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Tome 1, Chapitre 32 Tome 1, Chapitre 32
— Rappelle-moi… C’est quoi l’info qu’il te faut, précisément ?
     Le fourgon filait à nouveau à travers la campagne, à la différence que Liz et moi étions seules à l’arrière. Les autres avaient été contraintes de rester à l’auberge malgré leurs nombreuses protestations.
     Liz soupira. C’était la quinzième fois qu’elle entendait cette question, mais je peinais toujours à comprendre la réponse.
    — Un lieu. En France. Lié à Zaïra ou, du moins, à des phénomènes étranges ou inexpliqués. Je ne peux pas être plus précise.
     Bon… Ça ne va pas être facile…
    — On sera en communication télépathique pendant toute l’opération. Je t’aiderai à chercher.
     Je reportai mon attention sur le plan grossièrement dessiné par Stan et dont je connaissais à présent chaque trait. Le nombre de détails qu’il avait pu reproduire, alors même qu’il avait dit ne s’être rendu sur place qu’une seule fois, était impressionnant. Après réflexion, je soupçonnais Liz de l’avoir aidé à raviver ses souvenirs, mais cela aurait impliqué qu’il la laisse scruter ses pensées.
     Vu leur toute nouvelle connivence, ça ne m’étonnerait pas…
     Ils avaient passé presque une journée entière à établir un plan, à envisager les multiples possibilités et imprévus, si bien que je savais quoi faire en toute circonstance. C’était rassurant : je ne serais pas entièrement livrée à moi-même, même si je m’aventurais seule dans la gueule du loup.
     L’arrêt brutal du fourgon m’arracha à mes pensées et mon cœur fit un bond dans ma poitrine. Je croisai le regard de Liz. Elle était inquiète, malgré son éternelle impassibilité. Je déglutis et sortis dans l’air du soir.
     Je refermai la fermeture de ma nouvelle veste dès la première morsure du froid. Cam m’avait choisi de nouveaux vêtements. Rien de bien extraordinaire, mais il fallait que ça fasse naturel, moins uniforme que nos tenues du Q.G.
    — Il n’y aura aucun traqueur dans le bâtiment, m’avait assuré Stan. Et s’il y en a, ils ne seront pas capables de te localiser précisément.
     Espérons qu’il ait raison…
     Il suffisait qu’un seul d’entre eux repère mon énergie pour que toute l’opération tombe à l’eau. Si Marcus rappliquait ensuite, je ne donnais pas cher de notre peau.
    — Prête ? me lança Stan en fermant la portière avant.
     Je hochai la tête, lentement.
     Première étape : infiltrer une cargaison qui me mènerait tout droit dans le bâtiment-cible. Une chance pour nous, Stan savait où et quand partait la prochaine : dans un petit village à une cinquantaine de kilomètres de notre but, cette nuit-même.
    — Il n’y a qu’une cargaison de ce genre par an, m’avait-il expliqué, toujours à la même date. C’est une occasion à ne pas manquer.
    — Si tous les sorciers sont au courant, c’est peut-être trop risqué de la saisir, avait objecté Liz.
     Stan avait secoué la tête.
    — C’est une cargaison… assez spéciale. Très peu sont au courant. À l’époque, j’ai dû ruser pour avoir ces informations…
     Cargaison spéciale… Tu m’étonnes !
     Nous marchions en silence vers le village. Je fus soudain secouée de tremblements.
    — Tu as froid ? me souffla Stan.
    — … un peu.
    — Tu as peur ?
     Après un instant d’hésitation, j’optai pour la franchise.
    — Oui.
    — Pour le moment ça ira, ça fera plus crédible, mais tâche de garder la tête froide une fois à l’intérieur.
     Une fois encore, son sang-froid m’impressionnait. Il ne tarissait pas de conseils depuis que le plan avait été fixé, mais il n’avait jamais émis le moindre doute sur mes capacités. Les filles non plus, d’ailleurs. Cet excès de confiance me grisait, et m’effrayait en même temps.
     Et si tout le monde se trompait ?
     Malgré leurs propos réconfortants, je restais soucieuse. Il ne s’agissait pas de se battre ici, ou en tout cas pas en premier lieu, mais de passer inaperçue : un exercice qui m’était encore étranger. La moindre erreur pouvait compromettre tout le groupe.
