique de la chasser. Les sensations apportées par son sommeil étaient si réelles, si puissantes ! À voir la façon dont elle y réagissait du haut de ses quinze ans, elle s’expliquait mieux pourquoi elle avait été terrorisée plus jeune et la raison pour laquelle elle avait omis le tout de sa mémoire – car elle n’en démordait pas, les éléments qui la troublaient aujourd’hui étaient ceux qui avaient gâché une partie de son enfance, ils dégageaient un trop grand parfum de familiarité pour qu’elle en doute.

Elsa se mordilla l’intérieur de la joue. Sa respiration s’apaisait et son cœur recouvrait un rythme normal, mais la procédure du procès imposé aux sorcières semblait imprimée sur ses rétines – s’en débarrasser ne lui était pas permis. Elle s’efforça de penser à autre chose… et ne réussit qu’à visualiser la serre dans son esprit.

Elsa pesta, mais ne tenta pas d’oublier le décor – lui, au moins, ne l’effrayait pas. Elle détailla mentalement sa charpente, s’étonna. La vision était si nette… Le bois, le verre, la nature environnante, les multiples plants et pots intérieurs, le coin de vie où s’étalaient des coussins et couvertures, un baquet, une étagère improvisée… Tout lui apparaissait avec précision, à un point tel qu’elle se demandait si elle n’avait pas déjà vécu là-bas.

Prise d’une impulsion, Elsa se releva, rejoignit sa chambre et écarta le store de la fenêtre, à laquelle elle colla son visage. Éclairée par la lune aux trois quarts pleine, l’étendue boisée qui délimitait l’entrée de sa ville se distinguait, amas sombre parmi la pénombre nocturne. Le sentiment que la serre s’y situait la tarauda, soudain et violent.

Elsa souhaita se rendre sur place, la chercher. Cependant, l’idée la traversait à peine qu’elle la balaya. Que lui prenait-il ? Le lieu qu’elle visitait en rêve était onirique, pas réel. Et quand bien même, rien ne garantissait qu’il se trouvait dans la forêt proche ; il en existait tant !

Un soupir se faufila hors de sa bouche. Elle était ridicule.


Texte publié par Rose P. Katell, 24 juillet 2020 à 11h18
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