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Tome 1, Chapitre 31 Tome 1, Chapitre 31
Les rayons du soleil descendent doucement sur ma peau pâle. Les yeux fermés derrière mes lunettes de soleil, j’écoute le roulement incessant des vagues et les cris amusés des enfants. Dans l’air alourdi par la chaleur se mêlent des odeurs d’iode et de crème solaire. Une brise se lève, apportant dans son sillage un brin de fraicheur et quelques grains de sable. Allongée sur ma serviette, je me détends, enfin.
    — Emily !
     Une voix m’appelle, toute proche. C’est ma mère. Veut-elle me rappeler de mettre de la crème ? Peu de temps s’est écoulé depuis la dernière fois, pourtant… Je tourne mon visage de côté. Personne. Leurs serviettes sont vides. Je me redresse, arrachant mes lunettes de soleil.
    — Maman ? Papa ?
     Peut-être sont-ils allés se baigner ? L’idée de les rejoindre me titille et je me lève.
     Cependant, le vent s’est levé. Il fouette, glacial, mon corps presque nu. Les cris ont cessé. La plage est déserte. La mer gronde et les vagues s’élèvent haut, plus haut, toujours plus haut au-dessus de ma tête. Elles arrivent. Si je ne fuis pas tout de suite, je serai prise dans la tempête. Pourtant, je reste, figée. Un murmure se répand dans les flots. Le vent l’emporte avec lui et le fait siffler à mes oreilles. Le paysage entier résonne de ces quelques mots qui tourbillonnent dans ma tête :
    — C’est ta faute… ta faute… ta faute…

    
    — Emily, réveille-toi !
     Mon corps réagit instantanément à cet impératif et j’ouvris les yeux pour les plonger dans ceux de Melody. Tous les regards étaient fixés sur moi. Quelques secousses plus tard, je réalisai enfin que je ne me trouvais pas sur une plage de la côté belge, mais dans une fourgonnette errant dans la campagne anglaise.
    — Désolée, murmura Melody en replaçant son foulard devant son visage.
    — Tu t’agitais dans ton sommeil, expliqua Cam. Ton rêve n’avait pas l’air agréable…
     Des visions fugaces, souvenirs partiels de mes songes, m’arrachèrent une grimace.
    — Merci, soufflai-je à Melody.
     Je savais combien il lui répugnait d’utiliser son pouvoir, surtout après les révélations de Stan.
     Le soleil était encore haut dans le ciel. J’entrepris de me réinstaller mais, malgré mon corps réclamant le sommeil, mon esprit ne put trouver le repos.
     Encore un cauchemar…
     Quand ce n’était pas mes parents, je voyais le petit garçon de la plage, les sorciers que j’avais tués ou même les filles, mes amies. Toujours les mêmes accusations, les mêmes reproches.
     Tu aurais dû agir. Tu en avais la possibilité. Tu en avais le pouvoir. Tout est de ta faute.
     Était-ce mon nouveau rythme de sommeil ou ce voyage éreintant ? Jamais mes rêves ne m’avaient autant tourmentée. Une autre semaine s’était écoulée et l’inaction me rendait folle. Quand pourrions-nous agir, faire quelque chose de concret, sauver des gens… faire notre boulot, en somme ?
     Quand retrouverai-je mes parents ?
     Nous étions là, abattus, à rouler toute la journée. À quoi cela pouvait-il bien nous mener ? Mais surtout, nous nous retrouvions seuls. Dans ces conditions, je ne voyais pas comment nous aurions pu avoir la moindre chance, non seulement de l’emporter, mais aussi de survivre à ce qui nous attendait.
     Mais qu’est-ce qui nous attend ?
     L’incertitude s’ajoutant au désespoir, je poursuivais ainsi mes ruminations.
     Un bruit soudain rouvrit les yeux que je venais de refermer. Liz avait éteint son ordinateur portable. Elle chuchota quelques mots à Stan qui changea aussitôt de direction. Nous nous retrouvâmes un instant plus tard sur une grande route. Malgré la sensation savoureuse d’une route parfaitement lisse, je m’alarmai.
    — Qu’est-ce que vous faites ? On… on va nous voir !
    — On a tous besoin d’une vraie nuit de repos, argumenta Liz, et… une mise au point s’impose.
     A-t-elle suivi toutes mes réflexions ?
     J’échangeai un regard avec Melody et Cam : l’inquiétude était présente. Après deux semaines d’efforts pour nous cacher, à enlever les puces de nos vestes, à éviter les routes fréquentées, à camper là où personne ne nous verrait, à nous ravitailler en vivres et en essence seulement aux heures les plus sombres de la nuit… Nous n’étions pas prêtes à réduire tout cela à néant, même pour un bon lit.
     Nous passâmes les minutes suivantes à scruter le paysage par les fenêtres, sursautant à la moindre voiture ou habitation, signes de présence humaine. Nous avions vécu des mois dans la méfiance et l’isolement : ce soudain retour à la civilisation avait tout pour nous perturber.