     La tête froide… Tu peux réussir : il le faut.
     À partir de là, mon pas se fit plus assuré. J’atteignis les premières habitations quelques instants avant Stan. Nous enfilâmes plusieurs ruelles silencieusement. Juste avant de déboucher sur la rue principale, il m’arrêta d’un geste et m’indiqua une direction de son bras tendu.
    — Le camion… il part à minuit trente précise.
     Il jeta un œil à sa montre.
    — Dans vingt minutes.
    — On y va ?
     L’attente me rendait frénétique. Il secoua la tête.
    — Voyons d’abord qui garde ce véhicule.
     Je ne me le fis pas dire deux fois. Aussitôt, l’obscurité fit place aux formes lumineuses. Plusieurs étaient des formes humaines, mais une seule était sombre.
    — Il n’y a qu’un sorcier, les autres sont des humains.
    — Un seul ? Tu es sure ?
    — Certaine. Et peu puissant, je crois.
     Il y eut un silence, le temps nécessaire à sa réflexion.
    — Ils doivent rassembler les effectifs ailleurs. Plutôt inquiétant, mais pour le moment ça nous arrange.
     Il accorda un dernier regard au camion avant de tourner son visage vers moi. Le moment était venu.
    Il rajusta la capuche de son sweat pour dissimuler l’essentiel de ses traits puis, sans crier gare, il m’agrippa le bras et me tira vigoureusement après lui. Je lui lançai un regard effaré, qu’il ignora. Il jouait son rôle à la perfection.
     Il a dû faire ça toute sa vie.
     Lorsque le véhicule fut tout proche, je baissai la tête. La meilleure manière d’être crédible était qu’on ne voit pas du tout mon visage. Les deux gardes postés devant les portes arrière se raidirent, méfiants. Je suivis la conversation comme je le pus, composant avec les mots que je saisissais.
    — Qui va là ? lança le premier à nous apercevoir.
     La vue de leurs armes à feu me glaça le sang. Mais Stan continuait d’avancer, imperturbable.
    — Une cargaison de dernière minute !
     Je sursautai. Sa voix était différente, et ce n’était pas dû uniquement au changement de langue. Nous étions juste devant les gardes à présent.
    — Ce n’était pas prévu.
     Le garde qui parlait se dressa de toute sa hauteur, comme pour assurer sa position. L’autre me regardait de haut en bas. Il me jaugeait, m’évaluait. Je frissonnai et réprimai une expression de dégout sur mon visage, dissimulé derrière un rideau de cheveux noirs.
    — C’est pour ça que je dis « de dernière minute ».
     Son assurance déstabilisa les gardes, mais il en fallait plus pour les convaincre.
    — De qui tenez-vous vos ordres ?
    — D’assez haut pour éviter de mentionner son nom, si vous voyez ce que je veux dire.
     Ils échangèrent un regard.
    — Il faut qu’on en parle au patron d’abord.
     Je me mordis la lèvre pour ne pas réagir. C’était le pire scénario : un sorcier serait moins ignorant, donc moins facile à impressionner.
     Stan soupira. Son aura se métamorphosa soudain, se chargeant d’énergie noire. Je ressentis soudain le besoin impérieux de m’éloigner de lui, mais sa prise sur mon bras était trop ferme.
    — Je viens de parcourir la moitié du pays alors que nous avons clairement plus urgent à faire. Je ne perdrai pas une minute de plus alors vous prenez le colis ou je dois le livrer moi-même ? Je ne manquerai pas de mentionner en détails la raison de mon retard dans mon rapport, évidemment…
     Ses menaces eurent l’effet escompté. Les gardes échangèrent un nouveau regard, inquiet cette fois.
    — T… très bien, articula le garde.
     Stan me poussa vers eux et s’en alla sans se retourner. Les deux hommes ouvrirent les portes du camion et me soulevèrent pour me lancer à l’intérieur sans plus de délicatesse qu’avec du bétail qu’on mène à l’abattoir. Les portes se refermèrent avec fracas, me laissant dans l’obscurité.
     Cette fois, je suis toute seule.
     Je tâtonnai et trouvai un endroit où m’asseoir. Le trajet risquait d’être long. Autour de moi, une vingtaine de respirations saccadées traversaient le mur du silence nocturne. Mes yeux s’habituant à l’obscurité, je discernai quelques visages. Toutes des jeunes femmes.
     Une fois par an, les sorciers avaient besoin de femmes pour que les plus puissants d’entre eux assurent leur descendance. Le but était simplement reproductif. Elles tombaient enceintes, portaient leur enfant, donnaient la vie, puis repartaient. Si c’était un garçon, il était séparé de sa mère et suivait un entrainement dès le plus jeune âge. Si c’était une fille, elle était renvoyée avec sa mère.
    — Les filles ne peuvent pas être sorcières ? avais-je demandé à Stan, lorsqu’il nous avait expliqué tout ceci.
    — En théorie, si… mais ils ont tendance à se méfier des femmes. Elles seraient moins réceptives à l’énergie noire, à cause de leur sensibilité…
     Liz et moi avions froncé les sourcils en même temps.
    — Enfin, c’est ce qu’ils disent ! s’était-il rattrapé.
     Je tremblai en pensant au sort des femmes qui m’entouraient. Elles ne choisiraient pas qui, quand ni comment. La plupart avaient décidé d’être là, contre une promesse de rémunération. D’autres, en revanche…
    — C’était le cas de ma mère, m’avait confié Stan. Ils l’avaient enlevée pour d’autres raisons, mais ils en ont profité pour… Enfin, voilà. C’est pour en savoir plus sur elle que je m’étais renseigné sur ces « livraisons ».
     Je n’avais pu que compatir. À sa place, j’aurais également cherché à savoir, même si c’était pour apprendre ce genre d’horreurs.
     Comment peut-on supporter le poids d’un tel passé, dont chaque respiration, chaque battement de cœur, nous rappellent le cruel souvenir ?
     Du bruit, à l’extérieur, m’arracha aux sombres méandres de mes pensées. On approchait. Je sentais l’énergie noire de plus en plus proche.
     Heureusement, le sorcier s’installa à l’avant avec deux autres hommes. Les deux gardes, eux, ouvrirent à nouveau les portes et s’installèrent juste devant. Leur simple présence accéléra le rythme des respirations.
     S’ils s’en prennent à elles, dois-je intervenir ?
     Techniquement, je ne devais griller ma couverture sous aucun prétexte, mais comment ne pas intervenir face à la violence, surtout lorsqu’on en a les moyens ?
     — Si tu peux le faire discrètement, alors fais-le.
     Je dus faire preuve de plus de self-control que je n’en possédais pour ne pas sursauter.
     — Je t’avais dit qu’on communiquerait ! s’offusqua Liz.
     Je sais… mais ça reste surprenant… Tu n’as pas changé d’avis… pour elles ?
     — Non, répondit-elle sans hésitation. Priorité à la mission. On sauvera beaucoup plus de gens à terme, tu le sais.
     Oui je sais… Mais je n’arrive pas à me faire à l’idée de les abandonner.
     Elle n’émit pas de réponse. Elle me faisait confiance pour prendre la bonne décision. Le pire, c’est qu’elle avait raison.
     Le moteur s’alluma. Nous étions en route.
    — Psssst !
     Je faillis ne pas remarquer cet appel tant j’étais concentrée sur la tâche à venir. Je tournai discrètement mon visage vers la fille, à ma droite.
    — T’es là pour quoi ?
    — Quoi ?
     Le roulement du camion couvrait en partie ses chuchotements. Dans ce contexte, il m’était presqu’impossible de comprendre une question en anglais. Elle répéta, plus lentement.
     Sans plan, j’aurais hésité sur la réponse à donner. Après tout, elle n’avait rien à voir avec nos affaires : rien ne m’empêchait de lui dire la vérité. Cependant, je n’oubliais pas que les gardes étaient présents et que certaines d’entre elles seraient prêtes à dénoncer contre une plus grande récompense.
    — Ils ont promis de l’argent… pour ma famille, mentis-je.
     Mes faiblesses en anglais contribuaient à la crédibilité de mon histoire. Pour une fois, je me félicitai d’être plus que mauvaise en langues étrangères.