     Cependant, notre excursion sur l’autoroute ne s’éternisa pas. Stan nous engagea dans l’une des premières sorties et nous débouchâmes rapidement dans une petite ville. La vue des magasins, des restaurants, du petit cinéma de quartier réveilla en moi autant d’excitation que d’appréhension. Sans une once d’hésitation, Stan gara le fourgon sur le parking de ce qui ressemblait à une petite auberge rustique, au toit de chaume et aux murs de pierres. Le moteur coupé, personne n’osa esquisser un mouvement.
    — Détendez-vous ! lança Stan. C’est l’endroit parfait : suffisamment grand et touristique pour ne pas attirer l’attention, mais suffisamment petit pour ne pas croiser un agent des sorciers, ou du gouvernement, à chaque coin de rue…
     Bizarrement, sa remarque n’eut pas l’effet apaisant escompté.
    — Des agents des sorciers ? s’exclama Cam, en écho à mes propres pensées.
    — La plupart seraient bien incapables de nous reconnaitre, croyez-moi… tenta-t-il pour rectifier le tir.
    — Qui sont-ils ? Comment les reconnaitre ? demandai-je.
     Il parut ennuyé par ma question.
    — Impossible à dire… La plupart sont de simples humains, mais ils travaillent pour les sorciers dans l’espoir d’obtenir certains pouvoirs… De manière générale, il faut se méfier des gens haut placés : les politiques, les chefs d’entreprise, les forces de l’ordre…
    — De toute façon, si quelqu’un nous veut du mal, je le saurai, trancha Liz.
     Sur ce, elle ouvrit la portière, mettant un terme à la discussion. Sara enclencha l’ouverture des portes arrière et nous sortîmes au grand jour. Tandis que nous prenions nos affaires, Liz et Stan pénétrèrent dans l’auberge.
    — Comment on va payer ça ? demandai-je à Sara en les suivant.
     Elle haussa les épaules, indifférente. Voilà une semaine qu’elle jouait au roi du silence, faisant de son mieux pour nous faire oublier sa présence. C’était déroutant, venant de sa part, et infiniment frustrant lorsque ce genre de tentative pour briser sa carapace se soldait systématiquement par un échec.
     Alors, c’est ça que ça faisait à mes parents…
     Une fois passées les portes coulissantes, touche de modernité discordante dans ce cadre volontairement rustique, nous découvrîmes une grande pièce surmontée d’une charpente en bois. Un feu brulait dans un vieil âtre, le plancher craquait sous nos pas et un comptoir de pierre grossièrement taillé faisait office d’accueil. À notre entrée, un vieux chien allongé sur un canapé de cuir leva la tête, mais la reposa presqu’aussitôt. Stan était déjà en pleine discussion avec le jeune réceptionniste, sans doute le fils des propriétaires car il appela sa mère au moment où Stan sortait de l’argent pour payer.
     Liz nous rejoignit en sautillant.
    — On a pris le dortoir, nous annonça-t-elle, mieux vaut ne pas se séparer…
    — D’où tiens-tu cet argent ? chuchotai-je.
    — Mr Barkley… fit-elle dans un geste évasif.
    — Bienvenue ! déclama lentement le réceptionniste, provoquant un sursaut général. Suivez-moi, je vais vous montrer votre chambre.
    — Détendez-vous ! nous rabroua Liz lorsqu’il eut disparu dans un couloir avec Stan. On est censés être une bande d’amis en voyage, alors soyez plus convaincantes.
     Désolée, je savais pas qu’il fallait prendre théâtre en plus du vol et du combat…
     Malgré tout, elle avait raison. Nous avions plus l’air de sortir d’un mois de travaux forcés que d’une semaine de vacances. Je m’efforçai de sourire, mais rien n’y faisait : même la performance de Sara le zombie était plus crédible.
    Le dortoir était tout au bout du couloir. C’était la plus grande chambre de l’auberge : dix lits de bois étaient alignés le long des murs. Au fond, une porte menait à une salle de bain commune. Les murs couleur blanc cassé étaient ornés de tableaux représentant les paysages champêtres de la région. Il y avait aussi une étagère de bois avec une multitude de livres de tourisme. Ce n’était pas le grand luxe, mais pour moi cette chambre avait tout du paradis : il y avait de vrais murs et il y faisait chaud.
     Après nous avoir annoncé l’heure du petit-déjeuner — facultatif, mais qu’il tenait visiblement à nous vendre, d’après la libre traduction de Liz —, notre hôte referma la porte et je m’affalai sur le premier lit venu. Des bruits de matelas suivirent et je devinai que les autres faisaient de même.
     J’aurais pu plonger dans le sommeil instantanément, si Liz n’avait pas annoncé :
    — Debout, les filles ! J’ai à vous parler !
     Je me redressai à contrecœur.