    — Moi aussi, répondit-elle sur le ton de la connivence.
     Je ravalai mon dégout. L’histoire inventée par Liz pour me servir de couverture, elle la vivait réellement, et elle pensait avoir trouvé quelqu’un pour la partager. Je me sentis soudain sale, une imposture. Décidément, le mensonge me révulsait. Peut-être était-ce la raison pour laquelle je ne parvenais jamais à mentir de manière convaincante ?
     Allez ! C’est un mal pour un bien, tu le sais !
     La mission passait avant tout.
    — Et elles ? C’est qui ?
     Je suivis des yeux la direction indiquée par son mouvement de tête. Au fond du camion, trois filles étaient affaissées contre les parois, inconscientes. Je déglutis.
     Je lui dis la vérité, au risque qu’elle prenne peur ?
     Je jouai l’ignorance : c’était plus sûr.
    — Elles… dorment, peut-être ?
    — Mais… elles sont bâillonnées ! objecta-t-elle.
     Je soupirai.
    — Oui, je… je sais pas.
     Elle prit mon hésitation pour de l’inquiétude.
    — Tu penses… qu’ils vont nous bâillonner, nous aussi ?
     Elle commençait à s’agiter et à hausser la voix. L’un des gardes regardait déjà dans notre direction. Je devais à tout prix éviter de me faire remarquer.
    — Peut-être pas… si on leur obéit.
     Je posai une main sur son épaule.
    — Tout ira bien…
     Bien sûr… et ils nous donneront des friandises, en plus ?
     Je me dégoutais.
     Après une éternité, nous commençâmes enfin à ralentir. Le camion effectua une courte marche arrière, puis s’arrêta net. Aussitôt, les deux gardes ouvrirent les portes. Ils descendirent et se placèrent de part et d’autre du véhicule.
    — Descendez.
     La voix provenait du flanc droit du camion, un endroit que je ne pouvais voir depuis l’intérieur. Je frissonnai. C’était le sorcier.
     Voyant mes compagnes de voyage pétrifiées de peur, je montrai l’exemple en me levant. Ma voisine de droite me suivit immédiatement et notre petit groupe sortit lentement du camion.
     Les gardes nous placèrent en file indienne sous le regard inquisiteur du sorcier. J’évitai soigneusement de le regarder tout en prenant place au milieu de la file. Il n’était pas particulièrement puissant, mais s’il me repérait, c’était fini.
     La file formée, les gardes retournèrent dans le véhicule pour ressortir avec les trois filles, inconscientes un peu plus tôt. Toujours bâillonnées, deux d’entre elles avaient les joues humides. La troisième fixait ses ravisseurs avec des yeux enflammés. Ils les poussèrent derrière la file, puis nous firent entrer dans le bâtiment qui nous faisait face à travers une large porte de garage. Il s’agissait d’une sorte d’entrepôt. L’endroit était gris et vide. De grosses lampes à néons déversaient une lumière éblouissante dans la vaste pièce. Je clignai des yeux. Le contraste était trop fort, par rapport à la nuit sans lune.
     La porte de garage se referma. On nous laissait seules, sans autres explications qu’un :
    — On viendra vous chercher, quand il sera temps.
     Mon premier réflexe fut de débâillonner les trois jeunes filles et de défaire leurs liens. L’une d’elle, la plus jeune, tomba dans mes bras. Ses pleurs résonnèrent dans l’immense espace vide.
    — Chhht… ça va aller…
     Que lui dire d’autre ?
     Cependant, elle sembla se calmer un peu. Je la laissai aux soins des autres pour m’isoler et passer à la suite du plan.
     Je suis dans le bâtiment, pensai-je clairement.
     L’heure de vérité était arrivée. Si les sorciers utilisaient le même matériau que le nôtre pour protéger leurs bâtiments, Liz ne serait pas capable de m’entendre. Heureusement, la réponse ne se fit pas attendre.
     — Très bien. Un entrepôt, comme prévu ?
     Oui.
     — Tu vois des issues ?
     À part la grande porte sur le dehors, il y a une petite porte en métal. Elle est très probablement fermée. J’espère qu’elle ne fait pas de bruit…
     — Elle en fera surement… Passe à la phase B : fais diversion et sors dès que tu peux. Si tu attends, tu risques de ne plus en avoir l’occasion.
     Compris.
     Je jetai un dernier regard à mes infortunées comparses d’une nuit, tout en m’approchant discrètement de la porte.
    — Elle est fermée.
     Je sursautai en me retournant et reconnus la troisième fille bâillonnée, celle qui ne pleurait pas.
    — … ça valait le coup d’essayer, tentai-je d’un ton désolé.
     Je soupirai de soulagement lorsqu’elle partit rejoindre les autres. Je n’osai cependant pas m’approcher davantage de la porte.
     Une diversion…
     Il n’y avait rien ici, rien d’autre que cet éclairage aveuglant.
     Ça fera l’affaire.
     Je coupai la source d’électricité d’un coup sec. L’obscurité tomba sur la pièce. Tandis que les premiers cris d’affolement résonnaient, je me glissai vers la porte et fis disparaitre le verrou. Comme attendu, le grincement métallique fut couvert par la panique générale. Je marquai tout de même une hésitation avant de sortir.
     Il suffirait d’ouvrir un peu la grande porte…
     — Lily, tu le sais bien : on en a déjà parlé.
     Leur évasion miraculeuse sonnerait l’alerte et entrainerait une enquête. Marcus parviendrait vite à la conclusion que j’étais sur les lieux et il en trouverait la raison. Dans ce scénario, toute information obtenue deviendrait aussitôt inutilisable. Il lui suffirait de nous attendre au lieu indiqué et de nous y cueillir.
     Cependant, une partie de moi refusait de les abandonner à leur sort.
     — Lily, le temps presse !
     Ce rappel à l’ordre agit comme un choc électrique. Je sortis et refermai vivement la porte derrière moi, refoulant la petite voix dans ma tête, me susurrant en boucle que je le regretterais. Mais l’heure était à l’action.
     Étape suivante : les caméras. J’en repérai deux et déclenchai un court-circuit l’instant d’après. Si tout se passait selon le plan, elles renverraient alors une image fixe : celle d’un couloir vide.
     Je pris un instant pour m’habituer à la faible luminosité. Des lumignons rouges propageaient, seuls, leur faible éclat : sans doute l’éclairage de nuit. Le couloir s’étendait loin à gauche, tandis qu’il rencontrait une bifurcation quelques mètres à ma droite.
     À droite ?
     — À droite !
     La question était superflue : j’avais en tête le plan dessiné par Stan. Il me fallait seulement vérifier que j’avais bien atterri à l’endroit prévu.
     Je progressai pas à pas, caméra après caméra : processus lent, mais nécessaire. Je réalisai l’avantage pratique de mon pouvoir pour ce genre d’entreprise, et les progrès que j’avais accomplis en seulement quelques mois. Je pressentais toute approche avec suffisamment d’avance pour pouvoir me cacher sans me faire repérer.
     La destination se profila donc rapidement et je me retrouvai devant une épaisse porte métallique. Le blindage me fit hésiter.
     Et si cette pièce était renforcée avec le matériau qui bloque nos pouvoirs ?
     — J’ai déjà vérifié, répondit Liz. Il n’y a rien dont tu ne puisses te débarrasser facilement.
     Je l’aurais fait, à leur place…
     — Pour le moment, ça nous arrange, mais méfie-toi quand même.
     Sous l’impulsion de mon pouvoir, la porte blindée s’ouvrit aussi facilement que si elle avait été faite de bois moisi. Après m’être occupée des caméras, je pénétrai furtivement dans la petite salle. Un bureau en occupait le centre. Posé dessus, un ordinateur à deux écrans, machinerie impressionnante, et derrière lui, deux rangées d’armoires métalliques que j’identifiai par la suite comme des serveurs informatiques.
     On se croirait dans un film de SF !
     Manquaient seulement les nombreux « bip » et lumières clignotantes. À la place, un vrombissement léger et continu dû à l’activité des serveurs et une pénombre alourdissant l’atmosphère.
     Je m’assis à la chaise de bureau silencieusement, comme pour ne pas perturber le silence sacré des lieux et éviter ainsi la punition divine. Evidemment, l’accès aux données était protégé par un mot de passe.