     Ce doit être important pour nous avoir fait venir jusqu’ici.
    — J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle, poursuivit-elle.
     Phrase des plus rassurantes, s’il en est.
     Elle ignora délibérément ma remarque.
    — La bonne, c’est que j’ai enfin terminé la traduction.
     Des soupirs de soulagement se firent entendre.
    — Tu sais ce qu’on doit faire, alors ? se réjouit Cam. Où va-t-on ? Quelle est la prochaine étape ?
     Des regards pleins d’attente se tournèrent vers la rouquine, qui répondit par un sourire contrit.
    — Oui… et non. Je sais ce qu’on doit faire, mais il manque une information essentielle. C’est ça, la mauvaise nouvelle.
     Les regards et espoirs retombèrent.
    — Que te manque-t-il ? demanda Stan.
    — Un lieu… assez spécial. C’est en France, je pense, mais il nous faut la localisation exacte.
     Je ne pris pas la peine de formuler toutes les questions qui me venaient : la fatigue l’avait emporté sur la curiosité depuis bien longtemps.
    — Tu penses que les sorciers ont cette information, n’est-ce pas ?
     La remarque de Stan surprit tout le monde, sauf Liz. Elle le regardait comme s’il venait de combler toutes ses attentes.
    — Tu as cette information ?
    — Non, mais il y aurait peut-être un moyen de l’obtenir….
    — Où se trouve-t-elle ?
     Ses yeux pétillaient d’avidité.
    — J’ai bien dit « peut-être », corrigea Stan. Et ce serait très dangereux…
    — On a besoin de cette info, le coupa Liz. Sinon, on fera éternellement du sur-place. Où est-ce ?
     Stan jeta un regard inquiet à Cam avant de répondre.
    — Dans un des Q.G. les mieux gardés. C’est là qu’on stocke toutes les archives, les données informatiques… mais aussi le matériel nécessaire pour les « missions ».
     J’étouffai une exclamation.
     Rien que ça !
    — Si j’ai bien compris, commenta Liz en s’asseyant sur son lit, il faudrait s’infiltrer dans un des endroits les plus dangereux du pays…
     Stan acquiesça.
     Non… ils n’y pensent pas sérieusement ?
    — On se ferait prendre immédiatement : ils connaissent nos visages, nos pouvoirs…
     Nous nous tournâmes vers Sara. C’était les premiers mots qu’elle prononçait depuis des jours. Stan se mit à arpenter la pièce, l’air plongé dans ses réflexions.
    — Ils ont une multitude de données sur vous, en effet… et la plupart des traqueurs pourraient vous identifier à des kilomètres. C’est vrai pour chacune d’entre vous… sauf pour toi.
     Tout le monde regarda dans la direction que pointait son doigt.
     Évidemment, il fallait que ça tombe sur moi…
    — Marcus m’a harcelée pendant des années, protestai-je. Ils ont surement plus d’infos sur moi que sur vous tous réunis !
    — Marcus, oui, rétorqua Stan, mais pas les autres. Il prenait soin de garder secret tout ce qui pouvait de près ou de loin te concerner.
     La stupéfaction s’empara de mon visage. Il éclata de rire.
    — C’était donc vrai ! Tu te sous-estimes encore plus que ce que…
     Il hésita à finir sa phrase.
    — … que ce que je croyais.
     J’étais trop perturbée pour relever.
    — Pourquoi ? demandai-je. Il n’y a pas d’avantage à garder ça pour lui…
    — Ça aurait effrayé les troupes, devina Liz. Elle ne te croit pas, Stan : dis-lui combien de sorciers pourraient lui tenir tête.
     Il ne prit même pas le temps de réfléchir.
    — Aucun, à part Marcus. Et encore, il y parvient seulement par la manipulation et parce que tu ne connais pas encore l’étendue de ton pouvoir.
     Je sentis le rouge me monter aux joues. J’étais tellement embarrassée que je jetai un coup d’œil à Cam : elle ne semblait nullement dérangée par le compliment. Au contraire, elle souriait.
     Stan s’intègre petit à petit : ça doit lui faire plaisir.
     Cependant, je n’étais pas convaincue.
    — Vous dites ça parce que vous observez mon pouvoir de l’extérieur… En théorie, ça parait puissant, mais c’est très fatigant. Pour déchainer une telle puissance, il me faudrait une source infinie d’énergie, et c’est impossible…
     Le silence s’installa tandis que Stan allait s’asseoir à côté de Cam et que les autres entreprenaient de déballer leurs affaires.
     Absorbée dans ses réflexions, seule Sara restait immobile. Soudain, elle brisa son mutisme une deuxième fois.
    — En attendant, s’il faut envoyer quelqu’un là-bas, il faut que ce soit toi, Emily. La question est : es-tu prête à courir le risque et à faire tout ce qu’il faut pour réussir ?

Texte publié par LizD, 1er novembre 2020 à 17h38
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