     Cette fois, c’est à toi de jouer, Liz…
     L’écran se brouilla et je découvris l’interface.
     Il faudra que tu m’expliques comment tu fais ça…
     — Plus tard. On a peu de temps. Que vois-tu ?
     Je déplaçai la souris sur les différentes icônes, sans en reconnaitre aucune. Cette machine n’avait rien à voir avec les ordinateurs auxquels j’étais habituée.
     Je n’y comprends rien !
     — Du calme. Je vais te guider.
     Elle m’indiqua une icône en forme de triangle et apparut devant moi une série de dossiers numérotés.
     Je suis censée ouvrir lequel ?
     — Attends, je cherche.
     Elle m’indiqua un numéro, puis un autre. Je suivis aveuglément ses consignes, tremblante. Chaque clic faisait bondir mon cœur dans ma poitrine. J’avais l’impression de pouvoir déclencher ma propre perte en un mouvement de doigt.
     — Ça y est ! Cette fois, c’est le bon dossier ! déclara-t-elle enfin.
     J’introduisis ma clé USB dans le port prévu à cet effet, puis ouvris le dossier en question.
     Aïe… il faut encore un mot de passe !
     L’écran se brouilla une nouvelle fois. Une goutte de sueur perla sur mon front. J’avais déjà perdu beaucoup de temps. Les fichiers n’étaient plus numérotés, mais ils portaient des noms, des noms de personnes. Le soulagement s’empara de moi lorsque mes yeux arrivèrent à la fin de la liste : un fichier s’intitulait « Zaïra ».
     Voilà… copié-collé !
     La facilité de l’opération était déconcertante, par rapport à tout ce qu’il avait fallu faire pour arriver jusque-là.
     — Très bien. Dépêche-toi de partir maintenant…
     Je n’en fis rien. Remontant la liste des fichiers, j’en trouvai un au nom de Melody.
     — Qu’est-ce que tu fais ?
     Melody m’avait fait une requête avant la mission, et je n’avais pu faire autrement que d’accepter. Elle avait besoin d’informations et j’étais en mesure de lui en fournir.
     Je lui ai promis…
     J’exécutai la même opération. Cela ne me prit que quelques secondes.
     — Tu aurais dû m’en parler avant.
     Je sais. Désolée…
     Je m’apprêtai à tout fermer et à partir, quand mes yeux rencontrèrent mon propre nom.
     — Lily… Je sais à quoi tu penses, mais c’est trop risqué. Il faut partir, maintenant !
     Je n’aurais peut-être pas d’autres occasions de savoir où ils sont. Et si ça pouvait les sauver ?
     Sans attendre ses protestations, je fis glisser le fichier vers la clé. Au moment de relâcher la souris, un bruit assourdissant m’assaillit les tympans. L’alarme était déclenchée. De l’énergie noire approchait. J’arrachai la clé USB en jurant intérieurement et refermai tous les onglets. Les sorciers étaient sur le point d’entrer. J’eus tout juste le temps de me précipiter sous le bureau pour me cacher parmi les serveurs. La porte s’ouvrit précipitamment et deux hommes entrèrent. Je ne pouvais entendre ce qu’ils disaient : l’alarme stridente couvrait le son de leurs voix. Heureusement, leur aura me permettait de les situer dans la pièce. Ils se précipitèrent sur l’ordinateur et l’alarme s’arrêta. Le bruit de ma respiration me sauta aux oreilles et je collai une main sur ma bouche. Ils n’avaient rien entendu, trop absorbés par leur tâche.
    — Encore un nouveau trop curieux… marmonna le premier.
    — Ils ne sont jamais arrivés aussi loin, rétorqua le second. Et si c’était plus sérieux ? Il vaudrait mieux prévenir…
     Le premier soupira, visiblement ennuyé.
    — Je ne sais pas. Si ce n’est rien… Avec son humeur du moment, je ne donne pas cher de notre peau.
    — Tu m’étonnes… Je préfèrerais tuer mon fils de mes mains, plutôt que de subir une telle trahison…
    — Chhhht ! Surveille ta langue ! Si cette conversation remonte à lui…
    — Tu as raison. Il est trop occupé pour l’instant… et rien n’a été volé, à priori.
    — Bon… si un nouveau est entré ici, on le verra sur les caméras. Il paiera cher le désordre qu’il a causé.
    — Mmmmmh… Pas trop cher, cependant. Il a réussi à s’introduire ici : ses talents pourraient nous être utiles.
     Un grognement approbateur lui répondit, puis leurs auras s’éloignèrent. Ils avaient quitté la pièce. Je pus relâcher ma respiration, mais je ne bougeai pas pour autant.
     Ils n’ont même pas fouillé la pièce !
     La peur de Marcus embrumait leurs esprits.
     Son fils…
     Cette pièce reconstituait un puzzle d’informations qui prenait de plus en plus de sens, ce qui ne rendait pas cette révélation plus facile à avaler.
     Tu le savais ?
     Mais je connaissais déjà la réponse à cette question.
     Oui, et Cam aussi.
     Je sortis de ma cachette. Il y avait plus urgent, dans l’immédiat.
     Éviter les sorciers fut une tâche plus ardue au retour. Les couloirs bouillonnaient d’agitation et l’éclairage de jour avait été allumé. Je devais passer par des couloirs que je n’avais pas encore empruntés, prenant soin des caméras au passage. J’allais aussi vite que je le pouvais, c’est-à-dire trop lentement à mon gout. À plusieurs reprises, je dus rebrousser chemin ou changer totalement d’itinéraire à l’approche d’un garde humain ou sorcier.
     — Pas de précipitation, Lily. Sors de là sans qu’on te voit, peu importe le temps que ça prendra.
     Elle avait beau dire, je désespérais de me retrouver enfin dehors. Enfin, je trouvai la porte qui me mènerait vers l’extérieur. La refermant derrière moi, je savourai avec bonheur l’air frais de la nuit.
    — Qui va là ?
     Je sursautai. J’avais négligé une étape importante : vérifier que la voie était libre. J’entendais des bruits de pas, mais aucune silhouette ne se dessinait dans mon champ de vision.
     Il ne m’a pas encore vue !
     Je me dirigeai doucement dans la direction opposée à la présence que je percevais. Une fois dissimulée derrière un mur, j’observai les environs pour mieux calculer mes prochains mouvements.
     Le bâtiment était entouré d’un immense parking bien éclairé. Des marques à la peinture jaune ornaient l’asphalte. En les lisant, je devinai que je me situais à l’opposé de l’endroit où le camion nous avait débarquées un peu plus tôt. Au-delà du béton, il y avait une bande de gazon, puis un haut grillage qui barrait le chemin à tout intrus, ainsi qu’à tout fugitif. Au fond, cet endroit n’était pas très différent du Q. G.
     Si je m’aventure plus loin que l’ombre du bâtiment, je serai tout de suite repérée…
     Mais Liz et Stan avaient également planifié le chemin du retour. Tout était une question de timing. Lentement, mais surement, j’entrepris de contourner le bâtiment. Je longeais le mur, effectuant un demi-tour dès qu’un garde approchait. Je détectai peu de présences. La plupart des hommes avaient été rappelés à l’intérieur.
     Finalement, cette alarme a du bon.
     Le camion attendait le départ à l’autre bout du parking. Cachée dans un renfoncement du mur, j’observais les déplacements, j’attendais le bon moment. Deux sorciers inspectaient le véhicule de fond en comble. Je devais attendre qu’ils aient accompli cette tâche, ce qui ne me ménagerait que peu de temps avant le démarrage. Enfin, ils s’éloignèrent et le moteur me fit sursauter. Cependant, ils ne quittaient pas le camion des yeux.
     Je dois trouver quelque chose, vite !
     J’intensifiai l’énergie d’une lampe, à l’opposé du parking. Elle explosa. Le vacarme attira l’attention des sorciers. Ils se précipitèrent dans cette direction et moi dans celle du camion. Il commença à avancer lorsque j’eus ouvert la porte. M’accrochant du mieux que je le pouvais, forçant sur mes bras, je parvins à monter et à refermer la porte. J’ignorais si l’un des deux sorciers avait pu me voir, ou m’entendre. Mais une fois le portail du grillage dépassé, la vitesse augmenta et je m’autorisai à me détendre.

Texte publié par LizD, 6 novembre 2020 à 11h21
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